{"id":923,"date":"2013-04-16T07:23:13","date_gmt":"2013-04-16T06:23:13","guid":{"rendered":"http:\/\/bliss.pro\/fracture\/?p=923"},"modified":"2013-11-08T16:42:00","modified_gmt":"2013-11-08T15:42:00","slug":"jean-francois-eck-industries-industriels-du-nord","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/bliss.pro\/fracture\/jean-francois-eck-industries-industriels-du-nord\/","title":{"rendered":"Jean-Fran\u00e7ois Eck : industries &#038; industriels du Nord |\u00a0Histoire d&rsquo;entreprises"},"content":{"rendered":"<p>Article publi\u00e9 dans le magazine\u00a0<em style=\"font-size: 1rem; line-height: 1;\">Histoire d&rsquo;entreprises<\/em><\/p>\n<div><strong style=\"line-height: 1.714285714; font-size: 1rem;\">Pour ce dossier consacr\u00e9 aux entreprises et aux industries du nord de la France, la r\u00e9daction d\u2019Histoire d\u2019Entreprises s\u2019est entretenue avec Jean-Fran\u00e7ois Eck, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Charles de Gaulle \u2013 Lille 3 et sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire de cette r\u00e9gion. Il retrace ici pour nous l\u2019\u00e9volution, depuis le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, des secteurs industriels \u2013 notamment le textile, la mine et la sid\u00e9rurgie \u2013 qui ont contribu\u00e9 \u00e0 forger l\u2019identit\u00e9 de cette r\u00e9gion, aux p\u00e9riodes d\u2019apog\u00e9e comme aux p\u00e9riodes de crise et de reconversion. Il d\u00e9crypte \u00e9galement les rapports de force entre les diff\u00e9rents acteurs \u2013 industriels, ouvriers, politiques \u2013 et la fa\u00e7on dont ils ont marqu\u00e9 localement l\u2019organisation du travail, de l\u2019\u00e9conomie, voire de la ville. Enfin, il met en perspective cette histoire riche et mouvement\u00e9e avec la situation \u00e9conomique actuelle.<\/strong><\/div>\n<div>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong style=\"line-height: 1.714285714; font-size: 1rem;\">Commen\u00e7ons par les d\u00e9buts de l\u2019industrialisation. Y a-t-il dans le Nord la pr\u00e9sence d\u2019industries avant ce qu\u2019on appelle la premi\u00e8re r\u00e9volution industrielle ?<\/strong><\/p>\n<p>Oui. Dans le Nord, l\u2019industrialisation commence bien avant le XIXe si\u00e8cle, et ce, en partie gr\u00e2ce au charbon. C\u2019est en 1716 que du charbon est d\u00e9couvert pr\u00e8s d\u2019Anzin et Valenciennes et en 1757 qu\u2019est fond\u00e9e la compagnie des mines d\u2019Anzin, qui pendant longtemps a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re compagnie mini\u00e8re non seulement de France mais du monde ! L\u2019exploitation charbonni\u00e8re a donc \u00e9t\u00e9 bien ant\u00e9rieure \u00e0 l\u2019industrialisation proprement dite. Ce qu\u2019il est int\u00e9ressant de noter, c\u2019est que cette exploitation s\u2019est en grande partie d\u00e9velopp\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 des capitaux d\u2019origine belge ; les Belges avaient besoin de trouver en France des sources de charbon pour pouvoir conserver leurs d\u00e9bouch\u00e9s, dans la mesure o\u00f9 la monarchie d\u2019Ancien R\u00e9gime avait \u00e9tabli un cordon douanier entre le royaume de France et ce qui s\u2019appelait alors les Pays-Bas autrichiens (la future Belgique), et que ce cordon emp\u00eachait les utilisateurs fran\u00e7ais de consommer le charbon du Hainaut (belge). Les entrepreneurs belges ont donc cherch\u00e9 \u2013 et d\u00e9couvert \u2013 des gisements du c\u00f4t\u00e9 de Valenciennes (1). Ils ont commenc\u00e9 \u00e0 exploiter le bassin du Nord puis, \u00e0 partir de 1847, lorsque son prolongement vers la c\u00f4te a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert, une v\u00e9ritable fi\u00e8vre mini\u00e8re s\u2019est empar\u00e9e non seulement des Belges, mais aussi des capitalistes du Nord, qui avaient des fonds disponibles gr\u00e2ce au textile ou \u00e0 la richesse agricole.<\/p>\n<p><strong>Justement, parlons du textile. Y a-t-il une \u00ab industrie \u00bb textile avant le XIXe si\u00e8cle ?<\/strong><br \/>\nOui, il existe une industrie tr\u00e8s puissante dans le cadre de ce que les historiens appellent la \u00ab proto-industrie \u00bb : des marchands- fabricants, install\u00e9s dans les campagnes, distribuent le travail aux artisans ruraux, possesseurs de leur m\u00e9tier mais enti\u00e8rement domin\u00e9s puisqu\u2019ils subissent les tarifs fix\u00e9s \u00e0 l\u2019avance par ces marchands et qu\u2019ils n\u2019ont le droit de fabriquer que pour le marchand qui leur confie la mati\u00e8re premi\u00e8re. Ce syst\u00e8me, qui est proche de ce qui pouvait se passer en Allemagne, en Angleterre et dans le reste de l\u2019Europe du Nord, a permis la formation d\u2019un nombre important de dynasties du textile ; tous les \u00ab grands noms \u00bb sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle : les Motte, les Lepoutre, les Tiberghien, les Masurel\u2026 Avec les capitaux qu\u2019ils ont accumul\u00e9s, ces industriels peuvent, dans les ann\u00e9es 1820-1840, ouvrir de v\u00e9ritables usines et passer \u00e0 la m\u00e9canisation.