Archives de l’auteur : Pascal de Rauglaudre

Plus dure sera la chute pour les Rastignac asiatiques | Le Monde

Le Monde | 9 avril 2013

Les temps sont durs pour les milliardaires. En Italie, on traque leurs feuilles d’impôts. En France, on scrute leurs comptes à l’étranger. A Chypre, des  » coupes de cheveux  » draconiennes ratiboisent leurs dépôts bancaires. Bruxelles s’attaque aux bonus des banquiers de la City, et peut-être, demain, à ceux des gestionnaires de fonds. A une majorité écrasante, les Suisses votent l’interdiction des  » rémunérations abusives  » des patrons. Même aux Etats-Unis, le statut de milliardaire, à moins d’être assorti de celui de philanthrope, éveille les soupçons.

La crise économique, rapportait, dimanche 7 avril, le New York Times, a mis à la mode, dans les universités américaines, l’enseignement des disciplines permettant de comprendre le capitalisme, ses acteurs, son histoire, ses relations avec la démocratie. Avec, souvent, un regard très critique sur Wall Street.

Il y a, heureusement, encore une terre promise pour les milliardaires : l’Asie. Heureusement ? Le terme est peut-être mal choisi, si l’on en croit deux formidables romans asiatiques, tout récemment publiés en anglais : Secrets of a Five Star Billionaire ( » Secrets d’un milliardaire cinq étoiles « ), de Tash Aw, et How to Get Filthy Rich in Rising Asia ( » Comment devenir richissime dans l’Asie en pleine croissance « ), de Mohsin Hamid. La coïncidence de la parution de ces livres, très différents mais tous deux consacrés aux mirages de l’enrichissement accéléré dans les cités-champignons de l’Asie du XXIe siècle, montre de façon inattendue que si l’appétit individuel pour la richesse dans l’Asie contemporaine vaut largement celui qui a façonné l’Europe au XIXe siècle et l’Amérique du Nord au XXe, son coût humain et moral peut se révéler tout aussi dévastateur.

Autres coïncidences : les deux auteurs sont nés la même année – 1971 – et il s’agit de leur troisième roman. Tash Aw est un Malaisien d’origine chinoise, né à Taipei. Mohsin Hamid est pakistanais, né à Lahore, où il vit aujourd’hui. Tous deux ont étudié dans les meilleures universités du Vieux Monde (Cambridge, Warwick pour Tash Aw ; Princeton, Harvard pour Mohsin Hamid) et sont férus de littérature occidentale (La Chute, de Camus, a inspiré le premier livre d’Hamid ; Aw écrit en anglais mais parle un français parfait). Tous deux sont retournés vivre en Asie, fascinés par une renaissance dont ils ont voulu être les témoins. Il faut lire ces deux livres, dont on espère qu’ils vont être vite traduits, pour comprendre la psychologie des capitalistes de l’Asie d’aujourd’hui.

Le livre de Mohsin Hamid est écrit à la manière d’un manuel de développement personnel, ces guides pratiques qui s’arrachent dans les librairies de Pékin et de Kuala Lumpur. Il s’attache à l’itinéraire d’un jeune garçon dont la famille quitte une vie misérable pour tenter de survivre à Lahore, la grande ville devenue tentaculaire en l’espace de quelques années. Le petit dernier, lui, décide de réussir. Il y parviendra au-delà de ses espérances, mais le prix personnel que chaque étape de cette ascension lui coûtera justifie le titre du dernier chapitre :  » Avoir une stratégie de sortie « .

Cette chronique d’un Rastignac des temps modernes se lit vite, volontairement bouclée en 226 pages pour que, explique l’auteur, les jeunes générations nourries au SMS et au tweet puissent en profiter jusqu’au bout. Son humour grinçant rappelle un autre livre, excellent, Le Tigre blanc, de l’Indien Aravind Adiga (Buchet-Chastel, 2008), qui abordait le thème du boom de l’entrepreunariat high-tech en Inde avec un cynisme ravageur.

Tash Aw tweete aussi (@Tash_Aw) et ses personnages sont accros à leurs laptops et Blackberry, mais la subtilité de son écriture, elle, ne saurait sacrifier aux raccourcis de la technologie. Il a vécu deux ans à Shanghaï pour écrire ce roman et s’attarde brillamment sur l’irrésistible attrait des lumières de la mégalopole chinoise, magnifique et cruelle, à travers l’odyssée de cinq personnages venus séparément de Malaisie chercher fortune à Shanghaï. Le narrateur, Walter Chao, écrit des guides pratiques de développement personnel dont l’un, Five Star Billionaire, fournit le titre du roman.

Tash Aw reconnaît volontiers qu’en l’écrivant, il a beaucoup pensé aux parallèles avec les Etats-Unis d’il y a un siècle et, évidemment, à New York,  » qui donnait l’impression, comme Shanghaï aujourd’hui, que tout est possible « , nous dit-il :  » On ne te pose pas de questions, on ne t’interroge pas sur ton passé. «  Mais c’est bien la Chine qui domine son livre et  » la relation très complexe «  que les jeunes Asiatiques entretiennent avec elle, poursuit-il.  » Dans une méga ville comme Shanghaï, la réinvention n’est pas seulement autorisée, elle est encouragée. Peut-être cette notion est-elle fondamentale à l’identité de la Chine moderne, car elle a dû se réinventer plusieurs fois depuis cent ans. C’est son seul moyen de résister aux changements violents. « 

Alors, ces jeunes immigrés asiatiques qui veulent réussir s’engouffrent à corps perdu, et à coeur perdu, dans leur réinvention.  » Ne laisse jamais ton passé peser sur ce que tu entreprends, dit l’une des personnages, Yinghui Leong. Chaque jour est un jour nouveau. «  Bardés du savoir acquis en Occident, Tash Aw et Mohsin Hamid essaient, chacun à leur manière, de faire bénéficier la génération suivante de leur expérience –  » nos ambitions, nos rêves, achevés et inachevés « , dit Tash Aw.

Mais, aux yeux d’Hamid, le rêve d’aujourd’hui n’est pas achevé non plus.  » Le narratif du marché et de la croissance – plus d’argent, plus de voitures, une maison plus grande -, c’est seulement la moitié de l’histoire. Car l’autre moitié, c’est ce que l’on perd, a-t-il expliqué à la télévision américaine PBS. On devient plus fragile. On perd ceux que l’on aime. Et à la fin, on perd nos vies. Et cet énorme boom économique ne nous a pas préparés à faire face à ces pertes. C’est la source de beaucoup de tensions. « 

A l’autre bout du monde, le philosophe américain Michael Sandel, d’Harvard, ne dit pas autre chose. Son dernier livre a pour titre What Money can’t Buy : The Moral Limits of Markets ( » Ce que l’argent ne peut acheter : les limites morales des marchés « ).

Sylvie Kauffmann

La quasi-impunité des banquiers | Le Monde

Le Monde | 14 avril 2013

La lutte implacable contre les dérives de l’argent «  lancée par François Hollande se heurte à un obstacle de taille : l’impunité ou presque des professionnels de la finance. En effet, malgré la responsabilité de la City ou de Wall Street dans le déclenchement de la plus grave crise économique depuis la Grande Dépression, aucun banquier n’a été inquiété, jugé ou condamné, même dans les cas de fraude avérée. Et ceux qui ont perdu leur emploi ont facilement rebondi comme si de rien n’était.

Comment expliquer l’absence de sanctions ? Le contraste est saisissant avec la crise des caisses d’épargne américaines au début des années 1990 à l’issue de laquelle une centaine de dirigeants s’étaient retrouvés derrière les verrous. Même Alan Greenspan, l’architecte de la politique de laisser-faire et d’argent bon marché à l’origine du tsunami financier pendant les dix- neuf ans passés à la tête de la Réserve fédérale américaine, a reconnu que  » bien des aspects de la crise actuelle sont dus à des escroqueries pures et simples « .

Les milieux financiers ont beau jeu de répondre que l’incompétence, l’avidité au gain ou l’imprudence ne constituent pas un crime passible de prison. Franchir la ligne jaune de la morale n’a rien d’illégal. En outre, sur le plan juridique, la pierre de touche du droit anglo-saxon est que tout accusé doit être considéré comme innocent tant que sa culpabilité n’a pas été prouvée devant un juge ou un jury. Il faut prouver  » au-delà du doute raisonnable «  qu’il s’agit d’un acte délibéré. La réglementation excessive, opaque et incompréhensible permet aux meilleurs avocats d’affaires de faire acquitter leurs clients dans la plupart des procès, telle est l’antienne du lobby bancaire.

On peut habiller de toute forme d’arguments cette impunité, les faits sont là : les seigneurs de l’argent disposent de nombreux atouts pour échapper à la justice.

Tout d’abord, à l’exception des cas reconnus d’escroquerie ou de délit d’initié, les autorités ont préféré la conciliation à l’épreuve de force. Les régulateurs choisissent de poursuivre au civil plutôt qu’au pénal les banques prises la main dans le sac en s’efforçant de trouver un accord à l’amiable. Pour mettre fin aux poursuites, les établissements fautifs payent une amende dérisoire comparée à leurs profits sans avoir à reconnaître la moindre faute.

Autre motif à ce laxisme, les gendarmes des marchés sont pénalisés dans leur chasse aux déviants de la finance par la complexité d’un univers d’autant plus difficile à déchiffrer que les banquiers recourent à un jargon incompréhensible. Un jury populaire est incapable de comprendre cette novlangue ésotérique.

Par ailleurs, en tant qu’employés de la banque, le PDG comme les directeurs et les administrateurs indépendants ne sont pas responsables sur leurs biens personnels. La garantie qu’au bout du compte les actionnaires régleront la note des erreurs encourage  » les dérives de l’argent « .

De plus, les institutions financières sont passées maître dans le contournement en toute légalité des réformes du système financier. Les  » Grands « , comme Goldman Sachs, Barclays, UBS ou Deutsche Bank, n’ont aucune intention de renoncer au négoce sur fonds propres comme l’exige la législation Volcker aux Etats-Unis. Ces activités très rémunératrices sont démantelées puis rebaptisées souvent par le truchement de paradis fiscaux au nez et à la barbe des régulateurs. L’extrême spécialisation des intervenants permet de brouiller facilement les pistes.

Cette immunité des géants de la finance s’explique aussi par la peur des retombées négatives pour l’emploi. Interrogé par le Congrès au début 2013, le responsable de la direction des enquêtes criminelles au ministère américain de la justice, Lanny Breuer, a reconnu que l’absence de poursuites pénales contre les mastodontes britanniques HSBC (blanchiment) ou Barclays et Royal Bank of Scotland (manipulation du Libor) était motivée par la peur de suppressions d’emplois dans les filiales américaines.

La légèreté des peines imposées aux deux enseignes, condamnées à une simple amende, a ulcéré jusqu’à l’ultra-libéral hebdomadaire The Economist, qui s’interrogeait dans son édition du 15 décembre 2012 :  » Une poignée de banques sont-elles devenues trop grosses non pas pour faire faillite, mais pour aller en prison ? « 

Enfin, dans les faits, le monde politique a capitulé devant un univers financier passé expert dans l’entrisme institutionnel. Ainsi, pour sortir de l’ornière des subprimes ou pour sauver l’euro, les gouvernements ont souvent fait appel à… des professionnels de la finance. Parfois, il s’agit des mêmes qui ont inondé le monde de produits financiers toxiques ou ont spéculé contre la monnaie unique.  » La pensée dominante, c’est que les banquiers sont utiles et connaissent leur travail. Donc, les banques sont incontournables, les grosses banques encore plus. En réalité, c’est faux « , souligne Simon Johnson, professeur à Harvard et ex-économiste en chef du FMI.

Certes, comme l’a indiqué l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, aujourd’hui conseiller de JP Morgan,  » la solution à nos problèmes n’est pas de pendre vingt banquiers « . Les opérateurs ne sont pas tous fautifs, loin de là. Reste que, malgré la crise, les scandales et la  » reréglementation « , l’impunité est toujours de saison.

Marc Roche

La douche froide des “réfugiés de l’euro” | El País

El País | 15 février 2012

Francisco Zamora est arrivé en 2009 à Bergen, en Norvège, avec 225 euros en poche.

Francisco Zamora est arrivé en 2009 à Bergen, en Norvège, avec 225 euros en poche.

Fuyant le chômage, des centaines d’Espagnols émigrent vers une Norvège idéalisée dans l’espoir de trouver du travail. En réalité, peu d’entre eux s’en sortent : dans la plupart des cas, ils se sont heurtés au chômage, au froid et au désespoir. Reportage d’El País dans la ville de Bergen. Extraits.

“Je ne recevais plus aucune aide depuis longtemps. Mes parents, qui sont âgés, payaient depuis plusieurs mois les 540 euros de mon crédit immobilier. Je me rappelle que j’étais dans un bar avec une télé dans un coin. Un reportage parlait des Espagnols dans le monde : un homme installé dans le nord de la Norvège était interviewé et affirmait gagner 4 000 euros. Ça avait l’air de lui convenir. A ce moment, je me suis dit : Paco, voilà où il faut que tu ailles.”

Francisco Zamora, 44 ans, est un homme calme originaire d’Alcantarilla (Murcie). Pour se protéger du froid, il a enroulé son écharpe trois fois autour de son cou. Il a un diplôme d’électronique, il a travaillé dans le bâtiment et dans des usines, et gagnait, fut un temps, 3 000 euros par mois. Cette époque est maintenant révolue depuis trois ans.

Tout comme lui, des centaines d’Espagnols au chômage depuis des mois ont quitté une Espagne en crise et ont mis le cap sur l’un des pays les plus riches au monde, une solution qui semblait infaillible. Une fois sur place, le mythe s’est vite effondré. Les portes ne s’ouvrent pas à ceux qui n’ont pas assez de qualifications et ne maîtrisent aucune langue étrangère.

Une vague de migrants espagnols

Les autorités norvégiennes ne veulent rien savoir de ces nouveaux arrivants. Certains ont dépensé toutes leurs économies et survivent tant bien que mal, parfois dans la rue. En août 2011, Paco a de nouveau emprunté de l’argent à ses parents et a acheté un aller simple pour Bergen [la 2e ville du pays]. C’était la première fois qu’il quittait l’Espagne. Il est arrivé avec 225 euros en poche.

Les premiers jours, il a parcouru l’une des villes les plus pittoresques au monde. “J’avais un petit sac à dos que je laissais à la consigne de la gare. Pour cinq couronnes (0,75 euros), je pouvais utiliser les toilettes et me laver. Un jour, j’ai croisé un autre Espagnol qui m’a parlé d’un foyer où l’on pouvait aller dans la journée pour manger et être au chaud.”

La Fondation Robin Hood occupe deux étages d’une maison en bois, dans le centre de Bergen. Le foyer a ouvert en 2003, “avec l’objectif d’héberger les familles norvégiennes les plus pauvres, incapables de payer quatre euros pour un café”, explique Wenche Berg Husebo, présidente de cette organisation privée (financée par l’Etat à hauteur de 270 000 euros).

On est mercredi matin et à Robin Hood, on entend surtout parler espagnol. Soixante à cent personnes passent quotidiennement dans les locaux. Selon Marcos Amano, le directeur, la moitié d’entre elles sont des Espagnols.

Avant, on voyait des Norvégiens, des Polonais, quelques familles de réfugiés politiques… mais depuis mars dernier, des Espagnols ont commencé à arriver,affirme Wenche Berg Husebo. Depuis début février, on en a vu 250. Au début, c’était des hommes de tous âges, puis sont arrivées les femmes célibataires dans la trentaine. Et après, les pères de famille, parfois accompagnés de leurs enfants. Pour la plupart, ils ne trouvent pas de travail car ils ne parlent ni le norvégien ni l’anglais.”

Grâce au pétrole, à l’Etat-providence enviable, aux politiques de conciliation et, surtout, aux salaires élevés et au taux de chômage extrêmement bas (3 %), la Norvège séduit : depuis quelques mois, le pays accueille un nouveau genre d’immigrant, les Espagnols qui sont partis à cause du chômage de longue durée et de la baisse progressive des salaires. Les journaux norvégiens les ont baptisés “les travailleurs-réfugiés de l’euro”.

Le froid, la langue et la cherté de la vie

La prospérité norvégienne associée aux documentaires sur les Espagnols dans le monde (nombreux sont ceux qui citent ces programmes lorsqu’on leur demande pourquoi ils ont choisi ce pays, les trois dernières émissions consacrées à la Norvège ont été regardées par 2,8 millions à 3,5 millions de téléspectateurs) persuadent de plus en plus d’Espagnols (à l’Ambassade d’Espagne, le nombre d’inscrits est passé de 358 en 2010 à 513 en 2011, bien que beaucoup de personnes ne se déclarent pas).

Une fois arrivés sur place, toutefois, les citoyens de la péninsule Ibérique se heurtent à trois obstacles infranchissables : le froid polaire, la langue et des prix exorbitants (louer une chambre coûte 600 euros, une brique de lait, deux euros).

Même si la Norvège refuse d’intégrer l’Union européenne, elle a signé l’Accord de Schengen, ce qui permet aux citoyens européens d’y entrer librement. Cependant, le pays manque d’infrastructures publiques permettant de soutenir ceux qui atterrissent là complètement démunis.

“Le gouvernement ne propose ni logement, ni argent, ni aides. Ces questions restent à la charge de Caritas, de la Croix-Rouge et de l’Armée du Salut”,explique Bernt Gulbrandsen, qui travaille pour Caritas Oslo.

Les médias locaux ont rapidement commencé à parler de ces nouveaux immigrants. Dans un pays qui compte à peine cinq millions d’habitants, la nouvelle n’est pas passée inaperçue.

A Bergen (260 000 habitants), une ville prospère où il n’y a quasiment aucun sans-abri, les journaux et les chaînes de télévision leur ont consacré plusieurs reportages. “Ils ont fui la crise espagnole, mais la vie à Bergen n’est pas conforme à ce qu’ils s’étaient imaginé,” titre un journal. “De nombreux réfugiés de l’euro vivent dans la pauvreté à Bergen”, peut-on lire ailleurs.