<\/p>\n<p><strong>La proto-industrie textile et le charbon forment donc les deux \u00ab bases \u00bb de l\u2019essor industriel du Nord.<\/strong><br \/>\nIl y a en r\u00e9alit\u00e9 une troisi\u00e8me base qu\u2019il ne faudrait pas oublier, c\u2019est la prosp\u00e9rit\u00e9 agricole. Celle-ci est fondamentale, tout simplement parce que c\u2019est en grande partie le sucre qui a financ\u00e9 le charbon ! Au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, en effet, \u00e0 la suite du blocus continental mis en place par Napol\u00e9on en 1806 (2), les agriculteurs du Nord, en particulier ceux de l\u2019Artois, se lancent dans la production de betteraves \u00e0 sucre. Et on sait aujourd\u2019hui, notamment gr\u00e2ce \u00e0 un travail important men\u00e9 par Jean-Luc Mastin (3), que les grandes compagnies charbonni\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s souvent directement fond\u00e9es par des dynasties sucri\u00e8res. Charbon, textile et sucre sont donc tr\u00e8s souvent li\u00e9s entre eux par des rapports de famille, des mariages, des cousinages, mais aussi par des placements financiers communs. Ces r\u00e9seaux, une fois mis en place, vont se r\u00e9v\u00e9ler tr\u00e8s favorables \u00e0 un d\u00e9veloppement pr\u00e9coce de l\u2019industrialisation, disons relativement pr\u00e9coce par rapport \u00e0 ce qui a lieu dans d\u2019autres r\u00e9gions fran\u00e7aises.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Charbon, textile et sucre sont tr\u00e8s souvent li\u00e9s entre eux par des rapports de famille, des mariages, des cousinages, mais aussi par des placements financiers communs. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>La ville de Lille joue-t-elle d\u00e8s cette \u00e9poque un r\u00f4le de m\u00e9tropole r\u00e9gionale ?<\/strong><br \/>\nPas vraiment. Les villes du Nord se d\u00e9veloppent de mani\u00e8re assez autonome les unes des autres, chacune ayant sa sp\u00e9cialit\u00e9. Il est frappant de voir qu\u2019\u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Lille, Roubaix-Tourcoing se construit comme un foyer parfaitement autonome, avec des circuits de financements propres et une organisation \u00e9conomique sans grand rapport avec Lille. Comment expliquer ce ph\u00e9nom\u00e8ne ? En grande partie par le fait que la nature des productions n\u2019est pas la m\u00eame : \u00e0 Roubaix- Tourcoing, \u00e0 partir de 1840 (4), on travaille essentiellement la laine (la laine card\u00e9e, qui donne des draps de m\u00e9diocre qualit\u00e9, et la laine peign\u00e9e, qui donne des tissus de tr\u00e8s grande qualit\u00e9 pouvant \u00eatre export\u00e9s ou transform\u00e9s en v\u00eatements de luxe) ; \u00e0 Lille on travaille le fil et le coton ; \u00e0 Armenti\u00e8res, le lin ; quant au jute, destin\u00e9 \u00e0 la fabrication de toiles d\u2019emballage, il reste localis\u00e9 pour l\u2019essentiel \u00e0 Dunkerque autour d\u2019une firme fond\u00e9e par des immigrants \u00e9cossais au d\u00e9but du XIXe, la firme Dickson. Il faut \u00e9galement souligner les effets d\u2019influences et d\u2019\u00ab embo\u00eetement \u00bb dans le d\u00e9veloppement des villes : par exemple, un ensemble comme Roubaix-Tourcoing est tellement consid\u00e9rable qu\u2019il a tendance \u00e0 assujettir d\u2019autres foyers r\u00e9gionaux. Ainsi Fourmies, petite ville sp\u00e9cialis\u00e9e dans le peignage de la laine, est enti\u00e8rement tenue sous la coupe des industriels roubaisiens. Enfin, on peut constater qu\u2019il n\u2019y a gu\u00e8re de rapports mat\u00e9riels, sinon sur le plan des financements, entre la r\u00e9gion lilloise et le bassin houiller : il s\u2019agit de deux univers compl\u00e8tement diff\u00e9rents et \u00ab \u00e9tanches \u00bb. Les moyens de communication de l\u2019\u00e9poque font qu\u2019il est de toutes fa\u00e7ons difficile de passer de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Dans le bassin minier, on n\u2019a donc rien d\u2019autre que des puits de charbon qui se succ\u00e8dent : une mono-activit\u00e9 absolue.<\/p>\n<p><strong>D\u2019autres secteurs industriels se sont tout de m\u00eame d\u00e9velopp\u00e9s parall\u00e8lement au textile et au charbon.<br \/>\n<\/strong>Absolument. Notamment des entreprises qui prennent leur essor dans l\u2019\u00ab orbite \u00bb du charbon et du textile. Prenez par exemple la premi\u00e8re firme chimique fran\u00e7aise, les \u00e9tablissements Kuhlmann. Son fondateur, Fr\u00e9d\u00e9ric Kuhlmann, \u00e9tait un Alsacien, pr\u00e9parateur en chimie et enseignant dans des \u00e9coles professionnelles \u00e0 Colmar et Strasbourg. Si Kuhlmann fait fortune, au point de devenir l\u2019homme le plus riche du d\u00e9partement, son entreprise reste trop longtemps cantonn\u00e9e aux produits de base et met du temps \u00e0 se tourner vers des produits plus diversifi\u00e9s comme les engrais ou les colorants ; elle ne r\u00e9ussit pas \u00e0 prendre le m\u00eame virage que les grands groupes d\u2019industrie chimique en Allemagne, dans les ann\u00e9es 1860-1880, qui parviennent \u00e0 couvrir l\u2019ensemble de la palette des produits chimiques. En 1965, l\u2019entreprise Kuhlmann passera dans le giron d\u2019Ugine, puis de P\u00e9chiney en 1971, pour donner naissance \u00e0 PUK (P\u00e9chiney-Ugine-Kuhlmann), qui se s\u00e9parera de ses activit\u00e9s chimie et aciers sp\u00e9ciaux en 1982, apr\u00e8s sa nationalisation. Outre l\u2019industrie chimique, on trouve \u00e9galement dans le Nord beaucoup d\u2019entreprises de sid\u00e9rurgie, qui se positionnent, elles, dans le sillage de l\u2019activit\u00e9 charbonni\u00e8re. En 1849, est ainsi fond\u00e9 un groupe sid\u00e9rurgique, Denain-Anzin, sous l\u2019impulsion d\u2019un grand patron de l\u2019\u00e9poque, Paulin Talabot. Ce Groupe poss\u00e8de d\u2019importantes installations sid\u00e9rurgiques et s\u2019approvisionne notamment dans le bassin houiller du Nord-Pas de Calais. Enfin, le Nord poss\u00e8de d\u00e8s le XIXe si\u00e8cle une industrie agroalimentaire tr\u00e8s puissante avec, en dehors du sucre, les activit\u00e9s de brasserie et distillerie, mais aussi les d\u00e9riv\u00e9s de l\u2019\u00e9levage (le lait, le beurre, le fromage) autour desquels se mettent en place des coop\u00e9ratives de production d\u00e8s les ann\u00e9es 1860-1880.<\/p>\n<p><strong>Peut-on dire qu\u2019on est face \u00e0 une \u00e9conomie ouverte ?<\/strong><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"Jean-Fran\u00e7ois Eck, professeur \u00e0 l'Universit\u00e9 Lille 3 - \u00a9 V\u00e9ronique V\u00e9drenne\" alt=\"Jean-Fran\u00e7ois Eck, professeur \u00e0 l'Universit\u00e9 Lille 3 - \u00a9 V\u00e9ronique V\u00e9drenne\" src=\"http:\/\/www.histoire-entreprises.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/05\/3_jfeck.jpg\" width=\"222\" height=\"155\" \/>Oui, dans la mesure o\u00f9 les industriels du Nord ont besoin de s\u2019approvisionner en mati\u00e8res premi\u00e8res provenant du monde entier : la laine vient d\u2019Argentine, le coton d\u2019\u00c9gypte, des Indes ou des \u00c9tats-Unis, le jute du Bengale, etc. Les approvisionnements et les exp\u00e9ditions se font le plus souvent depuis Dunkerque, Boulogne ou Calais, et ces ports donnent lieu \u00e0 toute une floraison de maisons de n\u00e9goce, de compagnies de navigation, vivant tr\u00e8s souvent dans l\u2019orbite de la Compagnie de chemin de fer du Nord qui domine alors compl\u00e8tement la r\u00e9gion (5). Par ailleurs, l\u2019apport technologique de l\u2019\u00e9tranger est fondamental. Tout d\u2019abord, une bonne partie de l\u2019industrie du coton \u00e0 Lille, \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, vient de Gand : les fabricants d\u2019indiennes (ces cotonnades de coton imprim\u00e9, tr\u00e8s \u00e0 la mode \u00e0 l\u2019\u00e9poque) en sont souvent originaires. Cet apport ext\u00e9rieur est important non seulement pour le textile mais aussi pour d\u2019autres branches, o\u00f9 des entreprises se cr\u00e9ent \u00e0 partir de brevets achet\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou d\u2019importation de main-d\u2019\u0153uvre sp\u00e9cialis\u00e9e. Par exemple \u00e0 Boulogne, l\u2019industrie des plumes m\u00e9talliques, qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une grande entreprise d\u2019instruments d\u2019\u00e9criture, Baignol et Farjon, est n\u00e9e du voyage d\u2019un industriel de Boulogne en Angleterre d\u2019o\u00f9 il a rapport\u00e9 des brevets. M\u00eame chose \u00e0 Calais pour la dentelle !<\/p>\n<p><strong>Comment sont financ\u00e9es toutes ces entreprises ?<\/strong><br \/>\nOn trouve dans la r\u00e9gion du Nord un r\u00e9seau de banques r\u00e9gionales relativement dense. \u00c0 Valenciennes, vous avez la banque Dupont, \u00e0 Lille la banque Joire, \u00e0 Boulogne la banque Adam. Si toutes ont un r\u00f4le assez actif, le financement des industries repose en grande partie \u2013 au XIXe si\u00e8cle du moins \u2013 sur l\u2019autofinancement. Les b\u00e9n\u00e9fices accumul\u00e9s sont automatiquement r\u00e9investis dans les entreprises. Parall\u00e8lement, l\u2019activit\u00e9 courante, comme le paiement des stocks ou de la main-d\u2019\u0153uvre, est financ\u00e9e par les sommes que les entrepreneurs d\u00e9posent sur des comptes courants auxquels ils ne touchent pas. Pour ce qui est du financement \u00e0 long terme, un certain nombre de placements sont effectu\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. C\u2019est du reste une des originalit\u00e9s de ce capitalisme nordiste que