“C’est la première fois que je suis confrontée à une situation aussi angoissante en Norvège, confie Astrid Dalehaug Norheim, l’une des journalistes qui a couvert le sujet pour le quotidien Vårt Land. Je me souviens être allée à Moscou pendant la crise de la fin des années 1990, quand les Russes des zones rurales ont commencé à émigrer vers les villes pour trouver du travail, pour finir ruinés dans des foyers.”

Le témoignage de Tuna, qui travaille pour l’antenne de la Croix-Rouge à Bergen, nous en dit plus sur la façon dont certains Norvégiens vivent cette nouvelle situation : “Avant, c’était surtout des Polonais qui venaient ici, mais tout à coup, des Espagnols ont commencé à arriver. Ils n’ont pas de quoi manger et n’ont pas de travail. Ils demandent notre aide. Il existe bien des aides pour les réfugiés politiques, mais pas pour les personnes qui viennent ici de leur plein gré.”

Les Espagnols sont de retour | El País

El País | 24 juin 2011

Juan Arteaga, 30 ans, parti chercher la fortune à Mexico, comme de nombreux autres Espagnols.

Juan Arteaga, 30 ans, parti chercher la fortune à Mexico, comme de nombreux autres Espagnols.

Confrontés à un taux de chômage record et à l’absence de perspectives dans leur pays, de nombreux jeunes Espagnols tentent leur chance sur le continent latino-américain, en plein boom économique.

L’équation semble claire comme de l’eau de roche. Une génération d’Espagnols sans perspectives d’avenir fait traîner, d’année en année, ses études supérieures. Pendant ce temps, un continent affairé à poser les fondations de son développement manque de travailleurs qualifiés. 

Il existe aujourd’hui un profil type de l’émigrant espagnol en Amérique latine : la trentaine, très qualifié, célibataire.

Juan Arteaga correspond parfaitement à ce profil type. A 30 ans, il vit depuis cinq ans à Mexico. Après ses études de journalisme, il a d’abord tenté de faire son trou à Santander, dans une revue universitaire, « mais en Espagne c’est compliqué. Tu te retrouves plus facilement serveur que journaliste. »

Il a donc décidé de partir. Aujourd’hui, il travaille pour le cabinet de consultants Llorente y Cuenca, spécialisé dans les réseaux sociaux et la communication en ligne. « En Espagne, on considère l’Amérique latine comme un petit enfant en train de grandir, explique Juan Arteaga. Mais quand tu arrives ici, tu te rends compte que le gamin est gigantesque. Le Mexique est un marché bien plus important que l’Espagne, grâce aux moyens à disposition, au pétrole, à l’énergie, à la taille du pays, à ses 110 millions d’habitants… C’est un monstre. »

Des évolutions impensables ailleurs

La presse a beau se répandre sur cette période privilégiée de prospérité et de stabilité que vit l’Amérique latine, les Espagnols sont toujours surpris. « De nombreuses entreprises espagnoles arrivent en disant qu’elles veulent avoir une base au Mexique pour faire le grand saut vers les Etats-Unis. Et puis elles se rendent compte que le Mexique est lui-même un marché gigantesque et en pleine croissance », et elles renoncent à leur expansion chez l’Oncle Sam pour une stratégie de croissance sur place, explique le jeune Espagnol.

Il y a des années déjà que le secteur bancaire espagnol l’a compris. Javier López, président de la société financière CreditServices, expliquait il y a quelques mois qu’une bonne part de son activité s’était réorientée au Brésil après la crise financière. « Aujourd’hui, je fais de la gestion de financement en Amérique latine comme j’en faisais en Espagne il y a cinq ans. » « Le monde du travail n’a rien à voir ici et en Espagne, poursuit Juan Arteaga.Tu travailles énormément, il y a moins de congés. Mais les efforts sont récompensés. Celui qui travaille bien progresse très vite. Je suis arrivé sans argent, sans réseau, et cinq ans plus tard je m’occupe de la com de Coca-Cola sur son deuxième marché mondial, et tout ça à 30 ans »

Une évolution impensable ailleurs pour la majorité des jeunes actifs, comme le résume Juan de façon lapidaire : « En Espagne, je serais encore stagiaire. » 

Au consulat de Colombie à Madrid, on constate une augmentation sans précédent des demandes de visa de travail. En 2008, les services consulaires géraient en moyenne 45 visas par mois. Cette année, la moyenne est passée à 70, tous types de visas confondus, notamment ce permis spécifique permettant de nouer des contacts commerciaux. Le profil type est celui de l’Espagnol « exaspéré par la situation, qui possède un capital et qui veut partir pour investir », décrit la consule Lucy Osorno.

Tout un continent hispanophone à construire

Son pays est « plutôt généreux » dans l’octroi de visas aux Espagnols, dit-elle, et « il offre de nombreuses perspectives d’investissement et de travail », en particulier dans le secteur des infrastructures. La Colombie, qui a besoin des investissements espagnols, facilite l’implantation des entreprises en n’exigeant plus d’elles un minimum d’employés colombiens. 

Argent, volonté d’avancer, culture hispanique, paysages exubérants, accueil à bras ouverts des Espagnols… Qui pourrait encore vouloir s’installer en Allemagne quand il y a l’Amérique latine ?

Pourtant d’autres facteurs, comme la distance et l’absence de couverture sociale, viennent ternir ce nouvel eldorado : ce transfert de travailleurs au chômage qui pourrait sembler naturel reste une option, certes de plus en plus prisée, mais encore minoritaire. « C’est un continent très lointain, et certaines informations [sur les violences] n’aident pas non plus”, reconnaît Juan Arteaga.

Quand il va quelque part en Europe, l’émigrant espagnol n’est jamais à plus de quatre heures d’avion de chez lui ; d’Amérique latine, la destination européenne la plus proche est tout de même à neuf heures de vol. Pour Pilar Pin, directrice générale des Services espagnols de l’émigration, qui étudie les conditions de vie des Espagnols expatriés dans le monde entier, « les salaires, la législation du travail, la mauvaise couverture sociale en cas de chômage et le système de santé » restent problématiques.

Les chiffres sont clairs et on peut dire qu’il n’y a pas de fuite des Espagnols vers l’Amérique latine. Ce ne sont pas des bateaux chargés d’émigrants affamés avec une valise en carton qui partent, mais des universitaires en quête d’expérience. Il n’en reste pas moins que, dans les dix ans à venir, c’est tout un continent hispanophone qui est à construire. Au même moment, une génération entière de jeunes Espagnols diplômés est coincée dans une économie à l’agonie. Deux réalités qui, aujourd’hui, commencent à se rejoindre.

La vie low cost pour tous | El País

El País | 9 janvier 2012

Un supermarché Dia à Valence.

Un supermarché Dia à Valence.

En période de crise, lorsque l’on gagne 1 000 euros bruts par mois et que l’on ne veut pas renoncer complètement à la consommation, l’économie à bas coût n’est plus un choix mais une obligation.

En Espagne, 17,1 millions de personnes –  63% de la population active –  gagnent environ 1 000 euros par mois. C’est en tout cas ce qu’affirme le Syndicat des cadres du ministère des Finances (Gestha). Avec ce revenu, boucler les fins de mois est une tâche plus que difficile : plus qu’elles ne remplissent leur caddie, de nombreuses familles le passent au crible. Pour des milliers d’Espagnols, faire un achat est aujourd’hui un acte de renoncement.

Dans ce contexte morose, la mode du low cost prend de l’ampleur, s’étend et ne semble pas vouloir faiblir. Bien au contraire. Les produits à bas coûts occupent une place grandissante dans la vie sociale et économique. Restaurants, voyages, voitures, assurances, produits électroniques, immobilier, loisirs, habillement, alimentation : rien ne semble pouvoir échapper au pouvoir d’attraction du low cost. Reste à savoir si ce dernier pourra survivre à la crise.

« L’achat compulsif et disproportionné est une pathologie que nous rencontrons fréquemment, assure Guillermo Fouce, docteur en psychologie et professeur à l’université Carlos III de Madrid. En revanche, faire des économies, même de façon compulsive, ne fait partie d’aucun tableau clinique » Personne n’est maladivement économe ; la remarque n’est pas anodine, car quand ils sont portés à l’extrême, tous les comportements d’achat, quels qu’ils soient, peuvent être source de problèmes.

La quête du prix le plus bas

Autre certitude, le consommateur de l’ère de l’après-low cost ne sera plus le même qu’aujourd’hui. D’abord en raison des enseignements qu’il en aura tirés. “Avec le low cost, l’acheteur est en train de découvrir qu’il peut se procurer les mêmes produits à un prix inférieur. Et le vendeur qui aujourd’hui entend vendre plus cher peut d’ores et déjà mettre la clé sous la porte”, assène Javier Vello, en charge des questions de distribution et de consommation au cabinet PriceWaterhouseCoopers.

De plus, “après la crise, le client regardera davantage à la dépense et possédera une meilleure connaissance de ce que cache chaque article”, prévoit Javier Vello. Ce qui ne sera pas sans conséquence. Peu à peu, il va devenir plus difficile d’établir des profils de consommateurs et il faudra davantage parler d’occasions d’achat –  avec d’importantes répercussions sur les stratégies commerciales des entreprises.

A pouvoir d’achat constant, le même consommateur pourra ainsi acheter des marques de distributeur pour certains produits, et d’autres au prix fort. Il s’agit des tendances à venir : pour l’heure, le low cost se répand comme une traînée de poudre.

« Le consommateur est passé d’une valorisation de ce que j’appelle la ‘fonctionnalité supérieure’ à une valorisation de la ‘fonctionnalité nécessaire’, à prix plus bas, explique Javier Rovira, enseignant à l’ESIC, une école de commerce. Pour le dire autrement, pourquoi est-ce que j’achèterais une voiture avec toutes les options possibles alors qu’au fond, je n’en ai pas besoin ? »

Le cas de Juan Carlos Esteban, jeune dessinateur marié avec deux enfants, illustre bien à quel point cette quête a gagné une bonne partie de la société espagnole. Il a ainsi mis en place une “stratégie de réduction des coûts” qui a débuté en 2007, “quand les dépenses ont commencé à dépasser les rentrées d’argent” et qui englobe plusieurs postes : les télécommunications : “J’ai changé trois fois d’opérateur de téléphonie mobile et au lieu de 50 euros par mois j’en dépense 18”; les assurances : “Pour mon monospace j’ai contracté une assurance tous risques avec franchise, ce me permet d’économiser 350 euros”; l’alimentation : ”J’achète surtout des marques propres”. Grâce à ces économies, il réussit à dépenser 25% de moins qu’avant son plan de rigueur.

Une solution pour ne pas porter les mêmes vêtements

Cela dit, précise Jorge Riopérez, responsable du département de la Consommation et Industrie chez KPMG, “l’essence même du low cost n’est pas de réduire les prix mais bien de supprimer des coûts inutiles pour faire baisser les prix. » Et d’ajouter: “il y a souvent confusion entre low cost et low price [prix bas] ; le premier, de toute évidence, implique de faire baisser les prix, tandis que l’autre s’inscrit dans une démarche de concurrence et consiste à rogner les marges de bénéfices.”

Quoi qu’il en soit, ce phénomène traduit surtout l’urgence de la situation, mais également, aussi paradoxal que cela apparaisse, une volonté de ne pas vouloir sacrifier son train de vie et de continuer à pouvoir accéder à des produits d’agrément ou de luxe.  “Les familles sont conscientes des problèmes économiques actuels, ainsi que de la nécessité de se serrer la ceinture mais elle veulent également maintenir le statu quo ; elles ont donc recours à des échappatoires afin de pouvoir assouvir certains caprices qui, sous une autre forme, seraient totalement inaccessibles », explique David Sánchez, directeur de Media Analytics chez Nielsen.

Cette volonté de garder le même train de vie explique en grande partie le succès du phénomène du couponing. Avec les compagnies aériennes et les sites de prêt-à-porter, ils sont emblématiques de l’essor du concept de low cost. De fait, la recherche de bonnes affaires et de prix réduits sur Internet a augmenté de 64% l’audience de ces portails de réductions et de coupons qui offrent des loisirs à prix cassés.

Dans le même ordre d’idée, les ventes privées en ligne [qui proposent des déstockages en période hors soldes] sont une sorte de « ménagerie de verre », emblématiques de ce phénomène.

Pourtant, quel que soit la forme qu’il prend, la vérité c’est que pour des milliers de personne, le low cost permet de ne pas avoir cette sensation désagréable de rester à la traîne, de se résigner à porter tous les ans les mêmes vêtements, de visiter les mêmes magasins et d’acheter les mêmes articles.

À Salvaterra de Mino, en Galice, les Espagnols renouent avec la peseta | Le Monde

Le Monde | 6 janvier 2012

Dans la boutique de Fina Rodríguez, l'ancienne monnaie espagnole est la bienvenue.

Dans la boutique de Fina Rodríguez, l’ancienne monnaie espagnole est la bienvenue.

Nelson d’Aires / Kameraphoto pour Le Monde

Face à la crise, les commerçants de ce village de Galice ont décidé d’accepter à nouveau et pour un temps l’ancienne monnaie nationale. Et les clients, attirés par des prix au même taux de change qu’au moment du lancement de l’euro, en 2002, se pressent.

La veille encore, Ana Perez, esthéticienne dans la petite ville de Salvaterra de Miño en Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne, a vu débarquer dans sa boutique une cliente ayant les poches pleines de pesetas. « Elle en avait 30 000 – l’équivalent de 180 euros – , elle en a dépensé 20 000 ici pour acheter trois parfums, un pour elle, deux pour offrir« , se réjouit la jeune femme.

Ce mardi 27 décembre la journée est encore calme mais depuis qu’a commencé cette curieuse opération « Peseta », le 1er octobre, permettant d’acheter tout ou presque à Salvaterra dans l’ancienne monnaie espagnole, Mme Perez voit défiler des clients d’un peu partout. Même les collectionneurs la sollicitent. N’a-t-elle pas entre les mains de vieux billets espagnols datant de 1949 ?

Comme Mme Perez, Sandra Ameijeira Rivas l’opticienne, Fina Rodriguez, la vendeuse d’électroménager ou Montse Ledo, l’ancienne coiffeuse au chômage devenue cogérante d’un bar restaurant, la cinquantaine de commerçants de Salvaterra qui participent à l’événement organisé par l’association Unes ont retrouvé le sourire.

L’opération « Peseta » a ramené un peu de lumière à Salvaterra de Miño. Le village, perché dans les brumes de la Galice, sur les bords du fleuve Miño, souffre de la concurrence des boutiques de la jolie petite ville portugaise de Monçào, à quelques centaines de mètres à peine. Il n’y a qu’un pont à traverser pour se rendre au supermarché Continente au Portugal.

Tout est paralysé à cause de la crise

Pour Mme Perez, dont le fiancé est au chômage depuis un an, l’opération qui lui a permis de récolter 300 000 pesetas, est une vraie bouffée d’oxygène. Sa boutique ouverte en juin 2008 vivote. Ancienne esthéticienne salariée à Vigo, la grande ville de la région à une vingtaine de kilomètres, elle voulait devenir son patron, et Salvaterra de Miño était l’endroit idéal pour s’installer, pensait-elle. La petite ville était en plein boom. Il était question de créer un projet pharaonique de « pentagone industriel », qui aurait attiré des entreprises comme Mitsubishi, PSA Peugeot Citroën pour désengorger Vigo. Les immeubles commençaient déjà à pousser pour accueillir les milliers d’employés potentiels. Le maire, Arturo Grandal Vaqueiro, en poste depuis trente ans, pensait enfin concrétiser ses rêves de grandeur…

Mais fin 2008, Anna a su que les choses n’iraient pas ausssi bien. Pas aussi vite. La crise a commené à ronger l’Espagne. Aujourd’hui, le pentagone n’est qu’une maquette d’architecte exposée à la mairie. La construction de cinq immeubles reste inachevée. Tout est paralysé.

Grâce à la « Peseta », le village est ainsi devenu, au moins pour quelque temps, la coqueluche des journalistes. « Le succès a dépassé toutes nos espérances« , note Pablo Pino, président de l’association de commerçants Unes. L’opération, qui ne devait durer qu’un mois, a été renouvelée deux fois et il est maintenant question de la prolonger jusqu’au 31 janvier.

Les pesetas, en pièces ou billets, pourvu qu’ils aient été imprimés après 1940, peuvent être échangées contre un café, un parfum, une télévision…, avec le même taux de conversion que celui appliqué en 2002, à savoir 1 euro pour 166,386 pesetas. Les commerçants disposent d’un logiciel leur permettant de recalculer immédiatement leurs prix et de rendre la monnaie en euros.

La nostalgie n’a plus sa place

A ce jour, Salvaterra a récolté environ 1 million de pesetas. Et toute cette manne est, expliquent les professionnels, du « bonus ». Les clients ne sont pas des habitués : ils viennent de Vigo et plus loin encore pour convertir les pièces et billets restés dans les maisons de campagnes, les coffres, ou les tirelires des grands-parents. Certains les gardaient en souvenir mais avec la crise, la nostalgie n’a plus sa place, explique M. Pino. C’est Mme Ameijeira Rivas, l’opticienne, qui a eu l’idée de tout ceci, se souvenant que la banque d’Espagne avait calculé qu’il restait plus de 1,7 milliard d’euros de pesetas en circulation.

Or, dans le pays, il est possible de convertir ses vieilles pièces ou ses vieux billets sans limite de temps. Mais les Espagnols souvent l’ignorent ou rechignent à faire des kilomètres pour échanger la « blonde », la peseta, en euros.