d\u2019investir relativement loin de chez lui. Un grand Groupe textile comme Motte poss\u00e8de par exemple plusieurs usines dans l\u2019empire russe, notamment en Pologne, qui est alors un foyer d\u2019investissement notable. Il y a chez Motte \u00e0 la fois la volont\u00e9 de b\u00e9n\u00e9ficier de conditions d\u2019installation plus faciles qu\u2019ailleurs, notamment pour ce qui est des salaires, mais \u00e9galement un attrait pour les d\u00e9bouch\u00e9s ext\u00e9rieurs. Pendant la p\u00e9riode de l\u2019entre-deux-guerres, des investissements se feront plus loin encore. Ainsi, Prouvost, grand Groupe de peignage de laine, \u00e0 la recherche de main-d\u2019\u0153uvre peu on\u00e9reuse, investira dans le vieux sud des \u00c9tats-Unis, mais aussi en Espagne, en Afrique du Sud, en Colombie, et d\u00e9veloppera un certain nombre de manufactures textiles. Enfin, des investissements sp\u00e9culatifs peuvent \u00e9galement avoir cours : la Galicie, qui est la partie austro-hongroise de la Pologne (6), s\u2019av\u00e9rant une r\u00e9gion riche en p\u00e9trole, tout un ensemble d\u2019investissements sont r\u00e9alis\u00e9s dans ce secteur par quelques industriels du nord de la France. C\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne relativement \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, mais il montre qu\u2019il y a chez ces industriels beaucoup d\u2019argent et qu\u2019ils cherchent des occasions de placements.<\/p>\n<p><strong>Outre cette volont\u00e9 d\u2019auto-financement, quelles sont les caract\u00e9ristiques des grands industriels du nord de la France ? Peut-on dire, d\u2019ailleurs, qu\u2019il existe \u00ab un patronat du Nord \u00bb ?<\/strong><br \/>\nJe dirais qu\u2019on trouve dans le Nord un patronat assez semblable, par ses comportements, \u00e0 celui qu\u2019on peut trouver dans d\u2019autres r\u00e9gions, notamment en Alsace, mais aussi en Normandie, autour d\u2019Elbeuf, de Louviers, de Rouen. Les principaux traits du patronat nordiste \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire la \u00ab fermeture \u00bb de la famille, le contr\u00f4le paternaliste de la main-d\u2019oeuvre, la volont\u00e9 de transmettre un h\u00e9ritage intact \u00e0 ses enfants, l\u2019affichage d\u2019un mode de vie marqu\u00e9 par une certaine aust\u00e9rit\u00e9 \u2013 tout cela se retrouve ailleurs, de m\u00eame que l\u2019attachement au catholicisme, qu\u2019on retrouve \u00e0 Reims dans l\u2019industrie textile, ou en Haute-Alsace, transpos\u00e9 sur le plan calviniste. Ce qui est plus original, c\u2019est la capacit\u00e9 assez impressionnante de ces industriels \u00e0 sans cesse d\u00e9velopper des entreprises. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est sans doute \u00e0 relier \u00e0 la volont\u00e9 d\u2019\u00e9tablir ses enfants et de remettre toujours en circuit les capitaux. Pour vous donner un exemple, je vais vous citer cette phrase d\u2019Eug\u00e8ne Motte, grand patron du Groupe Motte au tout d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, qui \u00e9crit au ministre du Commerce pour appuyer une demande de d\u00e9coration pour un des membres d\u2019une autre grande famille textile : \u00ab \u00c0 Roubaix, nous sommes une place de commerce de p\u00e8re en fils, sans absent\u00e9isme et sans personne qui fasse Charlemagne. \u00bb Faire Charlemagne, aux cartes, \u00e7a veut dire rafler la mise \u00e0 la fin de la partie et sortir du jeu. Ce que veut dire Eug\u00e8ne Motte, c\u2019est qu\u2019\u00e0 Roubaix, on fait toujours l\u2019effort de r\u00e9investir dans le circuit \u00e9conomique l\u2019argent qui en a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9. Cet aspect est tr\u00e8s caract\u00e9ristique du patronat du Nord, en tout cas jusqu\u2019en 1950. Bien s\u00fbr, les choses sont certainement plus compliqu\u00e9es et moins sch\u00e9matiques, notamment parce qu\u2019on n\u2019a pas beaucoup d\u2019archives\u2026 Et il est bien possible que le patronat du Nord ait r\u00e9ussi \u00e0 imposer cette image collective d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 sans que toutes les familles patronales s\u2019y soient conform\u00e9es.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Ce qui est original, c\u2019est la capacit\u00e9 impressionnante de ces industriels du Nord \u00e0 sans cesse d\u00e9velopper des entreprises.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Par ailleurs, l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 profess\u00e9e par les \u00ab fondateurs \u00bb au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle n\u2019a plus grand-chose \u00e0 voir avec le mode de vie des familles de l\u2019entre-deux-guerres. Enfin, m\u00eame avant 1914, on trouve des dynasties patronales qui ne r\u00e9investissent pas dans la production. C\u2019est le cas par exemple \u00e0 Armenti\u00e8res, centre textile consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019industrie du lin, \u00e0 quelques dizaines de kilom\u00e8tres de Lille. On le constate dans le travail r\u00e9cent de Jean-Marie Wiscart (7) : il a \u00e9tudi\u00e9 une grande dynastie de l\u2019industrie du lin, les Mahieu, qui ont syst\u00e9matiquement r\u00e9investi leur fortune dans des achats de biens fonciers et de terres agricoles, particuli\u00e8rement en Belgique ; ils s\u2019y sont d\u2019ailleurs peu \u00e0 peu \u00e9tablis, \u00e0 titre de r\u00e9sidence secondaire puis de r\u00e9sidence principale, et ils y ont men\u00e9 une vie de ch\u00e2teau\u2026 Dans une veine un peu similaire, on constate aussi qu\u2019un certain nombre d\u2019h\u00e9ritiers vont avoir tendance \u00e0 se tourner vers d\u2019autres horizons. Jean Prouvost, par exemple, h\u00e9ritier d\u2019un grand groupe de peignage de la laine et fondateur de la Laini\u00e8re de Roubaix en 1911, va rapidement s\u2019int\u00e9resser \u00e0 tout autre chose que le textile et va devenir grand patron de presse !<\/p>\n<p><strong>Existe-t-il une solidarit\u00e9 patronale ?<\/strong><br \/>\nOui. S\u2019il y a bien s\u00fbr des brouilles inexpiables, des proc\u00e8s, une certaine solidarit\u00e9 s\u2019exprime, notamment face \u00e0 l\u2019\u00c9tat, face aux banques et face \u00e0 la main-d\u2019oeuvre ouvri\u00e8re lorsque celle-ci revendique. Par exemple, d\u00e8s 1824, les patrons des filatures fondent le \u00ab comit\u00e9 des filateurs \u00bb ; en 1832, c\u2019est au tour des sucriers avec le \u00ab comit\u00e9 des fabricants de sucre indig\u00e8ne \u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire de sucre de betterave) ; en 1850, les industriels liniers cr\u00e9ent le \u00ab comit\u00e9 du lin \u00bb\u2026 Ces diverses associations renforcent assez naturellement l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 du milieu patronal. En 1842, Auguste Mimerel, un patron de Roubaix, d\u00e9passe les revendications corporatistes et fonde le Comit\u00e9 de l\u2019industrie, transform\u00e9 plus tard en Association pour la d\u00e9fense du travail national. L\u2019organisme a pour but le regroupement du patronat autour d\u2019une lutte contre le libre-\u00e9change, la baisse des tarifs douaniers et l\u2019ouverture des fronti\u00e8res. Mimerel sera du reste \u2013 partiellement \u2013 entendu puisqu\u2019en f\u00e9vrier 1849, il obtiendra l\u2019exclusion des produits \u00e9trangers \u00e0 l\u2019Exposition universelle de Paris. Pour ce qui concerne la volont\u00e9 de moraliser la main-d\u2019\u0153uvre, un organisme d\u2019un autre ordre est cr\u00e9\u00e9, en 1884, \u00e0 Lille : il s\u2019agit de l\u2019Association catholique des patrons du Nord. Cette association, dont le nom marque l\u2019appartenance \u00e0 cette mouvance du \u00ab catholicisme social \u00bb, regroupe des patrons du textile, mais aussi d\u2019autres secteurs, autour de la constitution d\u2019un r\u00e9seau d\u2019\u0153uvres de charit\u00e9. Son fondateur, Philibert Vrau, est un personnage c\u00e9l\u00e8bre dans la r\u00e9gion : grand manufacturier, fabricant du fil \u00e0 coudre \u00ab Au Chinois \u00bb, grand catholique (on le surnomme parfois \u00ab Saint-Philibert \u00bb), il fait \u00e9galement figure de principal chef de la droite conservatrice et monarchiste. Dans l\u2019entre-deux guerres, les tensions sociales vont devenir tr\u00e8s dures et une nouvelle association est cr\u00e9\u00e9e pour tenter de contrer les revendications ouvri\u00e8res : il s\u2019agit du Consortium de l\u2019industrie textile. Cette association de patrons, fond\u00e9e en 1919 \u00e0 Roubaix par l\u2019industriel Eug\u00e8ne Mathon, a pour objectif de r\u00e9sister aux conflits sociaux gr\u00e2ce au versement d\u2019indemnit\u00e9s de gr\u00e8ves. Les activit\u00e9s du Consortium sont rapidement d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es \u00e0 D\u00e9sir\u00e9 Ley, l\u2019administrateur-d\u00e9l\u00e9gu\u00e9. C\u2019est \u00e0 lui que le patronat du Nord confie le soin de mater les syndicats ouvriers et d\u2019\u00e9viter que ceux-ci n\u2019arrivent \u00e0 faire triompher les revendications ouvri\u00e8res. Une partie du patronat du Nord fait donc \u00e0 cette \u00e9poque allure de patronat de combat. Cependant, il ne faut pas exag\u00e9rer ce virage : un certain nombre de dirigeants ne sont pas d\u2019accord avec cette attitude et estiment qu\u2019il convient d\u2019\u00e9viter l\u2019affrontement syst\u00e9matique. C\u2019est le cas en particulier d\u2019Eug\u00e8ne Motte, le propre beau-fr\u00e8re d\u2019Eug\u00e8ne Mathon (!), qu\u2019une altercation tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre oppose un jour \u00e0 D\u00e9sir\u00e9 Ley. Rencontrant ce dernier sur un quai de la gare de Roubaix, Motte le prend ainsi \u00e0 partie : \u00ab Je ne veux pas avoir de contact avec vous, vous \u00eates un individu n\u00e9faste et r\u00e9pugnant, vous entra\u00eenez le patronat du Nord \u00e0 sa ruine\u2026 \u00bb<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019en est-il du monde ouvrier ? A-t-il lui aussi des sp\u00e9cificit\u00e9s ?