Sur fond de crise de l’Union monétaire, quand on redoute de plus en plus l’abandon de l’euro, l’initiative de Salvaterra a tout de même des allures étranges. Alors que près de 70 % des Espagnols estiment que l’euro n’a rien amélioré ou peu dans leur vie selon un sondage du Real Instituto Elcano cité par El País, l’offre ne met-elle pas en évidence la forte hausse des prix qui a accompagné l’euro, sans faire bondir d’autant les salaires ?

Mme Ameijeira Rivas, comme les commerçants de l’Unes, réfute toute malice : « Ce qu’ on voulait c’est dynamiser les ventes, pas laisser croire que revenir à la peseta est quelque chose d’enviable ou de facile. » Et même si mois après mois l’opération s’étire en longueur, personne n’imagine que cela dure toujours. « On ne recycle pas les pesetas, après on les redonne à la banque d’Espagne« , précise M. Pino.

1 000 euros ? Un salaire de rêve ! | El País

El País | 13 mars 2012

Madrid, juin 2011 : un manifestant contre la précarité sur la place de la Puerta del Sol.

Madrid, juin 2011 : un manifestant contre la précarité sur la place de la Puerta del Sol.

Lorsque l’expression “milleuriste” a été lancée, en 2005, elle désignait les jeunes travailleurs précaires. Aujourd’hui, alors qu’un jeune sur deux est au chômage, gagner mille euros par mois est devenu une aspiration. Extraits.

Il y a six ans, en août 2005, une jeune Catalane envoyait à El País une lettreintitulée “Je suis mileurista – le terme était d’elle. Carolina Alguacil avait alors 27 ans et déplorait la précarité de sa génération dans le travail. “Le milleuriste est un jeune de 25 à 34 ans, diplômé, bien formé, qui maîtrise des langues étrangères, possède des diplômes de deuxième et de troisième cycle qu’il a complétés par des formations. Il est dans le monde du travail depuis trois ou quatre ans et a cotisé pour la moitié (quand il a de la chance) […]. Le problème, c’est qu’il ne gagne pas plus 1 000 euros, sans prime – et qu’il n’a pas intérêt à s’en plaindre. Il n’économise pas, n’est pas propriétaire, n’a ni voiture, ni enfants, il vit au jour le jour. Parfois c’est amusant, mais à la longue, ça use.”

Aujourd’hui, la relecture de cette lettre laisse un goût amer. Car force est de le constater : on a régressé. Le milleurisme a désormais sa version plus précaire encore : le “même-pas-milleurisme”“Avant, nous étions milleuristes et nous aspirions à mieux. Aujourd’hui, gagner mille euros, voilà l’ambition de la jeunesse”, résume Carolina Alguacil elle-même, qui a fait des études de communication audiovisuelle et vit aujourd’hui à Cordoue, où elle est travailleuse indépendante. Elle n’est plus milleuriste, mais elle ne pense pas gagner autant qu’elle le devrait : “Je n’arrive pas à m’en contenter.”

En 2005, le chômage des jeunes avoisinait les 20 %. Aujourd’hui, il flirte avec les 50 %, et cela fait belle lurette qu’il a atteint le double de la moyenne européenne (22,4 %). La génération la mieux formée depuis la transition démocratique est aussi celle à qui l’avenir sourit le moins, et elle se sent victime des abus des autres.

Les “même-pas-milleuristes”

Jusqu’à maintenant, nombre de ces jeunes ont pu compter sur l’aide de leurs parents. Mais pour certains, ce filet de sécurité n’existe plus. “Tous les indicateurs se sont dégradés, tous”, déplore le sociologue Esteban Sánchez, spécialiste de la jeunesse et de la précarité.

“Le chômage est au plus haut, les contrats à durée déterminée omniprésents et les salaires bas. Le phénomène est spectaculaire. Il n’y a pas une seule statistique qui nous permette d’espérer des perspectives positives.” “Le sentiment général, c’est qu’il n’y a pas d’avenir”, résume Guillermo Jiménez, 21 ans, étudiant en droit et politique et membre de l’association d’étudiants Juventud sin Futuro [“jeunesse sans avenir”].

En Espagne, les 18-34 ans sont très exactement 10 423 798. Leur revenu net (en incluant les chômeurs) s’élève à 824 euros mensuels. Chez ceux qui travaillent, ce revenu atteint en moyenne 1 318 euros (chiffres du Conseil espagnol à la jeunesse). Les métiers qui semblaient épargnés par le milleurisme ne le sont plus.

L’Universidad Politécnica de Valence a suivi l’entrée sur le marché du travail de ses ingénieurs et architectes diplômés en 2008 : un sur quatre gagnait moins de 1 000 euros. Pire, le “même-pas-milleurisme” avait progressé de 8 % par rapport aux diplômés de l’année précédente. Des statistiques auxquelles donne vie Amanda, une Valencienne de 29 ans qui préfère ne pas donner son nom de famille.

Elle gagne mille euros par mois, en travaillant de 10h à 21h30, “avec une demi-heure pour manger”. “C’est surréaliste, quand je pars de chez moi le supermarché n’est pas encore ouvert, quand je rentre il est déjà fermé. Je bosse comme une cadre supérieure pour le salaire d’un tâcheron.”

Chez Amanda cohabitent dans une étrange harmonie deux sentiments contraires : celui d’être exploitée, et celui d’être une privilégiée. Avant de trouver son poste actuel, dans la vente, elle avait l’impression d’être“l’éternelle stagiaire”“J’avais enchaîné six stages. Le premier sans rémunération – bon, ils me donnaient des tickets restaurant. Et le dernier, dans un organisme public, a été le mieux payé : 600 euros.”

Des mois entre 900 et 90 euros

Selon Josep Oliver, professeur d’économie appliquée à l’Universidad Autónoma de Barcelone, 45 % des chômeurs de moins de 34 ans sont en recherche d’emploi depuis plus de 12 mois. Nombre de ceux qui avaient conquis leur indépendance ont dû retourner chez leur parents : le taux d’émancipation a reculé de 4,2 % en 2011.

D’autres n’ont jamais réussi à en partir, comme Beatriz Arrabal, 32 ans. Elle n’a pas travaillé depuis 550 jours, mais elle reste optimiste. Diplômée en action sociale et en gestion et administration publiques, elle a payé ses études en travaillant comme téléopératrice pour 1 100 euros, salaire qu’elle juge aujourd’hui inatteignable. Depuis qu’elle a décroché son diplôme, la majorité des postes qu’elle a occupés n’avaient rien à voir avec sa vocation.

Son petit ami n’a pas d’emploi stable, lui non plus, et le couple a envisagé de quitter l’Espagne, mais Beatriz se sent retenue par sa situation familiale : elle s’occupe de son père, malade (et tous deux vivent de sa pension).

Le 10 novembre dernier, Beatriz a créé sur Facebook le groupe “Travail social : comment faire son trou”. “J’ai décidé de créer ce groupe pour nous aider à trouver notre place dans notre métier, pour que nous partagions nos expériences et profitions d’une entraide”, a-t-elle écrit pour présenter son initiative.

Découragés ? Le mot est faible pour décrire le sentiment de nombre de ces jeunes qui avaient tout misé sur le boom du secteur du bâtiment. Le chômage longue durée est particulièrement dur pour ceux-là, estime Josep Oliver. Souvent, ces chômeurs ont lâché les études avant la fin du lycée (le taux de chômage atteint 55 % chez les moins de 30 ans qui sont dans ce cas), et aujourd’hui, ils se débrouillent comme ils peuvent.

A Grenade, un couple de jeunes diplômés bataille avec une autre facette du problème : la surqualification, qui touche 37 % des moins de 30 ans ayant fait des études supérieures universitaires ou professionnelles. Natalia, 25 ans, est orthophoniste et technicienne de laboratoire.

Son petit ami Jesús, 23 ans, est ingénieur technique industriel. Tous deux sont vendeurs d’assurances en porte à porte. “Pour une assurance décès, je touche 200 euros, et 120 pour une assurance-vie, explique Natalia. Certains mois, j’arrive à me faire 900 euros, et d’autres, 90.” Natalia pense pouvoir en sortir bientôt : on lui a proposé un poste d’orthophoniste dans un cabinet de psychologues, mais ce sera à elle de trouver ses patients.

La fuite des cerveaux

Aujourd’hui, 75 % de ces jeunes sont convaincus qu’ils vivront moins bien que leurs parents. Et 70 % de leurs aînés pensent la même chose. Pendant que les jeunes essaient d’entreprendre (54 % des jeunes Espagnols sont tentés par la création d’entreprises, nous dit Eurostat), le gouvernement esquisse les nouvelles règles du jeu qui doivent donner un cap à l’économie – et à la vie de chacun d’eux.

Pour l’heure, la proposition la plus intéressante pour cette nouvelle génération est une réforme du marché du travail qui, à moyen terme, doit augmenter le taux d’emploi des jeunes, mais qui prévoit aussi une baisse des salaires. “Cette réforme reprend ce qui s’est déjà fait : dévaluer l’emploi des jeunes par rapport aux autres. Autant dire que c’est une façon de reconnaître l’impuissance du marché du travail espagnol,” constate Santos Ruesga, professeur d’économie appliquée à l’Universidad Autónoma de Madrid.

Face à cet horizon bouché, de nombreux cracks de la génération la mieux formée de l’histoire espagnole continuent à faire leurs valises, participant à une fuite des cerveaux “sans précédent” de l’aveu même de Fátima Báñez, la ministre de l’Emploi et de la Sécurité sociale.

Selon le dernier eurobaromètre de la Commission européenne, 68 % des jeunes Espagnols sont prêts à quitter leur pays. Sur 31 pays, seuls cinq sont touchés par une plus grande désaffection de leurs jeunes : l’Islande, la Suède, la Bulgarie, la Roumanie et la Finlande.

Rafael Aníbal, 28 ans, est journaliste. En novembre dernier, il s’est retrouvé sans emploi et depuis, il vit “sur [ses] économies.” Il étudie ses perspectives à l’étranger. Il songe au Chili, où il a constaté qu’il pouvait espérer le meilleur salaire qu’il ait jamais eu en Espagne, 1 100 euros.

En décembre, Rafael Aníbal a ouvert un blog où il recueille les témoignages de jeunes qui ont fait le grand saut, intitulé Pepas y Pepes 3.0 (“les nanas et les mecs 3.0”). “C’est mon indignation qui m’a donné cette idée. Comme dit un Cubain dans le film Havana Blues, de Benito Zambrano, ‘Tous les jours, je recueille un nouveau chien et de nouvelles plantes vertes : ceux des amis qui s’en vont.’ J’aime bien cette phrase, d’autant qu’elle raconte ce que je vis.”

“Et deux questions me hantent en permanence. Qu’est-ce que j’ai à voir, moi, avec la spéculation, les primes de risque ou les agences de notation ? Pourquoi est-ce que c’est nous, les jeunes, qui payons les conséquences d’une crise dans laquelle nous ne sommes pour rien ?”

A Visit To Absurdistan: What Happened to the Spain Where I Was Born? | Spiegel Online

Spiegel Online | August 03, 2012

SPIEGEL reporter Juan Moreno grew up in Germany as the son of Spanish immigrants. He cherished summers spent as a child in his parents’ former village. He recently traveled back to his country of birth to trace the causes of the crisis and to meet those whose lives it has changed in heartbreaking ways.

A few months ago, I was interviewed by a short, roundish man, a Spanish TV host I had never seen but who every child in Spain knows: Jordi Évole. He used to be the sidekick of a late-night talk show host. We met on a cold, wet Saturday morning at the Brandenburg Gate in Berlin.

Évole asked me to talk about Germany — as the son of Spanish immigrants, but mostly as a German. He wanted me to explain what we, the Germans, are doing right and they, the Spaniards, are doing wrong. Évole hosts one of the most successful programs on Spanish television. He is both an investigative journalist and a comedian.

What did he expect me to say? That you can’t take an economy seriously when it’s based on sun and oranges and the overdevelopment of the Mediterranean coast? That Spanish football clubs shouldn’t owe €750 million ($915 million) in back taxes? That, according to the latest PISA study by the Organization for Economic Cooperation and Development comparing international education systems, Spain’s schoolchildren have not improved, despite record tax revenues before the crisis?

I’ve recently thought a lot about that conversation, about the Spanish economic crisis and about whether I really know what things look like in my native Spain.

My parents are former farmers from Andalusia who went to Germany in the 1970s and worked in a tire factory in Hanau near Frankfurt until their retirement. My father went to school for four years. There were no textbooks. The teacher used an old encyclopedia. My dad made it to volume D, or perhaps F. In any case, the education his country offered him was a disgrace. He emigrated when he was 17.

I was born in Spain, I have a Spanish name, I speak at a Spanish pace, I have a Spanish passport, and I’m happy that Spain won the European Championship. But I live in Germany, where I went to school and work today.

My most intense memories of Spain go back more than 25 years, even though I’ve visited since then. They are the glorified summer memories of childhood. My family was part of that caravan of guest workers (the wave of immigrants who came to Germany during the postwar years) who would load up the Opel and drive home to Spain every year, first through France, and then along the Mediterranean coast to my parents’ village. We would spend 30 hours in the car, stopping only at gas stations, with a chain-smoking father at the wheel. The back seat was for me, my two brothers and one suitcase. I loved those trips.

Revisiting Spain

After the conversation with Jordi Évole, I decided to make the trip again; driving along the coast as we had done before, but taking more time to talk to people. I wanted them to explain to me what had happened to Spain, a country that has been driving me to insanity for some time. I couldn’t even say exactly why. Could it be the inability to produce something meaningful, the disgusting overdevelopment, the audacity with which Spaniards expect help from the bailout fund?

The first real Spanish big city I can remember is Barcelona. That’s where my trip begins. Back then, it wasn’t a city of boutique hotels and tapas in the Barri Gòtic Gothic Quarter or of Romance studies students learning Spanish and searching for meaning in Barcelona. In my childhood, it was a city without a beltway. It hadn’t been built yet. My father hated the anarchy of traffic, SEAT cars, the Guardia Civil, which, in the early 1980s, had lost Franco’s protection but not its disgusting arrogance. Despite the heat, my mother forced us to roll up the windows. Confidence tricksters were waiting for German cars at the traffic lights, she said. I hated Barcelona.

It’s different in 2012. I arrive after Spanish Prime Minister Mariano Rajoy has prepared Europe for the possibility that rescuing Spanish banks could cost €100 billion ($123 billion). Previously, he had claimed that Spain would never need help.

I watch the news on television in my hotel room. As usual, it consists of two parts: the horror film and the fairy-tale hour. More and more depositors areemptying their accounts, the Spanish autonomous community of Castile-La Mancha is closing 70 schools, unemployment is almost 25 percent — that’s the horror film. In the fairy-tale hour, they talk about the Spanish national football team.

After watching the news in Spain for a while, you understand why half the airtime is devoted to sports. If it weren’t, people would go mad. Everything revolves around the crisis. Really everything. A DIY superstore advertises 200 jobs and gets 12,000 applications. Academics conceal their degrees on job applications in order to compete with people with inferior qualifications. There are street battles in Asturias between striking miners and the police. Sales of safes are on the rise.

This isn’t news. It’s terror.

Finding the Crisis in Barcelona

Barcelona is full of tourists. The number of overnight stays increased last year. The cafés around Plaça Catalunya still serve overpriced coffee, while the police chase away beggars. To find the crisis, you have to walk a few blocks away.

At an intersection on Avinguda Diagonal, I encounter Pedro Panlador, a slight man who has positioned himself in front of a Bankia branch. He wants to storm the bank. A few like-minded people have joined him. They called the offices of newspapers so that they would report on their protest, but the papers declined. Banks are being stormed all over Spain at the moment.

Bankia, a bank from Madrid, evicted Panlador from his condominium because he could no longer make his loan payments. In the first three months of this year, the occupants of 200 apartments and houses were evicted every day throughout Spain.

Panlador, born in Colombia, has lived in Barcelona for 12 years. He currently has €242,000 in debt. He was a chauffeur before the crisis. Now he’s been unemployed for over two years.

Pedestrians walk by, some encouraging him and some applauding. No one thinks it’s wrong to be standing in front of a bank and calling the employees « criminals. » Panlador says that he intends to remain « peaceful » and that he only wants to « speak with the director. »

Bankia lost €3 billion in 2011, and now the bank needs more than €20 billion to avoid going into bankruptcy and bringing down the Spanish financial system with it. The last CEO was Rodrigo Rato, who served as finance minister under former Prime Minister José María Aznar. Rato was also managing director of the International Monetary Fund (IMF) until 2007. It’s possible that the IMF will soon have to rescue Spain. It sounds like a joke.

Panlador and his boys are ready to begin storming the bank. They’re doing this for the first time. Panlador has already camped out in front of a Bankia branch before, but he feels that storming a bank makes a greater impression. He musters up courage and walks up to the entrance, where he sees that the branch has a security door and a doorbell.

He rings the doorbell.

Bankia doesn’t open the door.

Panlador turns to the others. They look a little clueless. Finally, someone blows a whistle.

Panlador slaps a few stickers onto the glass. The banks should stop suing delinquent customers and evicting them from their apartments, the stickers read. Spain, it seems, has become a country of sad protests.

Panlador takes a few steps back. Personal bankruptcy doesn’t exist in Spain. His debt of €242,000 will stay with him his whole life. « I’m tired, » he says.

One would think that protests need the occasional minor success, something that offers hope that the struggle is worthwhile. One would also think that it’s important to know who the enemy is.

But who is to blame? Bankia, because it gave a quarter-million-euro loan to a man who was making €940 a month after taxes? Or Panlador, because he took out the loan? No one forced him to do it. Perhaps both are to blame.

Or maybe it comes down to that sea of opportunities. There was construction underway and money being made everywhere. There was cheap money, and banks were practically giving it away, there was housing that seemed to finance itself, and there were jobs galore.

All of this transformed the Spaniards into gambling addicts and the country into a casino. People no longer had to suffer the indignity of a neighbor having a house in Conil on the Costa de la Luz while they had only a weekend cottage on the outskirts of the city. Who would have predicted that it would all end with people like Pedro Panlador standing in front of a bank and being denied entry because of a doorbell?

I shake his hand and wish him luck. Barcelona is a beautiful city, much more so than Berlin, Frankfurt or Munich, despite the « For Sale » signs hanging from balconies and the gold dealers opening up shop everywhere to sell the jewelry of desperate Spaniards.

To me, the city feels like the wife of a factory manager who refuses to believe that the company is bankrupt. She still has her fur coat, her diamond ring and her china — but everyone knows it’ll be over soon.

The unemployment rate in Barcelona rose from 7 to 17.7 percent last year. Barcelona is Spain’s richest city, and yet 17.7 percent of its working population is unemployed.

I get into the car and leave Barcelona. I have an appointment in Sabadell, a former textile-manufacturing town. I’m going to meet Antonio, a family man, who has also lost his home. But he doesn’t want to storm a bank. Instead, he is truly defending himself. He has occupied an apartment.

It’s early afternoon, and Antonio is standing in the door to the apartment. He knows what I’m thinking. Antonio looks like George Clooney.

« I know, » he says, « everyone says that. »

Antonio steps into the narrow hallway and shows me the tiny bathroom, an eat-in kitchen with a large refrigerator, and a bedroom in which there are two beds, each with a stuffed animal on it.

« That’s it, » says Antonio. Two rooms on the ground floor, his new home. There are several boxes stacked in the bathroom.

« How long have you been here? »

« Two days. »

« How did you get in? »

« I can’t say, but I used to be a welder. My girls will be sleeping here for the first time tomorrow. »

Antonio has two daughters, 14- and 17-years-old. The younger one goes to school, and the older one is in a training program to become a hairdresser. But because of the crisis, she isn’t being paid, and she’s also the only one from her former class who has found a position at all. Antonio pushes aside a stuffed-animal duck and sits down on the bed.

Antonio Zamora Hidalgo, 47, a quiet type, began his fight against the system two days ago. He worked in a metal factory for more than 20 years and, for 12 years, he paid the mortgage payments for his apartment to BBVA, a major Spanish bank. When he stopped making the payments, he lost everything.

There is no equivalent of Germany’s Hartz IV welfare payments for the long-term unemployed in Spain. There is, however, a rule stating that the borrower cannot simply return a property to the lender to settle his debt. In the worse case, he stands to lose the property and still owe the bank the full purchase price.

Hidalgo had run out of options. He didn’t know what to do with the children. His wife left him because she couldn’t cope with what happened to the family. Antonio turned to PAH, a local initiative in Barcelona, where he was told that 20 percent of apartments in Spain are empty. One of them was the apartment in Sabadell, which hadn’t been occupied in five years.

The small apartment is on a quiet side street in the Can n’Oriac neighborhood. It belongs to Caixa Catalunya, one of those megalomaniacal Spanish provincial savings banks that had issued mortgage loans indiscriminately in recent years and had to be bailed out with taxpayer money.

« Is this what you imagined it would be like? » Antonio asks.

I look around the tiny room. The two beds take up almost all the space.

« If you’re going to occupy an apartment illegally, why not a bigger one? » I ask.

Antonio laughs. He wasn’t referring to the apartment, he says, but to the situation in Spain.

« I can tell you what the situation is like, » says Antonio. « The situation is that guys like me are occupying apartments. »

Who’s at fault now, I wonder as I’m driving on the highway. The man has never been in trouble with the police. He doesn’t drink, isn’t an anarchist or a leftist, and he doesn’t even watch the news. Now he’s a squatter. Maybe he was simply unlucky and was dragged down when the snowballing system of cheap loans and rising real estate prices they called the Spanish economic miracle collapsed, a period described in a Time cover story titled « Spain Rocks. »

A €150 Million Airport That’s Never Been Used

I reach Castellón, a somewhat sleepy coastal city on the Mediterranean, with a nice park and a phenomenally ugly department store.

As a child, I liked Castellón, the last place where we stopped to get gas before reaching our village. I’m here because I want to know why Castellón built an airport from which no aircraft has ever taken off, an airport that cost €150 million in a city that’s only 65 kilometers from Valencia, which already has an airport that’s much too big for the region.

I leave the Autopista del Mediterráneo and drive along the CV-10 toward the Castellón airport. The CV-10 is the best highway I’ve ever driven on. The asphalt is perfect, the signs are new, and there is grass in the median. After about half an hour, I’m standing in front of a fence arguing with a security guard. The man reaches for his radio and says: « Serra 1 to Serra 2, we have a code 3! »

You can trigger a code 3 by asking a guard at the fence whether you can take a look at the airport from up close, an airport that was built with taxpayer money and was officially opened on March 25, 2011.

I get out of the car. Behind me is a large sculpture standing at the access road to the airport. A good friend of a local politician is still working on the piece, which is unbelievably ugly and reportedly cost €300,000. The guard talks into his radio. From where I’m standing, I can see the tower, some of the 3,000 parking spaces and a portion of the 2,700-meter (8,856-foot) runway.

« I gave your license plate number to the police, » says the guard. I nod and think to myself that the Castellón airport isn’t even the most pointless — and certainly not the most costly — airport in Spain. An airport was built in Ciudad Real, 160 kilometers from Madrid, at a cost of €1 billion. It now serves small private aircraft.

For years, Castellón suffered from the fact that it wasn’t as important, rich or well-known as Valencia and Alicante, the other two major cities in the region. Someone hit upon the idea of changing that by building 17 golf courses. Seventeen 18-hole golf courses translate into a lot of golfers, hence the airport. The golf courses never materialized.

The city behaved like a microcosm of Spain as a whole. Spain didn’t want to be Europe’s little brother. It wanted real airports and real highways. The days were gone when people like my father would arrive at a German train station in jackets too thin for the climate. The new Spain could play football, and it had companies like global telecommunications giant Telefónica and world-famous chefs like Ferran Adrià.

I leave the guard standing where he is and return to the highway. I’ll be in my parents’ village in three hours. A small detour takes me past a large construction site on which the Spanish railroad system is building another high-speed line. The country has more high-speed rail lines than Germany or France.

I ask myself what it must have been like to be a politician in the boom years, a period of senseless intoxication and time without measure. To be re-elected, many politicians had to have something to show for themselves, a project, and preferably one built of stone and concrete. Playing fields, theaters, swimming pools and streetcars were popping up everywhere. The economy had gone mad, and so had politicians. But the democracy was fully functional. Spaniards could have asked where all the money was coming from, and why roads were improving and trains were getting faster, while their children were doing worse in school. They could have elected different politicians, more level-headed ones. I firmly believe that every village, every town and every province got exactly the politician it deserved.

The Journey’s End

I reach my parents’ village, Huércal-Overa, now a city of 18,000 people in a province called Almería. The area is known as the desert of Europe, dry and unbearably hot in the summer. The German director Bully Herbig filmed « Der Schuh des Manitu, » or the « Manitou’s Shoe, » a comedy remake of Germany’s Manitou series of Wild West films in Almería. This is where my journey ends.

We used to stay at my grandparents’ house a little outside of town. There was no toilet or electricity. That was in the 1980s. Today the city has a public theater, a new Plaza Mayor, an indoor public pool, a new outdoor pool, a zoo, a park, a newly designed downtown and rows of half-finished houses.

My parents’ house is at the northern end of the city, a plain and somewhat ugly home. They put all of their savings into this 130-square-meter (1,400-square-foot) house. The only luxurious feature is an absurdly oversized air-conditioning unit on the roof, which can easily transform our living room into a polar landscape.

I’ve asked my parents to call a few of my family members, so that they can tell me about their lives in Spain.

My Uncle Juan has been working on a farm for 20 years. He plants tomatoes, walks through the greenhouses with fertilizer and works during the harvest. It’s a brutal job, but he’s never complained about it in my presence. Before the boom, he was making about €3 an hour, and now, about 10 years later, he still earns less than €4 an hour. He drove a small car before the crisis, and he still drives one today. Juan says that he didn’t need the crisis to know that he isn’t part of wealthy Europe. He just happens to be poor, he says, because he’s from the south.

My cousin Pepe was a different story. As a teenager, he sold shoes at local weekly markets, and later French fries and peanuts. He eventually got a truck-driver’s license and tried his hand as an independent trucker. He would have become a gold prospector 150 years ago.

Then came the boom years, the perfect time for people like Pepe, people who didn’t want to remain poor. At first he drove his own truck, and then he expanded to two, three and eventually eight or nine trucks. There was plenty of work, and he was constantly attracting new customers: a brewery, a auto-parts supplier, a wholesaler’s temporary warehouse. His wife gave him a black Audi A6 for his 40th birthday. I was invited to the party. They had made it. The house was paid off, they were driving a German car and their daughter had just started medical school.

Pepe was one of the funniest people I know. No one could tell more dirty jokes. That Pepe no longer exists.

My cousin is a sick man today. My father paid for his last treatment with a psychiatrist. Pepe doesn’t tell anyone in the family how much debt he has, but it must be millions, and we’ve all come to terms with the fact that he’ll never be debt-free again. His daughter, the medical student, works as a supermarket cashier. When I see him on the day after my arrival, he, my father and I have a coffee together. Pepe says only two words, « hola » and, at the end, « adios. »

The crisis has changed him, and it’s changing Spain. Perhaps the country is recognizing that there are no shortcuts to Europe, and no clever tricks. Simply introducing a hard currency, building dozens of airports, rail lines and golf courses, and putting an A6 in every garage — that doesn’t work.

Instead, the road is tedious and well-known. It starts with education, research and the fostering of entrepreneurs. The Spaniards can do all of this. They are a great people, my people, but the crisis has shown them where they stand: at the edge of Europe, not at its center. The real estate boom, cheap money and euphoria have seduced them — not because they are bad or lazy, but because they’re people.

Translated from the German by Christopher Sultan

Article original sur le site de Spiegel Online.

Marinaleda, l’oasis rouge qui défie la crise | Público

Público | 29 août 2012

Marinaleda. Juan Manuel Sánchez Gordillo, le maire de la ville, devant un graffiti faisant l'éloge de la réforme agraire.

Marinaleda. Juan Manuel Sánchez Gordillo, le maire de la ville, devant un graffiti faisant l’éloge de la réforme agraire.

DR

Cette ville d’Andalousie ne connaît pas le chômage et prospère à l’ombre de sa coopérative agricole. Alors que la politique d’austérité bat son plein en Espagne, son maire, Juan Manuel Sánchez Gordillo, a pris la tête d’un mouvement de résistance populaire.

Juan Manuel Sánchez Gordillo a fait la une des journaux après avoir mené une “expropriation forcée” de produits alimentaires pour les distribuer aux plus défavorisés, une action menée dans plusieurs supermarchés avec ses camarades du Syndicat andalou des travailleurs (SAT). C’est dire si cet homme est un dirigeant singulier au sein de la classe politique espagnole.

Sánchez Gordillo est un dirigeant historique du Syndicat des ouvriers agricoles (SOC), colonne vertébrale de l’actuel SAT. En outre, depuis 1979, il est maire de Marinaleda, une petite localité [ de près de 3 000 habitants] de la région de Séville. Là, grâce à la participation et au soutien des habitants, il a lancé une expérience politique et économique originale qui a fait de ce village une sorte d’îlot socialiste dans la campagne andalouse.

La terre à ceux qui la travaillent

Avec la crise économique, Marinaleda a eu l’occasion de vérifier si son utopie sur 25 kilomètres carrés était une solution viable face au marché. Son taux de chômage actuel est de 0 %. Une bonne partie des habitants sont employés par la Coopérative Humar-Marinaleda, créée par les ouvriers agricoles eux-mêmes après des années de lutte. Longtemps, les paysans ont occupé les terres de l’exploitation agricole Humoso [ qui appartenait à un aristocrate] et à chaque fois, ils étaient délogés par la Guardia Civil [la gendarmerie espagnole]. “La terre est à ceux qui la travaillent”, clamaient-ils. En 1992, ils ont fini par obtenir gain de cause : ils sont désormais propriétaires de l’exploitation.

Ils produisent des fèves, des artichauts, des poivrons et de l’huile d’olive vierge extra. Les travailleurs contrôlent eux-mêmes toutes les phases de la production : l’exploitation comprend une conserverie, un moulin à huile, des serres, des équipements d’élevage, un magasin. Quel que soit leur poste, les travailleurs reçoivent tous un salaire de 47 euros la journée et travaillent 6 jours par semaine, soit 1 128 euros par mois pour 35 heures par semaine [le salaire minimum est de 641 euros].

En pleine saison, la coopérative emploie environ 400 personnes, une centaine au minimum en période creuse. Mais chaque poste de travail n’est pas attribué à tel ou tel habitant : ils effectuent une rotation afin d’assurer un revenu à tous. “Travailler moins pour que tous aient du travail”, tel est le principe. Par ailleurs, certaines personnes cultivent de petites parcelles dont elles sont propriétaires. Le reste de la vie économique tourne grâce aux boutiques, aux services de base et aux activités sportives. Pratiquement, tous les habitants du village perçoivent autant qu’un travailleur de la coopérative.

 90 mètres carré pour 15 euros par mois

Dans un entretien accordé à Público le mois dernier, Gordillo lui-même expliquait les répercussions de la crise à Marinaleda : “D’une façon générale, la crise a été moins sensible dans l’agriculture et l’alimentation. Ce qui se passe, c’est que les gens qui avaient quitté la campagne pour travailler dans le bâtiment reviennent et cherchent du travail. Résultat, il faut non seulement maintenir l’emploi existant, mais l’augmenter, tout en sachant que l’agriculture bio crée plus d’emplois que l’agriculture traditionnelle”, explique-t-il.

Pendant les dernières décennies, dans une Espagne en proie au “boom de l’immobilier”, la spéculation s’est emparée du bâtiment. Marinaleda a décidé d’aller résolument à contre-courant. Il est possible d’y louer une maison en bon état, de 90 mètres carrés, avec terrasse, pour 15 euros par mois. Seule condition : chacun doit participer à la construction de son logement, suivant la philosophie horizontale qui préside à toutes les activités de Marinaleda. La municipalité a obtenu des lotissements en alternant achats et expropriations. Ainsi, elle propose des terrains et fournit le matériel nécessaire à la construction du logement. Celle-ci est confiée aux locataires eux-mêmes, à moins que ces derniers ne rémunèrent des gens pour les remplacer. Par ailleurs, la mairie emploie des maçons professionnels pour qu’ils conseillent les habitants et réalisent les travaux les plus compliqués. Dernier point, les futurs locataires ne savent pas d’avance quel logement va leur être attribué, ce qui favorise l’entraide.

Quand on travaille à construire une maison, on est payé 800 euros par mois”, note Juan José Sancho, un habitant de Marinaleda. “La moitié du salaire sert à payer le logement.” Du haut de ses 21 ans, ce jeune homme fait déjà partie du “groupe d’action” de la municipalité, lequel a pour mission, via l’assemblée, de gérer les affaires courantes de la municipalité. Selon lui, “cette mesure a été prise pour qu’on ne puisse pas spéculer sur l’immobilier”.

Pas de police et des décisions collectives

Autrefois, une grande partie des ouvriers agricoles savaient à peine écrire. Ils disposent aujourd’hui d’une maternelle, d’une école primaire et d’un collège-lycée qui va jusqu’à la classe de seconde. La cantine ne coûte que 15 euros par mois. Toutefois, au dire de Sancho, “le taux d’échec scolaire est un peu élevé. Les gens ont un logement et un travail assurés, si bien que beaucoup ne voient pas l’intérêt de faire des études. C’est l’un des points que nous devons améliorer.

A Marinaleda, il n’y a pas de police, et les décisions politiques sont prises par une assemblée à laquelle tous les habitants sont appelés à participer. Quant au “groupe d’action”, il “traite toutes les questions urgentes, au jour le jour. Ce n’est pas un groupe d’élus, ce sont des gens qui décident ensemble de la répartition des tâches qu’il faut mener à bien dans l’intérêt du village”, explique Sancho. En ce qui concerne les impôts, “ils sont très bas, ce sont les plus bas de toute la région”, à l’en croire. Les budgets sont votés lors des réunions plénières de l’assemblée, au cours desquelles sont approuvés les différents postes. Ensuite, on procède quartier par quartier, car chacun d’entre eux comprend sa propre assemblée d’habitants, et c’est à cet échelon qu’on décide à quoi va être dédié chaque euro du poste défini par la mairie.

L’Espagne à la rue | El Mundo

EL MUNDO | 2 décembre 2011

Manifestation de "sans foyer" à Barcelone.

Manifestation de « sans foyer » à Barcelone.

Plataforma de Afectados por la Hipoteca

Victimes du chômage, de la bulle immobilière et des crédits bancaires trop faciles, des milliers de familles doivent abandonner leurs logements. Un syndrome de la crise qui frappe le royaume, mais aussi d’un système de crédit à réformer.

Ce ne sont ni des mendiants, ni des toxicos, ni des sans papiers. Les « sans foyer » ne cessent de se multiplier en Espagne. Ils ont perdu leur travail, leur domicile, leurs meubles, leurs illusions, leur espoir. Ils sont endettés jusqu’à la fin de leurs jours.

Paradoxalement, le pire n’est pas de rester sans domicile, c’est ce qui vient ensuite. « Je suis condamnée à vie à n’avoir aucun bien à mon nom », se lamente Elena Parronda, flanquée de son mari, dans l’appartement qu’ils sont sur le point de perdre, à Meco, dans la banlieue de Madrid. « Je ne pourrai plus toucher de salaire, ni avoir un abonnement téléphonique, ni m’acheter une voiture, ni payer de loyer ».

« Je n’avais plus de quoi acheter le pain »

Le seul délit qu’ait commis ce couple de classe moyenne est de s’être retrouvé au chômage. Le mari de Mme Parronda avait un bon salaire dans le bâtiment, mais il a été licencié en novembre 2010. Et un jour, cette femme de 42 ans n’a plus pu donner à manger à ses quatre enfants. Elle a alors pris une décision difficile : cesser de rembourser le prêt immobilier.