<\/strong><br \/>\nLa sp\u00e9cificit\u00e9 du monde ouvrier, dans le Nord-Pas de Calais, tient en partie aux grandes vagues d\u2019immigration. Du c\u00f4t\u00e9 de la mine, dans les ann\u00e9es 1919-1930, on fait en effet affluer des contingents de Polonais, en vertu de trait\u00e9s sign\u00e9s entre le gouvernement fran\u00e7ais et le gouvernement de Pologne, qui permettent au patronat du Nord, parfaitement organis\u00e9 sur ce plan, de \u00ab regarnir \u00bb les galeries de mines, de plus en plus d\u00e9laiss\u00e9es par les ouvriers fran\u00e7ais pour qui le m\u00e9tier appara\u00eet comme r\u00e9pulsif. L\u2019immigration polonaise a \u00e9t\u00e9 tellement marquante que jusqu\u2019\u00e0 hier, pourrait-on dire, il y avait encore des quotidiens polonais imprim\u00e9s dans le bassin minier\u2026 Apr\u00e8s la nationalisation des Charbonnages en 1946, on fera cette fois appel \u00e0 de la main-d\u2019\u0153uvre marocaine, recrut\u00e9e dans les r\u00e9gions rurales du Sud du Maroc par des agents pay\u00e9s par les Charbonnages. Dans le textile, c\u2019est la main-d\u2019oeuvre belge qui est venue s\u2019embaucher dans les usines, d\u00e8s le XIXe si\u00e8cle \u00e0 Roubaix-Tourcoing. La population de Roubaix, tr\u00e8s bien \u00e9tudi\u00e9e par Chantal P\u00e9tillon (8), compte ainsi une majorit\u00e9 num\u00e9rique de Belges au milieu du XIXe si\u00e8cle !<\/p>\n<p><strong>Vous semblez diff\u00e9rencier les ouvriers de la mine et ceux du textile ; n\u2019ont-ils pas de points communs ?<\/strong><br \/>\nLe monde ouvrier du textile et le monde ouvrier de la mine sont deux mondes tr\u00e8s diff\u00e9rents. Comme je le disais tout \u00e0 l\u2019heure, ils sont spatialement s\u00e9par\u00e9s, et durant tout le XIXe si\u00e8cle, ils ne se m\u00e9langent jamais, m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des familles. Par ailleurs, dans le secteur textile, le taux de syndicalisation est tr\u00e8s bas, parce que la main-d\u2019\u0153uvre est en grande partie f\u00e9minine, et le syndicalisme est marqu\u00e9 par un certain radicalisme, un jusqu\u2019au-boutisme. Dans les houill\u00e8res, le comportement des syndicats est au contraire marqu\u00e9 par une volont\u00e9 r\u00e9formiste relativement pr\u00e9coce, qui conduit les syndicats de mineurs \u00e0 conclure avec le patronat des compagnies houill\u00e8res une convention collective : la convention d\u2019Arras, en 1891. Cela dit, cette distinction doit \u00eatre relativis\u00e9e : en 1906, au lendemain de la catastrophe de Courri\u00e8res, le dialogue des syndicats avec le patronat tourne court.<\/p>\n<p><strong>Quels sont les moments embl\u00e9matiques des luttes ouvri\u00e8res de cette r\u00e9gion ?<\/strong><br \/>\nDans les charbonnages, outre la catastrophe de Courri\u00e8res, on peut citer deux \u00e9pisodes importants. Le premier, c\u2019est la grande gr\u00e8ve de mai-juin 1941. Le patronat minier avait profit\u00e9 de l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir du Mar\u00e9chal P\u00e9tain et de la tutelle allemande (9) pour r\u00e9introduire dans les puits des syst\u00e8mes de chronom\u00e9trage d\u00e9test\u00e9s des mineurs. Si l\u2019on ajoute \u00e0 cela que les cadences \u00e9taient tr\u00e8s dures, on comprend qu\u2019ait surgi chez les militants ouvriers une volont\u00e9 de r\u00e9sistance contre l\u2019occupant. Cette volont\u00e9 est assez pr\u00e9coce puisque la gr\u00e8ve sera d\u00e9clench\u00e9e avant l\u2019entr\u00e9e en guerre de l\u2019URSS, qui concentrera alors toutes les forces du parti communiste fran\u00e7ais clandestin. Le deuxi\u00e8me \u00e9pisode, bien post\u00e9rieur, est la grande gr\u00e8ve de 1963, lorsque le gouvernement de Pompidou d\u00e9cide de r\u00e9quisitionner des mineurs pour briser leur opposition \u00e0 la politique de fermeture des mines. Les trois plus grandes f\u00e9d\u00e9rations syndicales s\u2019opposent \u00e0 la r\u00e9quisition et le 4 mars 1963, la gr\u00e8ve est totale dans tous les puits. Elle va durer plus d\u2019un mois, et s\u2019accompagnera de grandes manifestations (plus de 80 000 personnes \u00e0 Lens, par exemple !). Cette grande gr\u00e8ve est la derni\u00e8re grande occasion d\u2019unanimit\u00e9 du monde de la mine, mais aussi de l\u2019ensemble de la population du Nord-Pas de Calais, qui fait bloc derri\u00e8re les mineurs, consid\u00e9rant qu\u2019ils sont encore au c\u0153ur de la population active r\u00e9gionale et que les charbonnages sont ins\u00e9parables de la prosp\u00e9rit\u00e9 du Nord. De grandes gr\u00e8ves marquent \u00e9galement le d\u00e9mant\u00e8lement de la sid\u00e9rurgie dans les ann\u00e9es 1973-1978, lorsque Usinor d\u00e9cide de fermer ses usines \u00ab de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb et de tout miser sur son usine du littoral, \u00e0 Dunkerque. Cette fermeture est v\u00e9cue comme un v\u00e9ritable effondrement de l\u2019\u00e9conomie r\u00e9gionale par l\u2019ensemble de la population. On assiste \u00e0 de grandes manifestations de d\u00e9sespoir de la population ouvri\u00e8re, \u00e0 Valenciennes, \u00e0 Denain, comme on a pu le voir en Lorraine, \u00e0 Longwy ou \u00e0 Thionville.