« Le 11 février, je n’avais même plus de quoi acheter le pain. Avec les 1 000 euros du chômage, nous n’allions plus pouvoir payer la traite de l’appartement, qui est de 680 euros par mois. Après avoir bien pesé le pour et le contre, nous avons arrêté de la payer », explique Elena avec aplomb. Depuis lors, Elena et son mari survivent sous la menace de l’ordre d’expulsion.

« Se retrouver à la rue avec deux enfants mineurs n’est pas un partie de plaisir, poursuit-elle. Si on ne rembourse pas le crédit, ce n’est pas par caprice, c’est parce qu’on n’en a plus les moyens. Les banques devraient être plus conscientes de la situation des familles. Elles se retrouvent avec des milliers de logements vides sur les bras ».

La Plateforme des victimes du crédit immobilier (PAH) dénonce un système qui condamne des milliers de familles à la marginalité et à l’exclusion sociale. “Les banques ont pratiqué une gestion téméraire du risque”, affirme Rafael Mayoral, conseiller juridique de la PAH. ‘Elles ont surévalué les logements, ce qui a donné au débiteur l’illusion que la valeur de son bien pourrait couvrir le prêt ».

Quand on cesse de régler ses mensualités, le logement est vendu aux enchères en fonction de l’estimation qui figure sur le titre de propriété. Dans la plupart des cas, ces enchères n’attirent pas d’acheteur, car le prix ne peut pas descendre en-dessous de 70 % de la valeur du bien hypothéqué lors de la première adjudication, ni en-dessous de 60 % lorsque c’est la banque qui se l’adjuge.

L’organisme financier conserve alors le bien et c’est à lui qu’il incombe de garantir le remboursement du prêt immobilier. Bien souvent, la dette finale de l’emprunteur dépasse sa dette initiale, alors même qu’il n’est plus propriétaire du logement.

Des méthodes à la limite de l’escroquerie

« L’emprunteur et ses garants se voient indéfiniment exiger le remboursement, jusqu’à la fin de leurs jours. Cette solvabilité supposée du système financier espagnol s’appuie sur la servitude du débiteur face à l’organisme financier, car nous devons engager nos biens présent et futurs”, s’indigne Mayoral.

Cette situation ne satisfait pas non plus les banques, dans la mesure où leur activité ne consiste pas à conserver les biens immobiliers.

Lino Samuel Moreno a vécu dans sa chair la vente aux enchères de son logement. Son bien s’est envolé en fumée, tout comme son rêve de vivre en Espagne, dans l’“Eldorado européen”. Cet Equatorien a atterri dans notre pays vers 2002. En 2006, ayant tous ses papiers en règle, il décide de faire le grand saut et de s’acheter un logement à Valdemoro, dans la banlieue de Madrid.

Tout est allé comme sur des roulettes jusqu’à ce jour de 2008 où il s’est retrouvé sans emploi. Depuis lors, il n’a plus jamais réussi à travailler plus de 4 mois d’affilée. Il a d’abord cessé de payer une première traite, puis une deuxième, ensuite une troisième… Il a tenté de renégocier les échéances, mais le 7 octobre dernier, il a reçu l’avis de saisie tant redouté, l’invitant à quitter son logement.

« A 10 heures du matin, la police s’est présentée pour nous dire de partir, raconte Lino d’une voix tremblante. Ma femme me serrait dans ses bras. A ce moment même, on nous a appelé du tribunal pour nous dire qu’on nous avait accordé un délai de 3 mois, mais que les meubles allaient être saisis ». Aujourd’hui, le couple loue un appartement à Valdemoro grâce à la mairie, pour lequel il paie 450 euros par mois.

Des cas comme ceux-là, il en existe des milliers. La PAH estime qu’on est aujourd’hui dans une situation d’impunité totale et exige que l’on enquête sur les méthodes de souscription des crédits immobiliers, qui seraient souvent à la limite de l’escroquerie.

« Les prêts immobiliers ont servi de levier à l’augmentation artificielle du prix d’un bien de première nécessité, à savoir le logement, et il y a des responsables, assure Rafael Mayoral. Il faut indemniser les victimes, pas les responsables. Nous demandons une modification de la législation sur les prêts afin qu’on ait le droit de céder le bien pour racheter le crédit, pour que la dette soit apurée une bonne fois pour toutes”.

En Espagne, les papys font de l’assistance | Le Monde

M le magazine du Monde |  • Mis à jour le 

Par Sandrine Morel

Pilar, 65 ans, aide son fils en gardant le petit Mario, elle soutient aussi financièrement sa fille aînée, mère célibataire, en lui versant 600 euros par mois.
Pilar, 65 ans, aide son fils en gardant le petit Mario, elle soutient aussi financièrement sa fille aînée, mère célibataire, en lui versant 600 euros par mois. | Gianfranco Tripodo pour M, le magazine du Monde

Ils sont à la sortie de l’école, aident à boucler les fins de mois, sans oublier d’aller manifester contre l’austérité prônée par Bruxelles. Les « abuelos » sont devenus l’un des derniers piliers d’une société chancelante.

Ses lunettes de vue se balancent autour de son cou, tandis que Pilar Goytre, 65 ans, court derrière son petit-fils de 2 ans. Elle lui attrape la main avant qu’il ne s’approche trop près de la route et reprend son chemin, direction les terrains de jeux du fleuve Manzanares. Tous les vendredis, cette grand-mère dynamique, cheveux blonds grisonnant coupés à la garçonne, vient chercher Mario à la sortie de la crèche de Puerta del Angel, un quartier populaire du sud-ouest de Madrid. Devant les grilles, comme elle, de nombreuses abuelas (grands-mères) attendent.

Selon une enquête du ministère de la santé et des politiques sociales, près de la moitié des grands-parents espagnols s’occupent de leurs petits-enfants quotidiennement et ils sont près de 70 % à les prendre en charge durant les vacances scolaires. En Espagne, les grandsparents ont toujours occupé une place centrale mais avec la crise, leur aide est devenue plus que jamais une nécessité. Une étude du Conseil économique et social d’Espagne (CES), qui regroupe les partenaires sociaux, estime à 422 600 le nombre de foyers vivant en 2011 grâce à la pension des grands-parents sur 17 millions de foyers. C’est 21 % de plus qu’un an plus tôt.

Chaque vendredi, Pilar, 65 ans, traverse Madrid en métro pour s'occuper de Mario, 2 ans, après la crèche. Gianfranco Tripodo pour M, le magazine du Monde

Pilar, retraitée depuis le mois de mars, fait trois quarts d’heure de métro pour s’occuper de Mario jusqu’au retour de son fils Miguel et de sa belle-fille Virginia. A 37 ans, ils sont tous deux des mileuristas (ils gagnent 1 000 euros par mois). Lui est employé d’une agence de voyage, elle, agent de contrôle de la qualité dans un laboratoire. S’offrir une nounou à temps plein : impossible. Mais Pilar ne s’en plaint pas. « Je suis amoureuse de mes petits enfants », proclame-t-elle en tendant un biscuit en forme de dinosaure au petit Mario. Maintenant que ses deux autres petits-enfants, nés de sa fille aînée, ont grandi (ils ont 8 et 11 ans), Pilar s’en occupe moins. Mais elle aide d’une autre façon leur mère, Claudia, 43 ans. « Je lui donne 600 euros tous les mois pour qu’elle puisse s’en sortir, explique-t-elle. Elle travaille dans une agence de communication mais avec la crise, c’est compliqué. Et puis, elle est séparée et le père des enfants ne paie pas la pension alimentaire. Elle a un crédit immobilier à rembourser, beaucoup de frais… Elle n’y arrive pas seule. » Ancienne responsable administrative, Pilar estime qu’elle a « une bonne pension » : 1 500 euros par mois. « Je suis une privilégiée, ajoute-t-elle, la retraite moyenne étant de 950 euros. Cela me permet d’aider mes enfants. » 

Manuel Martinez, lui aussi, joue les soutiens de famille. Chaque jour, il s’occupe de ses petits-enfants, Borja, 4 ans, et Iker, 6 ans, à la sortie de l’école San Bernardo, au bord du Rio Manzanares. « Je les amène le matin et je viens les chercher… avec le goûter; puis on les aide à faire leurs devoirs, on les baigne et on leur donne le dîner. A 20 heures, leurs parents viennent normalement les chercher mais comme ils habitent loin, en banlieue, on les garde parfois la nuit », raconte le grand-père, l’air épuisé.« S’ils ne s’en occupaient pas, l’un de nous devrait arrêter de travailler« , explique sa fille Beatriz, venue exceptionnellement pour une réunion avec le directeur. Concierge, elle gagne 1 200 euros par mois. Son mari, employé dans la construction, alterne les petits boulots et les longues périodes d’inactivité. Tandis que les grands-parents, à eux deux, cumulent 1 900 euros de retraite. « On ne leur donne pas d’argent mais de la nourriture », précise Manuel. Sa femme, Margarita, prépare non seulement le repas pour ses petits-enfants, mais aussi pour sa fille et son gendre qui emportent de quoi manger le soir et le lendemain midi. Manuel trouve tout cela normal. « Ce n’est pas le moment de jeter l’argent par les fenêtres », estime-t-il. Pendant les vacances d’été, toute la tribu est partie ensemble et c’est encore Manuel qui a payé, « une semaine dans un hôtel à Benidorm, et le reste dans notre maison de campagne à la Rioja ».

Le goûter, les devoirs, le bain, le dîner de Borja, 4 ans, sont pris en charge tous les jours par le grand-père Manuel. "Et comme les parents habitent loin, on le garde parfois la nuit."

FILET DE SÉCURITÉ

En Espagne, plus de 1,7 million de foyers comptent la totalité de leurs membres au chômage et près de 300 000 familles ont perdu leur logement depuis le début de la crise. Alors pourquoi le pays n’explose-t-il pas ? Les économistes et les sociologues apportent tous la même réponse :« le poids de l’économie souterraine », qui représenterait entre 20 et 25 % du PIB national. Mais surtout, « la solidarité familiale », véritable filet de sécurité en cas de coup dur. Une expression presque trop faible pour résumer le rôle que jouent les grands-parents dans la crise actuelle. Eléments essentiels de la société, ils pallient les défaillances du système social, à commencer par le manque de place dans les crèches publiques ou leurs horaires souvent incompatibles avec une vie professionnelle. Ils sont là aussi pour héberger ceux qui ont perdu leur logement, prendre le relais des indemnités chômage quand ces dernières arrivent à échéance ou payer les vacances.

Pourtant, la crise les frappe eux aussi doublement : tout d’abord comme tous les citoyens, ils subissent la politique d’austérité du gouvernement espagnol (leurs pensions ont été gelées en 2011 et revalorisées d’à peine 1 % en 2012, bien moins que l’inflation, proche de 3 %) ; par ailleurs, ils doivent à présent payer une partie des médicaments, jusqu’alors gratuits pour les retraités. Les seniors souffrent aussi en tant que parents, la crise frappant leurs enfants et leurs familles, lesquels se reposent souvent sur eux économiquement, mais aussi moralement.

« Je suis convaincue que la génération de mes enfants ne vivra pas aussi bien que nous », regrette Pilar, attristée de voir son pays « reculer ». Indignée, elle a décidé de lutter contre les conséquences de la crise « en aidant (sa) famille mais aussi en sortant dans la rue ». Comme beaucoup d’autres abuelos, elle est au premier rang des manifestations qui dénoncent les injustices sociales et les coupes budgétaires dans l’éducation et la santé publiques. Elle fait partie des Yayoflautas, terme qui désigne la section troisième âge des « indignés », les vétérans de ce mouvement de contestation citoyen né au printemps 2011. Yayo signifie papy en castillan,flautas (flûtes) fait référence au terme péjoratif perroflautas (chien-flûtes), utilisé par l’ancienne présidente de la région de Madrid, Esperanza Aguirre pour désigner les « indignés », qu’elle associait à des hippies jouant de la flûte à côté de leur chien.

Avec sa pension de 1 500 euros par mois, Pilar s'estime "privilégiée". En plus d'aider son fils en gardant le petit Mario, elle soutient financièrement sa fille aînée, mère célibataire, en lui versant 600 euros par mois.

« MULTICARTES »

Les yayoflautas n’ont pourtant pas l’air de hippies. Cheveux gris, lunettes fines et visages ridés, ils sont une trentaine sur la place de la Puerta del Sol à manifester, comme tous les lundis à 19 heures, contre la politique du gouvernement de Mariano Rajoy. Martos Ruiz-Gimenez, 74 ans, porte une pancarte autour du cou : « Qui sème l’indignation récolte la révolution ». Avec fierté, ce grand-père au visage rond, dont les yeux pétillent sous sa casquette blanche, précise : « C’est ma petite-fille qui me l’a écrite. » Sur sa petite pension de 700 euros par mois, Martos fait vivre son épouse, mais aussi l’une de ses petites-filles, Marta, 29 ans, qui a repris des études de biologie et préfère habiter chez lui plutôt que chez ses parents, divorcés. Depuis 2008, Martos a aussi récupéré son fils, Marcos, 44 ans, dans la maison familiale qu’il a – « heureusement » – fini de payer. Travailleur indépendant dans la fabrication de persiennes, un secteur lucratif pendant le boom de la construction mais beaucoup moins aujourd’hui, Marcos n’a pas de quoi s’offrir un logement à lui. « Ne me demandez pas comment on s’en sort. C’est ma femme qui tient les comptes et à moi, elle ne donne pas un euro… », affirme le grand-père en riant, avant de reprendre le chemin de la manifestation.

« Il nous reste des forces pour défendre les droits de nos enfants et petits-enfants », lit-on sur la pancarte d’Elladia Martin, 71 ans, une canne dans une main et l’autre levée, le poing serré. A ses côtés, Chuss Otero, 63 ans, vit avec sa fille de 32 ans. La crise l’a-t-elle fait revenir à la maison ? « Elle n’est pas revenue parce qu’elle n’est jamais partie. Elle a étudié la philologie hispanique et enchaîne les petits boulots de réceptionniste », répond Chuss, dont la seconde fille « s’est exilée » en Angleterre, pour fuir la crise.

"Il nous reste des forces pour défendre les droits de nos enfants et petits-enfants", clame la pancarte d'Elladia Martin, 71 ans. Gianfranco Tripodo pour M, le magazine du Monde

Pedro Torres et Raquel Rosa sont également venus manifester. A respectivement 68 et 64 ans, ils ont investi leurs économies dans la cafétéria montée dans les Asturies par leur fils et sa femme après s’être retrouvés au chômage. « Quand vont-ils nous rembourser ? Jamais ! », lance, entre ironie et lassitude, Pedro. « Et pendant tout l’été, comme leurs parents ne prennent pas de vacances, nous devons nous occuper de nos deux petits-fils », précise Raquel.

Signe de leur importance dans la société , le prix de la « femme travailleuse » décernée le 8 mars dernier par la Communauté de Madrid à Concepción Benito, membre de l’association de grands-parents Abuespa, pour « toutes les grands-mères d’Espagne » et« le rôle qu’elles jouent socialement et économiquement ». Mais attention aux abus. Dans le livreLe Syndrome de la grand-mère esclave. Pandémie du XXIe siècle (Grupo editorial universitario, 2001, non traduit), le médecin Alejandro Guijarro met en garde contre la surcharge de travail souvent donnée aux grands-parents. « De nombreux grands-parents ont fait une croix sur leur propre vie et se consacrent à 100 % à leurs enfants et petits-enfants », reconnaît le président de l’association Abuespa, Francisco Muñoz, qui voit de plus en plus de cas de personnes âgées à bout de force. La plupart, cependant, préfèrent ne pas en parler. « Les enfants sont effondrés à l’idée de demander de l’aide, d’autant qu’ils n’ont aucune idée de l’avenir qui les attend, et leurs parents supportent mal ce qu’ils perçoivent comme l’échec de leur progéniture », ajoute-t-il. Baby-sitters, hôteliers, banquiers…Depuis le début de la crise en Espagne, les grandsparents sont devenus « multicartes ». Mais combien de temps pourront-ils encore tenir ?

Martos, 74 ans fait partie des Yayoflautas, ces "papys indignés" qui manifestent chaque lundi Puerta del Sol, à Madrid.

Riches et pauvres plus éloignés que jamais | El País

Dans El País : Le fossé entre riches et pauvres se creuse en Espagne. Il atteint « la cote maximale » depuis 1995, date de début des statistiques au niveau européen. Une évolution qui place l’Espagne dans le wagon de queue de l’Union européenne : seules la Lettonie, la Roumanie et la Lituanie montrent un fossé plus élevé (d’après les dernières statistiques disponibles d’Eurostat-2009). La « pénurie économique » dont souffre l’Espagne, qui approche des 5 millions de chômeurs (soit 21,5% de la population active), la chute des salaires et la fin de quelques allocations publiques ont agrandi la brèche pendant la crise, continue le quotidien, « mais l’écart le plus abrupt date de 2010 ».

L’écart des revenus, calculé selon la loi des s80/s20 qui prend en compte les 20% les plus riches de la population et les 20% les plus pauvres, était de de 6,9 en Espagne, contre 4,5 en Allemagne. En 2009, la moyenne dans l’UE était de 4,9.

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Graphique original et article original sur le site d’El País.

La crisis dispara la desigualdad de ingresos entre los españoles

La brecha entre pobres y ricos alcanza su nivel más alto desde que hay datos – Solo Letonia, Lituania y Rumanía tienen mayor disparidad de rentas en la UE

 

Ricos más ricos y pobres más pobres. La desigualdad entre los ingresos de los españoles se disparó el año pasado hasta el nivel más alto recogido en la serie de la estadística europea, que arranca en 1995. La brecha económica no ha parado de crecer desde que comenzó el declive económico, aunque el salto más abrupto se dio en 2010. Elparo, la bajada de los sueldos y el fin de algunas prestaciones han dado cuerpo a eso conocido como la factura desigual de la crisis. En 2009, último que permite comparar entre los países de la Europa de los Veintisiete, solo Letonia, Lituania y Rumanía superaban a España en disparidad de rentas.