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0La gr\u00e8ve de 1963 est la derni\u00e8re grande occasion d\u2019unanimit\u00e9 du monde de la mine, mais aussi de l\u2019ensemble de la population, qui fait bloc derri\u00e8re les mineurs, consid\u00e9rant que les charbonnages sont ins\u00e9parables de la prosp\u00e9rit\u00e9 du Nord.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Si l\u2019on revient au d\u00e9veloppement \u00e9conomique et industriel du Nord, quelles ont \u00e9t\u00e9 les grandes \u00e9tapes de cette histoire ?<br \/>\nJe dirais qu\u2019il y a une premi\u00e8re \u00e9tape qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e de mani\u00e8re continue du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle jusque, pratiquement, au milieu du XXe si\u00e8cle (10). Bien s\u00fbr, les guerres ont provoqu\u00e9 des heurts dans cette continuit\u00e9, notamment la Premi\u00e8re Guerre mondiale, puisque la moiti\u00e9 de la r\u00e9gion a \u00e9t\u00e9 occup\u00e9e par l\u2019Allemagne et que beaucoup d\u2019installations ont \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9es. Mais paradoxalement, les cons\u00e9quences de cette guerre ont \u00e9t\u00e9 \u00ab b\u00e9n\u00e9fiques \u00bb pour l\u2019industrie puisqu\u2019elle a permis une reconstruction tout \u00e0 fait importante. Celle-ci a \u00e9t\u00e9 l\u2019occasion d\u2019une grande modernisation, notamment dans les techniques d\u2019extraction du charbon : \u00e0 la Compagnie des mines de Lens, notamment, on s\u2019est efforc\u00e9 de forer des puits de plus grande dimension, mieux am\u00e9nag\u00e9s, avec un recours syst\u00e9matique \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Cette guerre, ressentie par la population comme particuli\u00e8rement dure, plus dure encore que la deuxi\u00e8me, a donc \u00e9t\u00e9 en m\u00eame temps l\u2019occasion d\u2019une modernisation \u2013 qui explique en partie \u00ab l\u2019explosion \u00bb de l\u2019architecture des ann\u00e9es trente qu\u2019on voit partout, aussi bien dans les villes que dans les b\u00e2timents industriels.<\/p>\n<p><strong>La crise des ann\u00e9es trente a-t-elle eu des effets aussi importants que la Premi\u00e8re Guerre mondiale ?<\/strong><br \/>\nDisons qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 assez forte. Au niveau des ouvriers, cela s\u2019est traduit par le d\u00e9part de beaucoup de Polonais, renvoy\u00e9s chez eux du jour au lendemain, en 1935. Un drame. Au niveau \u00e9conomique, on a observ\u00e9 un affaiblissement profond de la structure financi\u00e8re r\u00e9gionale avec un certain nombre de faillites, comme la Banque Adam \u00e0 Boulogne. C\u2019est sans doute aussi pendant cette crise que les grands groupes textiles ont commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9cliner, que leur rentabilit\u00e9 s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e de moins en moins assur\u00e9e. Les industriels ont alors r\u00e9agi de mani\u00e8re extr\u00eamement d\u00e9fensive, s\u2019effor\u00e7ant d\u2019obtenir des pouvoirs publics le renforcement du protectionnisme et, pour les industriels du coton, la d\u00e9fense des d\u00e9bouch\u00e9s coloniaux (11) \u2013 ce qui les a amen\u00e9s \u00e0 soutenir, dans un premier temps, le r\u00e9gime du Mar\u00e9chal P\u00e9tain. Cette r\u00e9action de d\u00e9fense est int\u00e9ressante car elle montre, en creux, qu\u2019il n\u2019y a jamais eu de vraie diversification dans le textile, notamment en direction des textiles artificiels (fibres de cellulose) \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle ou des textiles synth\u00e9tiques (fibres issues de la transformation du p\u00e9trole) au XXe si\u00e8cle. Il y a plut\u00f4t eu abandon du textile pour autre chose, par exemple la grande distribution (c\u2019est le cas de la famille Mulliez, fondatrice d\u2019Auchan). Les historiens n\u2019ont jamais compris pourquoi ce virage n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 pris alors que techniquement, toutes les conditions \u00e9taient r\u00e9unies. Finalement, ce qui est \u00e9tonnant dans l\u2019histoire de cette r\u00e9gion, c\u2019est que la seconde r\u00e9volution industrielle, au lieu de se produire comme partout ailleurs dans les ann\u00e9es 1880-1900, ne s\u2019est tout simplement pas faite ! Et les dirigeants d\u2019entreprises ont pris conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 de la mettre en \u0153uvre au moment o\u00f9 elle \u00e9tait en train de s\u2019achever, c\u2019est-\u00e0-dire dans les ann\u00e9es soixante\u2026 Il y a donc un d\u00e9calage chronologique qui a \u00e9t\u00e9 fatal.