Lo fundamental de la economía se explica de forma sencilla, no requiere grandes fórmulas ni anglicismos. Luego, viene la técnica.Eurostat, la oficina estadística europea, recoge dos indicadores de desigualdad, el ratio s80/20 y el coeficiente Gini. Ambos, recientemente actualizados, arrojan malas noticias.

El s80/20, que compara los ingresos del 20% de la población con mayores ingresos con el 20% de menores, se disparó en España del 6,0 al 6,9, el mayor tirón desde 1995. El cálculo imputa desde 2007 el efecto de la posesión de vivienda y otros beneficios sociales. Como cada país actualiza la información en un momento diferente, el dato de 2010 solo permite la comparación -odiosa- con algunos países, como Alemania, cuyo ratio se recuperó y se situó en el 4,5% (después de haber crecido hasta el 4,9 en 2008). Pero en 2009 España se situó como el cuarto país con más desigualdad interna (ver cuadro).

« Fue el año clave de la recesión, la huella de la crisis y la destrucción de empleo; fue más duro que en otros países », explica Xavier Segura, jefe de estudios de CatalunyaCaixa. Además, sobre todo en la primera fase de la crisis, se cebó en las clases más débiles, en todo ese trabajo relacionado con el ladrillo. Uno de cada tres parados de la zona euro es español. A lo largo de 2009 se evaporaron más de un millón de puestos de trabajo y el paro sigue dando latigazos: la última encuesta de población activa (EPA) reveló el viernes pasado que España ya roza los cinco millones de parados y que 1,4 millones de hogares tiene a todos sus miembros en edad de trabajar parados.

La duración de la crisis empieza a agotar los colchones de ahorro de las familias y la necesidad llama a la puerta de casas en las que no había estado nunca. El balance de actividad de una organización como Cáritas suele dar alguna pista de este empobrecimiento de la clase media: el 30% de las solicitudes de ayuda del año pasado provenían de personas que lo hacían por primera vez y el peso de los inmigrantes en el total de los atendidos por la organización, frente a los españoles, ha bajado del 60% al 50%, cuando se ha tratado hasta ahora del colectivo más castigado por el paro.

« No hay una asociación perfecta entre la desigualdad de ingresos y el nivel de riqueza de un país, la desigualdad no es una cosa solo de países pobres », apunta Alfonso Novales, catedrático de Economía de la Universidad Complutense. Es algo que también muestran los datos del coeficiente de Gini, en el que el 0 supone igualdad perfecta y 100 desigualdad absoluta. La brecha en España, en su nivel más alto desde 1995 (33,9), está por encima de economías menos potentes como Malta o Hungría. Pero las comparaciones siempre resultan más incómodas cuando se hacen con los vecinos. Alemania está en el 29,2, mientras que Francia e Italia, con datos de 2009, quedan en el 29,8 y 31,5, respectivamente.

No hay relación directa entre riqueza e igualdad de la misma forma que el llamado milagro económico español, sujeto al tirón inmobiliario y que recibió el fenómeno del mileurismo, no brindó un salto de calado en la brecha económica de entonces.

Ángel Laborda, director de coyuntura de la Fundación de Análisis de las Cajas de Ahorros (Funcas), distingue las causas coyunturales y estructurales en el incremento de las desigualdades. « La globalización y la flexibilización de los mercados laborales abren el abanico de salarios, y afectan especialmente a los segmentos de bajos salarios por la competencia mundial, tanto en fases de expansión como de crisis », explica. « El problema no está en esa flexibilidad, que debe aprovecharse para aumentar la eficacia y el potencial de crecimiento, pero los Estados deben actuar en la redistribución de renta ». La vía, apunta, « debe ser la política fiscal y de gasto, es decir, en la fase secundaria de la distribución de rentas ».

El riesgo de exclusión ha alcanzado este año, también, el máximo de la serie histórica: el 21,8% se encuentra bajo el umbral de la pobreza. La desigualdad, además, perjudica la recuperación, ya que el consumo significa buena parte del PIB español y, como recuerda Xavier Segura, « uno, por ser más rico, no come dos veces ».

Espagne : Comment le miracle a tourné au cauchemar | El Pais

EL PAÍS | 1 août 2011

La ville nouvelle de Seseña, au sud de Madrid.

La ville nouvelle de Seseña, au sud de Madrid.

AFP

L’économie flamboyante des années 2000 n’aura pas survécu à l’éclatement de la bulle financière. Un échec que les élections anticipées annoncées pour novembre ne pourront pas totalement réparer.

K.-O. debout, presque plus de souffle pour encaisser de nouveaux coups. C’est dans cet état que l’économie espagnole entre dans la dernière ligne droite du gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero. Le dirigeant socialiste teste depuis des mois un changement radical de politique économique, dans l’espoir de pouvoir retourner la crise.

Mais les chiffres sont têtus, et ils montrent que, dans le meilleur des cas, les effets de ce tourbillon réformateur tarderont à se faire sentir. Que le changement ne sera pas perceptible sous cette législature. Trois heures seulement avant l’annonce par Zapatero de la tenue d’élections anticipées [fixées aux 20 novembre], on apprenait le chiffre qui résume la situation : 4,8 millions de chômeurs.

Pour le gouvernement Zapatero, l’économie aura été ce qui lui aura permis de toucher du doigt le paradis, avant de le plonger dans les enfers de la pire récession qu’ait connue l’Espagne depuis la guerre civile. A la veille des élections de 2008, l’exécutif socialiste pouvait se targuer du taux de chômage le plus bas depuis la fin du franquisme (8 % fin 2007), de comptes publics excédentaires, d’une croissance robuste et stable qui permettait à l’Espagne d’évoluer dans la « Champions League » de l’économie mondiale. Avec un revenu par habitant supérieur à celui de l’Italie, la convergence avec la France et l’Allemagne, les poids lourds européens, avait cessé d’être une vue de l’esprit pour Zapatero.

La crise a réduit le mirage en morceaux

Cette vision idyllique de l’économie espagnole n’aura pas tenu une législature entière. La débâcle financière mondiale a réduit le mirage en lambeaux. Et quand le raz-de-marée du krach de 2008 s’est retiré, l’image que renvoyait l’Espagne était tout autre : le pays où le chômage augmentait le plus rapidement, celui qui avait le plus de difficultés à sortir de la récession, l’un de ceux qui voyait augmenter son déficit public le plus rapidement et de la façon la plus spectaculaire… Si auparavant, le petit monde des experts anglo-saxons (analystes, spéculateurs, presse spécialisée) qui fait la pluie et le beau temps sur les marchés avait vanté le « miracle économique espagnol », il s’est ensuite empressé d’installer l’Espagne dans la porcherie des PIGS.

Les conséquences formidables de la crise internationale en Espagne ont contraint à revoir d’un autre œil les années de vaches grasses. L’économie s’était laissée portée des années durant par la bulle spéculative des marchés immobiliers et financiers. Le gouvernement Aznar d’abord, puis celui de Zapatero, avaient nié l’importance de cette bulle.

Personne ou presque n’aurait pu prévoir que les prêts « toxiques” pratiqués aux Etats-Unis allaient déclencher la pire crise financière depuis la Grande Dépression. Et quand le crédit s’est tari, cette bulle que personne ne voyait a explosé. La déflagration a mis à nu une économie marquée par un fort endettement des ménages et des entreprises, au pire moment qui soit.

Rétrospectivement, le premier mandat de Zapatero apparaît comme sa grande occasion manquée, même si les chiffres dressaient à l’époque un tout autre tableau : le gouvernement socialiste a fermé les yeux sur des tendances inquiétantes, tels la faible productivité du pays ou son endettement galopant à l’égard de l’étranger. Et c’est tout juste s’il a procédé à quelques ajustements par rapport au modèle économique laissé par le Parti populaire, quand il n’a pas approfondi certaines de ses mesures, comme la baisse des impôts.

Une métamorphose trop tardive

La débâcle financière de 2008 a laissé Zapatero dans un état de stupeur dont il a eu bien du mal à se remettre. Des mois durant, il a nié la crise, puis il l’a relativisée, et ce n’est que quand les marchés et l’UE ont commencé à manifester leur inquiétude croissante pour l’avenir de l’Espagne à court terme que le chef du gouvernement a procédé à un virage controversé.

La métamorphose a été radicale. Des intuitions sociales du premier mandat et de l’approche keynésienne appliquée aux premiers moments de la crise, on est passé subitement aux compressions budgétaires et aux coupes claires. La conversion de Zapatero s’est produite après le week-end du 9 mai 2010 : les marchés et les partenaires européens exigeaient de lui un changement de cap spectaculaire. L’Allemagne demandait à l’Espagne des coupes draconiennes, pas moins de 35 milliards. Finalement, elles n’ont été que de 15 milliards, avec baisse des salaires des fonctionnaires, gel des pensions, diminution des dépenses publiques et entrée sur le chemin de la réforme, sur lequel Zapatero s’est lancé avec une mine de pénitent sur le mode « quoi qu’il en coûte, et quoi qu’il m’en coûte à moi ».

La réforme du marché du travail ou celle des retraites renforcent l’idée qu’en mai 2010, la législature Zapatero a fait sa révolution copernicienne. En réalité, depuis cette date, le gouvernement n’a pu faire guère plus qu’éponger l’hémorragie, et les coutures menacent de lâcher chaque fois que les marchés augmentent le coût du financement des administrations, des entreprises et des ménages.

L’annonce d’élections anticipées aura été l’occasion, dans une large mesure, d’un passage en revue de l’héritage économique que Zapatero laissera à son successeur. Et alors même qu’il faisait le bilan de l’épisode économique le plus sombre de notre histoire récente, le chef du gouvernement a de nouveau versé dans un optimisme excessif. Il a salué les chiffres du chômage au deuxième trimestre comme l’indication d’un « certain changement de tendance », alors que cette amélioration n’est due qu’à des facteurs saisonniers, à la saison touristique. Sans cela, le chômage aurait à nouveau augmenté.

Finding Swimming Pools with Google Earth: Greek Government Hauls in Billions in Back Taxes | Spiegel Online

Spiegel Online | August 02, 2010

 

The recent strike by truck drivers caused gasoline shortages across Greece.

dpa

The recent strike by truck drivers caused gasoline shortages across Greece.

There are very few people who can speak passionately about statistics and use words like « logical beauty, » « great purity » and « pure poetry » when talking about ordinary numbers. But when Nikolaos Logothetis, 57, expounds on numbers, it sounds like a love poem.

« The science of statistics has its own language, » says Logothetis, a tall, thin Greek with a carefully trimmed beard and professorial glasses. « We only have to listen attentively to what it has to say, if we want to understand the ills afflicting our country. » This is a remarkable statement to make in Greece, which currently has the reputation of being the home of fudged and forged statistics.

It’s a sultry July evening in Athens, and Logothetis is sitting in an exclusive restaurant on the city’s Kolonaki Square. The mathematician and aesthete became the deputy head of the newly-created, independent Hellenic Statistical Authority (ELSTAT) just a few hours earlier. He has loosened his tie, ordered an after-work beer and, in polished Oxford English, given a short lecture on numbers.

Today was his first day of work at the agency. Logothetis is proud of this fresh start and he plans to introduce radical reforms. « In the future, we will only be accountable to the parliament, » he says. « There will no longer be directives from the government. We want to finally be able to work as an independent scientific institution. »

A Clean Sweep

« Greek statistics » has become something of a running joke in Brussels and Strasbourg. The term stands for tricks, political manipulation and creative accounting. It stands for the entire Greek tragedy, for the numbers-juggling that drove the country to the brink of bankruptcy, and for the statistical pipe dreams of Logothetis’ predecessors — one of whom has already fled abroad.

But Logothetis doesn’t want to talk about the mistakes of the past. He would rather talk about the future. He wants to be one of the men who get Greece’s numbers back in order. He wants to make a clean sweep. « If there is even a hint of political influence, » he says, « I’ll hand in my notice, I promise you that. »

There is apparently a sea change underway in Greece these days, the Mediterranean country where, according to one government official, « virtually everyone cheats, and virtually everyone evades taxes. » The Greeks, out of necessity, are about to embark on a kind of cultural revolution. The money that has been pledged to save them from collapse comes with stringent conditions.

The so-called troika of the European Union (EU), the International Monetary Fund (IMF) and the European Central Bank (ECB) has been in the country again since Monday of last week. The three auditors are to decide again if the efforts made to date by the government of Greek Prime Minister George Papandreou have been sufficient to warrant the transfer of an additional €9 billion ($11.7 billion) out of a total bailout package of €110 billion over three years, which the euro zone countries and the IMF have pledged to provide. The Dane Poul Thomsen, the Belgian Servaas Deroose and the German Klaus Masuch have taken up residence in the luxurious Grande Bretagne hotel in Athens. The three Europeans have the Greeks trembling with fear because, during their two-week inspection tour through the ministries and agencies, all doors and books have to be opened to the men in dark suits. « We Greeks have long since lost all sovereignty, » says one hotel manager. « They are the real rulers in this country. »

Uncovering Fraud on a Grand Scale

In addition to Logothetis, the statistician, there is a second man who stands for a possible fresh start in Athens and the desire for change: Ioannis Kapeleris, the head of Greece’s financial crimes squad, the SDOE, which was founded in December to combat tax evasion.

Kapeleris, 50, is currently the busiest worker in the Papandreou administration. His workday begins every morning at 7 a.m., in a vast room decorated with Byzantine icons, where three phones continuously ring. This is where he receives his visitors: tired from lack of sleep, smoking, gripping a coffee mug in one hand and wearing a partially unbuttoned shirt.

« Take a look at this, » he says, and pulls out a printed Excel table from a pile of documents in front of him. « Here you can see how many cases of tax fraud the Greek state was able to document in the Athens tourist sector in June 2009. Five hundred and six. And do you know how many we found in June 2010? Four thousand, three hundred and forty. »

Another table lists the names of doctors, who are considered in Greece to be particularly corrupt. « In May we uncovered 4,357 cases of tax evasion among our doctors, » says Kapeleris. « In May of last year it was only 24. »

Tracking Down Swimming Pools

His staff have become very creative when it comes to tracking down tax offenders: They use police helicopters to fly over Athens’ affluent suburbs and make films of homes owned by doctors, lawyers and businesspeople. They use satellite pictures by Google Earth to locate country villas, swimming pools and properties. And these tactics have revealed that the suburbs didn’t have 324 swimming pools, as was reported, but rather 16,974.

Tax fraud investigators spent a number of weeks on nightclub parking lots in Athens and noted down the registration numbers of luxury sedans. Their investigation revealed that approximately 6,000 car owners have vehicles worth €100,000, but only reported to the tax authorities that they have an annual income of €10,000.

« We are making it increasingly difficult to cheat, » says Kapeleris. « And we are making sure that not just the small fish but also the big fish get caught in the net. »

The socialist PASOK government has called on the SDOE to drum up at least €1.2 billion in 2010, as outlined in Prime Minister Papandreou’s austerity program. In the first six months of this year, however, investigators have already taken in over €1.8 billion in back taxes and fines.

An interim report by the IMF acknowledges « impressive improvements » that have been observed in trimming the government’s budget — although this primarily referred to severe cutbacks to salaries and pensions.

But the auditors will most likely continue to exert pressure on Papandreou. Athens urgently needs to curb skyrocketing costs in the Greek health system, liberalize the labor and energy markets and privatize loss-making state-owned companies — primarily Hellenic Railways, which owes nearly €10 billion, making it the most debt-ridden railway in Europe.

Privatizations and cutbacks in the public sector — in Greece, such measures are guaranteed to lead to conflicts. Over the past week, truck and tank truck drivers protested efforts to liberalize their profession in line with EU regulations. The sale of coveted truck licenses has, up to now, ensured that they can retire with ample pensions, but now authorities want to do away with these costly concessions and open up the trucking market.

Was this a sign of much worse conflicts looming on the horizon? The chaos at Greek filling stations that thousands of tank truck drivers unleashed in the middle of the high season provided merely a small taste of the wave of strikes that is expected to roll across Greece over the coming weeks.

Unpleasant Times Ahead

Kostas Papantoniou, 59, a civil servant and the vice president of the powerful civil servants’ union, predicts that the government will face far more unpleasant times. « They say that Greek civil servants are too expensive and too numerous, » says Papantoniou, « but that hardly corresponds with reality. Eighty percent of us earn between €700 and €1,400 a month net. Would you call that privileged? »

There is no doubt, however, that permanent positions in the public sector are often awarded very generously, all too often in the wake of elections. Up until last week, nobody could say precisely how many jobs were concerned. Then the government launched a detailed census on the Internet and had teachers, police officers and firefighters fill out an online form, providing for the first time a clear picture of the number of people on state payrolls. Since last Friday, they now know that it is 768,000. The planned cutbacks in salaries and bonuses will hit many of them extremely hard.

Among the angriest civil servants are those who intend to retire this year. They are actually entitled to a one-off payment from the civil servants’ retirement fund that they have paid into for decades — on average €40,000. But to avoid further burdening the budget, the socialist government has temporarily put a stop to these payments. The idea is to ensure that there is the maximum amount of money possible in the public coffers when they are inspected by the IMF and EU auditors.

Creative Accounting

By delaying these payments, though, the state is surreptitiously accumulating new debts, argues Athens business journalist George Kyrtsos. « While the government is paying its debts abroad on time, domestic payments are simply being postponed, » he says. « This can’t work in the long run. »

For months now, some 4,000 former employees of the recently privatized Olympic Airlines have been waiting for severance payments from the state. The state has also withheld reimbursements of value-added tax for companies. The amazingly reduced government budget that the Papandreou government intends to use to impress the European Union and the IMF could once again be attributed to very Greek and very creative accounting — and turn out to be yet another example of the notorious « Greek statistics. »

Article original sur le site de Spiegel Online.