<\/p>\n<p>(\u2026)<br \/>\n<em>Pour la suite de cet article, se reporter \u00e0 la version papier.<br \/>\nDans sa version papier, l\u2019entretien avec Jean-Fran\u00e7ois Eck est ponctu\u00e9 de portraits d\u2019industriels \u00ab\u00a0embl\u00e9matiques\u00a0\u00bb de l\u2019histoire du Nord, tels Eug\u00e8ne Motte, Philippe Vrau, Fr\u00e9d\u00e9ric Kuhlmann<\/em>.<\/p>\n<p><em>Propos recueillis par Claire Moyrand<br \/>\nPhotos\u00a0: \u00a9 V\u00e9ronique V\u00e9drenne<\/em><\/p>\n<p><strong>NOTES<\/strong><br \/>\n(1) Voir \u00e0 ce sujet les travaux de Marcel Gillet et notamment\u00a0<em>Les charbonnages du nord de la France au XIXe si\u00e8cle<\/em>, \u00c9ditions Mouton, 1973.<br \/>\n(2) Apr\u00e8s la R\u00e9volution fran\u00e7aise, les Anglais instaur\u00e8rent un blocus maritime emp\u00eachant les liaisons entre la France et les Antilles. En 1806, Napol\u00e9on riposta en instaurant le \u00ab blocus continental \u00bb, qui visait \u00e0 emp\u00eacher l\u2019entr\u00e9e de toute marchandise anglaise sur le continent et, partant, \u00e0 ruiner l\u2019Angleterre\u2026 \u00c0 vrai dire, le blocus fut un \u00e9chec. Surtout, le sucre de canne se mit \u00e0 manquer. Il fallut rapidement trouver un produit de substitution et l\u2019on se tourna alors vers la betterave, qui peut donner du sucre lorsqu\u2019on la \u00ab raffine \u00bb.<br \/>\n(3) \u00ab Capitalisme r\u00e9gional et financement de l\u2019industrie dans la r\u00e9gion lilloise entre 1850 et 1914 \u00bb (th\u00e8se de doctorat).<br \/>\n(4) Ce sera encore plus important apr\u00e8s la \u00ab famine du coton \u00bb, qui se produit pendant la guerre de S\u00e9cession aux \u00c9tats-Unis, entre 1861 et 1865. Les prix de la fibre de coton seront en effet pouss\u00e9s \u00e0 un tel niveau que beaucoup d\u2019entreprises cotonni\u00e8res du nord de la France feront faillite. D\u2019autres r\u00e9ussiront \u00e0 se reconvertir dans la laine. C\u2019est \u00e0 partir de cette p\u00e9riode que Roubaix se sp\u00e9cialisera pour de bon dans la laine.<br \/>\n(5) Voir l\u2019ouvrage de Christian Borde,\u00a0<em>Calais et la mer (1814-1914)<\/em>, Presses universitaires du Septentrion, 1997. La Compagnie du Nord a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e d\u00e8s 1973 par Fran\u00e7ois Caron, dans sa th\u00e8se intitul\u00e9e \u00ab Histoire de l\u2019exploitation d\u2019un grand r\u00e9seau : la Compagnie du chemin de fer du Nord \u00bb, un travail tr\u00e8s important dans l\u2019histoire des entreprises.<br \/>\n(6) La Pologne est alors divis\u00e9e entre l\u2019empire russe, l\u2019empire allemand et l\u2019empire austro-hongrois.<br \/>\n(7) Jean-Marie Wiscart,\u00a0<em>Au temps des grands liniers : les Mahieu d\u2019Armenti\u00e8res (1832-1938) \u2013 Une bourgeoisie textile du Nord<\/em>, Artois Presses Universit\u00e9, 2010.<br \/>\n(8)\u00a0<em>La population de Roubaix \u2013 Industrialisation, d\u00e9mographie et soci\u00e9t\u00e9 1750-1880<\/em>, Presses Universitaires du Septentrion, 2006.<br \/>\n(9) Le bassin minier du Nord-Pas de Calais \u00e9tait g\u00e9r\u00e9 directement depuis Bruxelles par les autorit\u00e9s nazies.<br \/>\n(10) Jusqu\u2019en 1954, le Nord \u00e9tait la premi\u00e8re r\u00e9gion industrielle de France, apr\u00e8s la r\u00e9gion parisienne ; il a ensuite \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9 par la future r\u00e9gion Rh\u00f4ne-Alpes. Voir \u00e0 ce sujet l\u2019ouvrage de Serge Dormard,<em>\u00a0L\u2019\u00c9conomie du Nord-Pas de Calais \u2013 Histoire et bilan d\u2019un demi-si\u00e8cle de transformations<\/em>, Presses Universitaires du Septentrion, 2001.<br \/>\n(11) Ces industriels ont aussi soutenu l\u2019action du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la F\u00e9d\u00e9ration de l\u2019industrie cotonni\u00e8re, Pierre De Calan, qui a lui-m\u00eame jou\u00e9 un grand r\u00f4le dans le patronat fran\u00e7ais puisqu\u2019il a dirig\u00e9 Babcock-Wilcox (qui a fusionn\u00e9 plus tard avec Fives), avant de devenir vice-pr\u00e9sident du CNPF.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article publi\u00e9 dans le magazine\u00a0Histoire d&rsquo;entreprises Pour ce dossier consacr\u00e9 aux entreprises et aux industries du nord de la France, la r\u00e9daction d\u2019Histoire d\u2019Entreprises s\u2019est entretenue avec Jean-Fran\u00e7ois Eck, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Charles de Gaulle \u2013 Lille 3 et sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire de cette r\u00e9gion. 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