Amid Cutbacks, Greek Doctors Offer Message to Poor: You Are Not Alone | New York Times

The New York Times, October 24, 2012

Angelos Tzortzinis for The New York Times

Elena, a cancer patient, at a clinic in Athens. Her illness long went untreated.

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Published: October 24, 2012

ATHENS — As the head of Greece’s largest oncology department, Dr. Kostas Syrigos thought he had seen everything. But nothing prepared him for Elena, an unemployed woman whose breast cancer had been diagnosed a year before she came to him.

Angelos Tzortzinis for The New York Times

At a pharmacy in Athens,  patients waited for medicine.

By that time, her cancer had grown to the size of an orange and broken through the skin, leaving a wound that she was draining with paper napkins. “When we saw her we were speechless,” said Dr. Syrigos, the chief of oncology at Sotiria General Hospital in central Athens. “Everyone was crying. Things like that are described in textbooks, but you never see them because until now, anybody who got sick in this country could always get help.”

Life in Greece has been turned on its head since the debt crisis took hold. But in few areas has the change been more striking than in health care. Until recently, Greece had a typical European health system, with employers and individuals contributing to a fund that with government assistance financed universal care. People who lost their jobs received health care and unemployment benefits for a year, but were still treated by hospitals if they could not afford to pay even after the benefits expired.

Things changed in July 2011, when Greece signed a supplemental loan agreement with international lenders to ward off financial collapse. Now, as stipulated in the deal,  Greeks must pay all costs out of pocket after their benefits expire.

About half of Greece’s 1.2 million long-term unemployed lack health insurance, a number that is expected to rise sharply in a country with an unemployment rate of 25 percent and a moribund economy, said Savas Robolis, director of the Labor Institute of the General Confederation of Greek Workers. A new $17.5 billion austerity package of budget cuts and tax increases, agreed upon Wednesday with Greece’s international lenders, will make matters only worse, most economists say.

The changes are forcing increasing numbers of people to seek help outside the traditional health care system. Elena, for example, was referred to Dr. Syrigos by doctors in an underground movement that has sprung up here to care for the uninsured. “In Greece right now, to be unemployed means death,” said Dr. Syrigos, an imposing man with a stern demeanor that grew soft when discussing the plight of cancer patients.

The development is new for Greeks — and perhaps for Europe, too. “We are moving to the same situation that the United States has been in, where when you lose your job and you are uninsured, you aren’t covered,” Dr. Syrigos said.

The change is particularly striking in cancer care, with its lengthy and expensive treatments. When cancer is diagnosed among the uninsured, “the system simply ignores them,” Dr. Syrigos said. He said, “They can’t access chemotherapy, surgery or even simple drugs.”

The health care system itself is increasingly dysfunctional, and may worsen if the government slashes an additional $2 billion in health spending, which it has proposed as part of a new austerity plan aimed to lock down more financing. With the state coffers drained, supplies have gotten so low that some patients have been forced to bring their own supplies, like stents and syringes, for treatments.

Hospitals and pharmacies now demand cash payment for drugs, which for cancer patients can amount to tens of thousands of dollars, money most of them do not have. With the system deteriorating, Dr. Syrigos and several colleagues have decided to take matters into their own hands.

Earlier this year, they set up a surreptitious network to help uninsured cancer patients and other ill people, which operates off the official grid using only spare medicines donated by pharmacies, some pharmaceutical companies and even the families of cancer patients who died. In Greece, doctors found to be helping an uninsured person using hospital medicines must cover the cost from their own pockets.

At the Metropolitan Social Clinic, a makeshift medical center near an abandoned American Air Force base outside Athens, Dr. Giorgos Vichas pointed one recent afternoon to plastic bags crammed with donated medicines lining the dingy floors outside his office.

“We’re a Robin Hood network,” said Dr. Vichas, a cardiologist who founded the underground movement in January. “But this operation has an expiration date,” he said. “People at some point will no longer be able to donate because of the crisis. That’s why we’re pressuring the state to take responsibility again.”

In a supply room, a blue filing cabinet was filled with cancer drugs. But they were not enough to take care of the rising number of cancer patients knocking on his door. Many of the medicines are forwarded to Dr. Syrigos, who set up an off-hours infirmary in the hospital three months ago to treat uninsured cancer patients Dr. Vichas and other doctors in the network send his way.

Dr. Syrigos’s staff members consistently volunteer to work after their official shifts; the number of patients has risen to 35 from 5. “Sometimes I come home tired, exhausted, seeing double,” said Korina Liberopoulou, a pathologist on site one afternoon with five doctors and nurses. “But as long as there are materials to work with, this practice will go on.”

Back at the medical center, Dr. Vichas said he had never imagined being so overwhelmed with people in need.

As he spoke, Elena appeared, wearing a pleated gray head wrap and a loose plum blouse. She was coming for drugs to help her cope with the aftermath of chemotherapy she had recently received from Dr. Syrigos.

Elena said she was left without insurance after quitting her teaching job to care for her cancer-stricken parents and a sick uncle. By the time they died, the financial crisis had hit Greece and, at 58, it was impossible for her to find work.

She said she panicked when she was found to have the same type of breast cancer that killed her mother: the treatments would cost at least $40,000, she was told, and her family’s funds were depleted. She tried to sell a small plot of land, but no one was buying.

Her cancer spread, and she could not find treatment until a few months ago, when she sought out Dr. Vichas’s underground clinic after hearing about it through word of mouth. “If I couldn’t come here, I would do nothing,” she said. “In Greece today, you have to make a contract with yourself that you will not get very sick.”

She said she was dismayed that the Greek state, as part of the bailout, had pulled back on a pillar of protection for society. But the fact that doctors and ordinary Greeks were organizing to pitch in where the state failed gave her hope in her bleakest hours. “Here, there is somebody who cares,” Elena said.

For Dr. Vichas, the most powerful therapy may not be the medicines, but the optimism that his Robin Hood group brings to those who have almost given up. “What we’ve gained from the crisis is to come closer together,” he said.

“This is resistance,” he added, sweeping his eyes over the volunteers and patients bustling around the clinic. “It is a nation, a people allowed to stand on their own two feet again with the help they give each other.”

Dimitris Bounias contributed reporting.

This article has been revised to reflect the following correction:

Correction: October 26, 2012

An article on Thursday about the impact of Greece’s financial crisis on its health care system misstated the terms of a loan agreement signed by Greece in July 2011. The agreement stipulated that after their health care benefits expire, Greeks must pay all costs out of pocket; it did not provide benefits for up to a year for those who lose their jobs. (Since before the loan agreement, the Greek government has provided unemployment benefits and health care for the unemployed for a maximum of one year.)

Article original sur le site du New York Times.

La vie au temps de la Troïka | To Vima

1 juin 2011 TO VIMA

 

Dans une rue du centre d'Athènes, en mai 2011.

Dans une rue du centre d’Athènes, en mai 2011.

AFP

Finis les sorties, les achats ou les apéros en terrasse. Reportées les interventions chirurgicales. Oubliées les factures : frappés par la crise, les Grecs ont appris à réduire leur train de vie, et leur quotidien est devenu triste.

Le fameux panier de la ménagère ne se remplit pas aussi facilement qu’avant la crise. Les chiffres le prouvent : seuls 12% des consommateurs paient plus de 100 euros lorsqu’ils se rendent au supermarché. Même ceux qui y vont très souvent évitent les produits de marque et choisissent des produits sans label. Le rapport de l’institut de sondage MRB est sans appel: sur 11 000 personnes, le panier de la ménagère en 2010 est très différent de celui de l’année précédente. Les consommateurs choisissent des féculents, du riz et de la farine, alors que 40% d’entre eux délaisse les grandes marques de détergents. Seuls les produits biologiques ont l’air de tenir ainsi que les fruits et légumes d’origine nationale.

La crise a porté atteinte aussi au cliché du Grec qui s’amuse et qui sort tous les soirs jusqu’a pas d’heure: nombre d’Hellènes ont retrouvé les joies du cocοoning et évitent les sorties au restaurant. Un plaie, pour le président de l’union des restaurants de Grèce : « Il y a des jours où nous n’avons pas un seul client », affirme t-il. Son restaurant est sur le Pirée et il s’étonne du climat qui s’alourdit de jour en jour: « Lundi, ma caisse avait 350 euros; mardi, 230 et mercredi 400, alors que les dépenses quotidiennes de base sont de 1 500 euros ».

Il estime que le chiffre d’affaires des commerçants a baissé de 55% et affirme que tous espèrent que la saison touristique sera bonne. Mais près de 6 000 restaurants ont déjà mis la clé sous la porte. Et d’ici la fin de l’année entre 20 et 25 000 devraient fermer! Même la nourriture peu chère est en crise avec une baisse de 30 à 35% !

La santé, « on verra plus tard ». C’est le genre de remarque que l’on entend de plus en plus dans la bouche des Grecs. Qui l’eut cru dans le pays des hypocondriaques et où les médicaments coulent à flots ? L’achat de vitamines, d’antibiotiques ont sensiblement baissé; les analyses de sang, les radiographies et les mammographies ont été reportés aux calendes grecques, les interventions de la bile aussi.

Les factures d’électricité… pareil. Les Grecs ne peuvent plus les payer, d’autres saisissent l’occasion pour les « oublier ». La compagnie d’électricité nationale grecque a annoncé que les impayés se montent à 200 millions d’euros. Et ce n’est pas tout. Si parmi les points positifs, on peut relever que les Grecs prennent de moins en moins leur voiture pour se déplacer, il est des points plus graves comme l’éducation. Les cours particuliers, véritable institution, qui comble un système éducatif lacunaire, diminuent. Selon Giorgos Petropoulos, de l’union des cours privés, « la baisse est de 40%, c’est inquiétant, surtout pour les premières années du lycée », souligne t-il.

Enfin, les Grecs cherchent le moins cher, le moindre coût et partout. Les retraités se donnent rendez vous dans les centres pour personnes âgées pour boire un café et évitent les terrasses d’Athènes devenues hors de prix; au supermarché, les rayons des premiers prix sont les plus prisés, alors que les autres sont désertés.

 

SANTÉ

Une société au bord de la crise de nerfs

Il y a deux mois, un homme de 35 ans a commencé à ressentir des douleurs dans le ventre et à la poitrine. Des maux de tête l’ont assailli. Il s’est inquiété, est allé voir son médecin, qui lui a recommandé de faire une série d’analyses. Tous ses symptômes se sont révélés psychosomatiques. Il s’est donc tourné vers une psychologue. « Ce patient était dans une anxiété intense et prolongée. Une crainte le rongeait », explique Asimina Christopoulou. « En fait, dans l’entreprise où il travaillait, on avait annoncé des licenciements et il vivait dans la peur de perdre son job », poursuit la thérapeute. 

L’anxiété face au chômage, la précarité et le climat social tendu ont un impact psychologique notable, voir grave, sur les individus.

Même si la peur est un réflexe naturel et utile face au danger, toute situation devient dangereuse lorsque nous en perdons le contrôle. Et c’est ce qui semble se produire en Grèce aujourd’hui. Depuis le début de la crise économique et les mesures d’austérité qui ont suivi, ce sont les classes moyennes et défavorisées de la société qui ont été le plus affectées psychologiquement. « Mais les plus aisés sont également concernés », note le Dr Ilia Theotoka Chrysostomidis, spécialiste en psychiatrie à l’université d’Athènes. « Les troubles d’anxiété, les dépressions, les crises de panique, les problèmes de sommeil, voire les tentatives de suicide, ont augmenté. Et cela concerne tout le monde », dit le psychiatre.

Mahi Tratsa, To Vima, Athènes (extraits)

Poubelles et système D | To Vima

19 septembre 2011 TO VIMA

 

Thessalonique, septembre 2011 : un homme mange un plat distribué par une soupe populaire.

Thessalonique, septembre 2011 : un homme mange un plat distribué par une soupe populaire.

AFP

Le 19 septembre, le gouvernement grec a annoncé de nouvelles économies pour rassurer ses partenaires et obtenir la 6e tranche de l’aide internationale. Mais dans les rues d’Athènes, de plus en plus de gens recherchent de quoi manger au moindre coût.

Jusqu’à présent, ce phénomène était inconnu dans notre pays. Mais avec la crise économique, nous voyons de plus en plus de personnes chercher de quoi se nourrir dans les poubelles. Avant, seuls les Roms ou les clochards le faisaient. Puis sont arrivés les immigrés d’Asie ou d’Afrique qui faisaient entrer le plus de choses possibles dans un cadis de supermarché. Aujourd’hui, ce sont des Grecs qui font les poubelles. Beaucoup cherchent des choses à revendre. Tandis que d’autres recherchent tout ce qui est comestible.

Samat Eftehar est originaire d’Iran. Il est propriétaire depuis 25 ans d’une taverne à Exarchia. « C’est encore un petit quartier vivant. Je connais la plupart des habitants depuis des années. J’ai vu des personnes à bas revenus voir leur salaires réduits, des personnes dignes, mais contraintes de fouiller dans les poubelles pour manger », raconte-t-il.

De temps en temps, il donne à manger à des personnes dans le besoin qu’il connaît. « Je pense que l’on a pas encore vu la dernière scène de cette tragédie. Les choses empirent, il y a une vraie famine, constate Samat Eftehar. Famine ne signifie pas ‘je n’ai plus à manger’ comme en Afrique, la famine, selon moi, c’est aussi quelqu’un qui ne peut même pas acheter de la viande une fois par mois ».

En ces temps de récession, beaucoup de nourriture finit aux ordures. Chaque année, 89 millions de tonnes de nourriture sont jetées, ce qui représente 180 kilos pour chaque Européen. Les foyers jettent 43% de cette quantité, souvent à cause des dates de péremption.

A la recherche du yaourt le moins périmé

Giorgos Arabatzoglou travaille au service nettoyage de la mairie de Penteli, dans le nord d’Athenes : « Même dans cette banlieue cossue, les gens font les poubelles, surtout à la fin des marchés. Ce phénomène a augmenté dernièrement », dit-il. On trouve sans cesse des sacs poubelles déchirés, donc on suppose que les gens cherchent. Au-delà des supermarchés et des poubelles, il y a les vendeurs de souvlakis [brochettes]. Récemment, j’ai vu une scène inédite. Une jeune femme, devant un supermarché, bien habillée, cherchait dans un tas de yaourts périmés, le moins périmé de tous. »

Giannis Apostolopoulos, conseiller à la mairie d’Athenes, constate que  « le phénomène s’est accru depuis un mois et demi, même s’il existe depuis dix ans dans le pays. On le remarque davantage parce qu’il nous touche directement. Il y a des petits retraités avec moins de revenus, des chômeurs parfois jeunes ». Il note que ce phénomène dépasse la ville d’Athènes. « C’est un fait. Mais ici, nous organisons tous les jours une soupe populaire et des personnes habitants d’autres quartiers font le déplacement. De plus, les bennes à ordures d’Athènes sont plus remplies ».

Dimitri à 40 ans. Depuis plusieurs années il conduit les grues de la mairie d’Athènes. Il a 4 enfants et a trouvé dans les déchets des autres un meuble pour son entrée. « Je n’avais pas 10 euros en poche pour acheter des cigarettes. La mairie ne nous payait pas depuis plusieurs mois et je voyais les meubles jetés dans le quartier d’Aigaleo. J’ai donc saisit l’occasion. Un collègue m’a dit de les revendre pas cher et la première fois, j’en ai gagné 60 euros en deux après-midi ! »

Dimitri a changé de voiture et acheté une petite camionnette. Quand sa fille aînée voit des objets jetés dans la rue, elle l’appelle pour qu’il aille les chercher. Le garage de son immeuble est devenu un atelier d’où il extrait les matériaux (essentiellement du fer et du cuivre) des objets récupérés. « J’en retire 300-400 euros par mois et surtout, je peux avoir de l’argent de poche ».Comme lui, de plus en plus de ferrailleurs ont fait leur apparition.

«On n’avait pas vu ça en Grèce depuis l’Occupation» | Libération

Libération | 30 janvier 2012

Le Parthénon à Athène et le drapeau européen

Le Parthénon à Athène et le drapeau européen (Photo Louisa Gouliamaki. AFP)

Pendant que les négociations sur l’effacement de la dette grecque se poursuivent, la mairie d’Athènes fournit deux repas par jour à des salariés licenciés victimes des plans d’austérité et menacés de famine. Une situation que certains Grecs n’hésitent pas à comparer au temps de l’Occupation.

Tous les jours, la même scène : à midi, une foule silencieuse se presse devant les grilles de la mairie d’Athènes, à deux pas de la place Omonia. Combien sont-ils ? Une centaine ? Bien plus encore ? «Le soir, ils sont deux à trois fois plus nombreux», soupire Xanthi, une jeune femme rousse, chargée par la mairie «de gérer la foule». L’ambiance est tendue quand les grilles s’ouvrent enfin, et qu’une longue cohorte se forme jusqu’au stand où l’on distribue un Coca-Cola light et une sorte de purée de patates dans une gamelle en plastique.

Certains tentent de doubler, d’autres de repasser une seconde fois. Il y a des cris, des disputes, tout doit aller très vite : la distribution ne dure qu’une demi-heure. Et tant pis pour les retardataires ! Gestes fébriles, regards fuyants, ils s’accrochent à leur repas qu’ils avalent rapidement assis dans la cour. Au milieu des quelques marginaux et des vieillards aux vêtements usés, on remarque tout de suite cette nouvelle catégorie de citadins jusqu’à présent peu habitués à quémander sa nourriture. La plupart d’entre eux refusent de parler aux journalistes, détournent la tête dès qu’on les aborde. «Ils ont honte», confie Sotiris, 55 ans, qui s’est retrouvé au chômage après avoir travaillé vingt ans dans une compagnie de sécurité. «Mais en Grèce, les allocations chômage ne durent qu’un an», rappelle-t-il. Tirant nerveusement sur sa cigarette, il évoque sa femme, malade du cancer et alitée, ses deux fils, aussi au chômage, qui vivent sous le même toit. «Que va-t-on devenir ?Je n’ai plus d’argent et je ne peux même plus payer les traites pour mon appartement ! Bientôt, ils viendront le saisir», s’affole-t-il. Juste avant de partir, il demande un euro, murmurant : «Juste pour un café. J’en ai oublié le goût.»

Années fastes. En Grèce, on les appelle les «néopauvres», ou encore les «SDF avec iPhone» : des salariés virés d’une des nombreuses PME qui ont fait faillite, des fonctionnaires licenciés à la suite des mesures d’austérité prises depuis deux ans. Tous se sont retrouvés au chômage, alors que les crédits à la consommation les avaient poussés à se surendetter pendant les années fastes. Qui ne sont pas si loin : entre 2000 et 2007, la Grèce affichait encore un taux de croissance prometteur de 4,2%. Puis la crise bancaire de 2008 et l’annonce coup de tonnerre d’un déficit budgétaire record de 12,7% du PIB fin 2009 ont fait s’effondrer, comme un château de cartes, une économie aux bases trop fragiles pour résister au jeu spéculatif des marchés.

Premier pays «dégradé» d’Europe, la Grèce est aujourd’hui le plus mal noté par les agences financières. Travail au noir, fraude fiscale, administration inefficace : les maux sont connus et une grande partie de la population accepte la nécessité des réformes structurelles exigées par «Merkozy», comme on appelle ici le tandem Angela Merkel-Nicolas Sarkozy, qui domine les négociations à Bruxelles. Mais les plans d’austérité imposés au pays depuis le printemps 2010 passent mal. Ils frappent en priorité les salariés et les retraités, qui ont vu leurs revenus diminuer, voire disparaître quand ils ont été licenciés, et leurs impôts, prélevés à la source, augmenter de façon exponentielle. Résultat ? En deux ans, le nombre de sans-domicile-fixe a augmenté de 25% et la faim est devenue une préoccupation quotidienne pour certains.

«J’ai commencé à m’inquiéter lorsqu’en consultation j’ai vu un, puis deux, puis dix enfants qui venaient se faire soigner le ventre vide, sans avoir pris aucun repas la veille», raconte Nikita Kanakis, président de la branche grecque de Médecins du monde. Il y a une dizaine d’années, l’ONG française avait ouvert une antenne en Grèce pour répondre à l’afflux aussi soudain que massif d’immigrés clandestins sans ressources. «Depuis un an, ce sont les Grecs qui viennent nous voir. Des gens de la classe moyenne qui, en perdant leurs droits sociaux, n’ont plus droit à l’hôpital public. Et depuis six mois, nous distribuons aussi de la nourriture comme dans les pays du tiers-monde, constate le docteur Kanakis, qui s’interroge. Le problème de la dette est réel mais jusqu’où peuvent aller les exigences de Bruxelles, quand des enfants qui ne vivent qu’à trois heures d’avion de Paris ou Berlin ne peuvent plus de soigner ou se nourrir ?»

Diktats. Jeudi, une scène insolite s’est déroulée au cœur d’Athènes, sur la place Syntagma, juste en face du Parlement : des agriculteurs venus de Thèbes, à 83 km de la capitale, distribuent  50 tonnes de patates et d’oignons gratuitement. Annoncée à a télévision, la distribution tourne vite à l’émeute. Tout le monde se précipite sur les étals. A nouveau des disputes, des cris. «On n’avait pas vu ça depuis l’Occupation», peste Andreas qui observe le spectacle à distance. L’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale avait provoqué une terrible famine qui reste dans toutes les mémoires.

Mais si le mot revient si souvent pour décrire le retour de la faim qui frappe les classes moyennes, c’est aussi en référence aux diktats de Bruxelles, et plus encore de Berlin. «Tous les trois mois, on nous menace de faillite immédiate et on nous ordonne d’étrangler encore plus les plus pauvres. L’argent qu’on nous promet ? Ce sont des prêts qui ne servent qu’à rembourser nos créanciers !» s’exclame Andreas.

Employé dans une entreprise maritime, il rit en évoquant l’éventualité de supprimer les treizième et quatorzième mois des salariés du privé. Comme beaucoup d’employeurs, le sien ne lui verse aucun salaire depuis des mois. «Les patrons invoquent la crise pour éviter de payer leurs employés», se plaint-il. Puis, se tournant vers l’ancien Palais royal qui abrite le Parlement, il ajoute : «Ici, il y a 300 crétins qui suivent un gouvernement non élu par le peuple. Est-ce qu’ils ont diminué leur train de vie ? Les fonctionnaires de l’Assemblée touchent toujours seize mois de salaires et personne à Bruxelles ne s’en préoccupe.»

«Laboratoire». Loin d’avoir, comme en Italie, provoqué un sursaut national face à la crise, Loukas Papademos, le Premier ministre «technocrate» nommé en novembre, brille surtout par son silence. Alors que le pays négocie à nouveau sa survie en promettant de nouvelles mesures de rigueur, la seule interview qu’il a accordée était destinée au… New York Times. Andreas en est persuadé : «Nous vivons sous une dictature économique. Et la Grèce est le laboratoire où l’on teste la résistance des peuples. Après nous, ce sera le tour des autres pays d’Europe. Il n’y aura plus de classe moyenne.»

Grèce : “Je n’ai que 5 euros et la panique me gagne” | To Vima

16 février 2012 TO VIMA
Une employée d’un organisme public de logement des travailleurs bientôt supprimé par le gouvernement menace de sauter. Athènes, le 15 février 2012

Une employée d’un organisme public de logement des travailleurs bientôt supprimé par le gouvernement menace de sauter. Athènes, le 15 février 2012

AFP

Endettés, inquiets, déprimés, de nombreux Grecs cherchent un soutien moral dans les centres d’aides Ekpizo. Reportage à Athènes lors d’une thérapie de groupe.

Le visage tendu, les participants à la séance échangent quelques saluts coincés avant de s’adosser au mur. Comme s’ils avaient peur de s’asseoir sur les chaises disposées en cercle, comme pour une thérapie de groupe. Ou alors, c’est qu’ils ont du mal à admettre que, croulant sous les dettes, ils sont tout simplement désespérés.

Lorsque leur interlocutrice entre dans la salle, le climat glacial se détend un peu. Il est 18 heures, à Ekpizo, dans le centre d’Athènes, le centre d’aide pour les surendettés de Grèce qui s’occupe de ceux qui n’arrivent plus à s’en sortir. “Cela fait plus d’un an et demi que j’entends les mêmes mots”, témoigne Lila Linardatou qui travaille à Ekipzo.

Quatre se sont déjà suicidés

Juriste, elle tente de donner des conseils à ceux qui souhaitent négocier un délai avec leur banque. “Notre but est d’éviter le pire”, dit-elle. Plus de 6 000 personnes se sont déjà adressées à Ekipzo, où juristes, psychiatres et psychologues – tous bénévoles – tentent de rassurer ceux qui, sous le poids de la crise, commencent à craquer.

Les minutes passent et les participants se détendent un peu. A eux tous, ils apportent une mosaïque d’expériences qui illustrent les formes diverses et variées que peut prendre le surendettement.

Des consommateurs qui se servent d’une carte de crédit pour en approvisionner une autre, des chefs de famille qui se sont endettés “jusqu’au cou” lors de problèmes de santé et qui n’ont jamais pu relever la tête, des gens qui vivent dans l’impasse en attendant une issue qui n’arrive jamais.

“La situation est intenable. Les sociétés de crédit nous appellent jusqu’à dix fois par jour et nous menacent”, raconte Konstantinos Venerdos, qui a dû prendre récemment sa retraite pour raisons de santé. “J’ai fait une demande de règlement à l’amiable, mais les banques m’ignorent. Je n’ai que 5 euros en poche pour finir le mois, et la panique me gagne. Je pense de plus en plus au suicide pour mettre fin à tout cela. Mais je pense aussi à mon fils. Que va-t-il devenir si, moi, j’abandonne ?”, dit-il.

La peur de la rue

D’autres sont passés à l’acte. “Quatre membres du groupe se sont déjà suicidés ces derniers mois et des dizaines d’autres ne tiennent le coup que grâce à des médicaments. Il faut faire quelque chose pour éviter d’autres victimes”, s’inquiète Mikela Christodoulou, une autre employée d’Ekipzo.

Soumis à un stress intenable, ceux qui s’adressent à Ekipzo ont aussi des soucis de santé bien réels, le plus souvent résultat de leur détresse psychologique, notamment des problèmes cardiaques et d’estomac…

“On vient de me diagnostiquer un ulcère, raconte Dimitri. Je n’ai jamais dû une drachme à personne de toute ma vie. Aujourd’hui, je n’arrive plus à rembourser mon prêt”, poursuit cet ancien commerçant, qui ne souhaite pas donner son nom de famille. En pleine crise économique, il a dû fermer sa boutique l’année dernière.

La séance de psychothérapie ne cherche pas des coupables, mais la répartition des responsabilités doit être faite : “Je reconnais que je suis entré dans une spirale sans fin. J’utilisais une carte de crédit pour approvisionner l’autre, explique Mario, un fonctionnaire. Avec toutes ces propositions alléchantes des banques, j’ai fini par avoir jusqu’à 20 cartes différentes. Mais mon salaire a été réduit à plusieurs reprises, et maintenant j’ai peur de me retrouver dans la rue.”

Grèce : La complainte des patrons | Le Monde

Le Monde | 28 mai 2012

 

Andreas Liontos, président de Olympus Oil dans l'usine de Larissa, le 23 mai 2012.

Andreas Liontos, président de Olympus Oil dans l’usine de Larissa, le 23 mai 2012.

Eirini Vourloumis

Un secteur public tentaculaire, des syndicats tout-puissants, une politique clientéliste : en Grèce, les entrepreneurs ont une interminable liste de griefs. Mais, après avoir délocalisé, négligé la recherche et pratiqué l’évasion fiscale, ils seraient aussi parmi les premiers à souffrir d’une sortie de l’euro.

Assez vite, Andreas Liontos a senti le vent tourner. D’abord, il y eut quelques retards de paiement, des explications douteuses, puis plus de paiement du tout. Inéluctablement, sa compagnie d’assurances, créée en 1990 à Larissa, ville agricole du centre de la Grèce, en Thessalie, a basculé dans le rouge. Etranglés par les mesures d’austérité, les Grecs se fichaient bien de souscrire un nouveau contrat d’assurance-vie ou de protéger un véhicule – que le plus souvent ils n’avaient plus. Pour Andreas, l’ardoise a été salée : 5 millions d’euros.

A 45 ans, l’homme, ambitieux et taiseux, n’a pas sombré. Il a compris que son avenir se jouait désormais hors des frontières et qu’il ne devait compter que sur lui-même. « Tout ce que j’ai fait, je l’ai toujours fait seul, sans aide, sans subvention, sans l’Etat« , assure-t-il avec orgueil.

Fin 2011, ce gaillard brun doté d’un léger embonpoint a décidé de créer Olympus Olive Oil, une société d’exportation de ce que la Grèce a de meilleur, dit-on : l’huile d’olive. « La meilleure du monde« , assure Andreas.

Cinquième année de récession

En contrat avec un supermarché chinois, qui doit lui acheter 1 800 tonnes pendant cinq ans, ce père de trois enfants est sûr de son coup. Son pays s’engage dans la cinquième année de récession, la richesse nationale a perdu près d’un cinquième de sa valeur depuis 2008, mais sa société et lui sont immunisés. Même la sortie de la Grèce de la zone euro, voire de l’Union européenne qui effraie tant, ne lui fait pas peur.

« Je ne souhaite pas que ça arrive, je veux que mon pays reste dans l’Europe, mais le businessman qui est en moi sait que cela pourrait nous permettre de faire de gros profits« , reconnaît-il. L’huile, récoltée en Crète et dans le Péloponnèse, serait achetée en drachmes dépréciées et vendues en devises étrangères, recherchées. « Il faut que les hommes d’affaires fassent comme moi. Ce sera bon pour nous et bon pour le pays. »

En insistant un peu, on découvre, toutefois, que le retour à la drachme ne serait pas une opération aussi juteuse qu’il le prétend pour sa société. « A court terme, c’est profitable, mais à plus long terme on fera jeu égal entre les bénéfices engrangés et les coûts qui vont augmenter« , calcule Vasileios Pitsilkas, son directeur financier. Les machines utilisées pour transformer l’huile viennent d’Italie. Dans quelques années, il faudra bien les remplacer. L’énergie importée et surtaxée revient déjà de plus en plus cher. Olympus veut utiliser des panneaux solaires mais il est impossible, pour l’heure, d’obtenir un financement. « En ce moment, 90 % des dossiers de prêts sont refusés par les banques« , se désole le directeur financier.

Une démonstration, une de plus, qu’une dévaluation même massive de la monnaie grecque ne résoudrait pas tous ses problèmes. Et que le coût de la main-d’oeuvre n’est pas la seule zone d’ombre de l’économie hellène.

A écouter les hommes d’affaires, petits et gros entrepreneurs, le mal du pays est plus profond, plus inquiétant peut-être. « On ne produit plus rien ici. Tout est importé« , résume Panos Mavridis, politologue. En dépit d’un rebond, pourtant spectaculaire en 2011, les exportations grecques ne couvrent pas plus de la moitié de la valeur des importations.

Le mythe de la fonction publique

L’industrie n’est pas la seule à être mal en point, précise Michail Vassiliadis, économiste à la Fondation pour la recherche économique et industrielle, IOBE. Les machines-outils viennent d’ailleurs, l’innovation est négligée, l’agriculture a été délaissée, notamment parce que les paysans ont été incités par la politique agricole européenne à laisser leurs terres en jachère. « C’est bien simple, jusqu’à ce que cette crise arrive, le paradis c’était de travailler dans le secteur public : emploi à vie, salaire confortable et pas de comptes à rendre à un patron« , résume le directeur financier d’Olympus Olive Oil.

Ce mythe de la fonction publique date du début des années 1980, lorsque le socialiste Andreas Papandréou a mis en place un système clientéliste, dit-il, perpétué par ses successeurs, de gauche comme de droite. Leur action a contribué à faire tomber l’industrie grecque « comme un fruit mûr » au profit d’un Etat tentaculaire, assure Nicolas Vernicos, armateur et président de la chambre de commerce internationale grecque.

Selon les entrepreneurs, cette organisation s’est traduite par un enfer bureaucratique. Lancer son affaire réclame de remplir des dizaines de formulaires ici et là, sans que les administrations se concertent entre elles le moins du monde. A chaque étape du processus, tout peut s’arrêter.

Pour sortir de ce dédale, beaucoup n’hésitent pas à payer et à se munir d’un bon avocat. Christopher Kaparounakis s’est fait une spécialité d’aider les entrepreneurs à se tirer d’affaire. Mais depuis la crise, les choses changent. Une nouvelle loi, baptisée « One Stop Shop », sorte de guichet unique, a été mise en place pour simplifier les démarches.

Pourtant, en Grèce, quand une loi est votée cela ne veut pas encore dire qu’elle est appliquée, soupire l’avocat. Cette année, rappelle-t-il, le pays reste encore classé 135e sur 183 par la Banque mondiale dans le palmarès intitulé « Doing Business ». La Fédération des entrepreneurs grecs, l’équivalent du Medef, a recensé pas moins de 250 entraves à l’entreprenariat local. Selon les économistes de l’IOBE, débarrasser l’économie de ses obstacles administratifs permettrait de doper le produit intérieur brut (PIB) de 17 %, dont 10 % en cinq ans.

Mille-feuille législatif

Mais la bureaucratie n’explique pas tout. Les industriels se plaignent aussi de la toute-puissance de syndicats devenus au fil des ans de véritables « courroies de transmission des partis politiques« , selon Thrasy Petropoulos, rédacteur en chef d’Athens News, l’hebdomadaire anglophone du pays.

Leur combat, légitime, pour défendre les travailleurs a pris une ampleur telle que chaque conflit social s’est traduit par une nouvelle disposition législative ajoutée au droit du travail. Assez pour le transformer en un mille-feuille dont les textes s’opposent parfois les uns aux autres, poursuit M. Petropoulos. Exaspérés, nombre d’industriels ont fui le pays. Ceux qui n’ont pas fermé leur usine, ont choisi de se développer en Bulgarie ou ailleurs.

La « troïka », ce trio, formé par les bailleurs de fonds d’Athènes – la Banque centrale européenne, la Commission européenne et le Fonds monétaire international -, a poussé les murs en forçant le gouvernement grec à mettre en place une loi pour rendre le marché du travail plus flexible : 136 professions protégées ont, entre autres mesures, été libéralisées. Cette politique sera-t-elle seulement efficace ? Nombre de Grecs regrettent que la « troïka » et le gouvernement soient allés au plus « facile » : réduire les salaires, augmenter les taxes. De cela, bien sûr, ils ne veulent pas. Lutter contre l’évasion fiscale aurait sans doute été plus populaire – et plus équitable.

Et puis, paperasseries et indigence de l’Etat ne sont pas les seules raisons au manque de compétitivité de l’industrie grecque, souligne l’économiste Michail Vassiliadis. Les entrepreneurs ont aussi leur part de responsabilité dans ce qui ressemble aujourd’hui à un immense gâchis. « Les chefs d’entreprise, dit-il, n’ont pas investi en recherche et développement, préférant des profits rapides en achetant les innovations déjà éprouvées par d’autres pays d’Europe. »

Par manque d’audace ? Par goût de l’argent facile ? Peut-être. Quoi qu’il en soit cette attitude a contribué à faire de la Grèce un pays suiviste, privé d’initiatives. Pour M. Vassiliadis, « on voit les gens revenir à l’agriculture. Ce n’est pas cela le développement. Si l’on continue comme ça, on retournera trente ans en arrière« , s’alarme-t-il. Une époque où la Grèce, pays pauvre tout juste sortie de la dictature des colonels (1967-1974), rêvait d’appartenir à cette Union européenne qui semble aujourd’hui ne plus l’aimer.