Archives de l’auteur : Pascal de Rauglaudre

On solde même le pain | Ta Nea

26 mai 2010 TA NEA
Sur le marché central d’Athènes.

Sur le marché central d’Athènes.

AFP

Les boulangers d’Athènes viennent de décider de fixer le prix du pain à 50 centimes car, avec la crise, les Grecs en consomment de moins en moins. Cette initiative pourrait s’étendre à d’autres secteurs.

Il y a quelques jours, quatre-vingt-un vendeurs et producteurs maraîchers de la région de Thessalonique ont annoncé qu’à partir du 1er juin, ils casseraient le prix des fruits et légumes sur les marchés après 12h, à hauteur de 50%, pour les familles nombreuses et les chômeurs.

C’est aujourd’hui au tour des boulangers. L’Union des boulangers d’Athènes a décidé de brader le prix du pain frais à certaines heures de la journée. « Nous avons proposé à nos membres de baisser le prix comme ils le souhaitent, pour aider les plus défavorisés », explique le président de l’Union, Andréas Christou. L’offre est valable à la mi-journée, soit de 14h à 16h. La miche de pain (en moyenne 350 grammes) coûtera 50 centimes au lieu de 80, voire 1 euro traditionnellement.  « C’est un prix raisonnable », ajoute Christou. Le type de pain et la durée de l’opération n’ont pas été précisés. L’initiative a pour but d’aider les plus défavorisés, qui sont les premiers touchés par la crise.

Certains boulangers n’ont cependant pas attendu cette décision et bradent leurs prix depuis le début de l’année, pour concurrencer les supermarchés et surtout pour garder leur clientèle. En ces temps difficiles, les Grecs réduisent de plus en plus leur consommation de produits de première nécessité et s’en tiennent à l’essentiel. La consommation de pain aurait baissé de 20% par rapport à l’année dernière, et la fréquentation des marchés de 30%.

Un Grec sur quatre sous le seuil de pauvreté

Certaines associations de consommateurs souhaiteraient que cet exemple inspire d’autres unions de commerçants. Athènes fait en effet partie des capitales les plus chères d’Europe alors que le revenu de base y est l’un des plus bas. Un Grec sur quatre vit sous le seuil de pauvreté européen. Certains conseillent vivement d’agir pour arrêter l’hémorragie.

Après les hôteliers, les boulangers et les maraîchers, le mouvement gagne les banques. Certaines sont contraintes de réduire les mensualités des prêts de leurs clients de 50, voire 70% pour être remboursées. Il y a quelques années, ces mêmes banques poussaient les Grecs à prendre des crédits à la consommation ou immobiliers, et surtout des cartes de crédit.

Face à la crise, les banques craignent la banqueroute et réagissent dans l’urgence. Il est aujourd’hui devenu presque impossible d’obtenir un prêt. Elles essaient avant tout de sauver ceux qui sont en cours. Les chiffres sont alarmants : près de 13,4% des prêts contractés par les Grecs sont au bord du défaut de paiement. Alors mieux vaut réduire les mensualités que multiplier les procédures de défaut de paiement.

GRECE. « Chaque jour est pire que la veille, il n’y a aucun espoir » | Nouvel Observateur

 – 
Par 

REPORTAGE. Chômage, misère, désespoir… Les suicides ont augmenté de 40% en un an. La spirale infernale de la récession touche tous les Grecs. Sauf les riches.

Dimitris Christoulas, pharmacien à la retraite de 77 ans, est devenu le symbole de la crise grecque. Mercredi 4 avril, à 9 heures du matin, à l’heure de pointe, l’homme s’est tiré une balle dans la tête sur la très emblématique place Syntagma d’Athènes, théâtre de toutes les manifestations contre l’austérité, en face du Parlement, symbole d’une politique de rigueur aveugle aux souffrances du peuple. Avant de se suicider, Dimitris Christoulas a crié : « Je n’en peux plus, je ne veux pas laisser de dettes à mes enfants. »

Le désespéré a aussi laissé une éloquente lettre :

Le gouvernement a réduit à néant mes possibilités de survie, qui étaient fondées sur une retraite honorable pour laquelle j’ai payé seul toute ma vie […] Je ne trouve pas d’autre solution pour une fin digne, avant que je commence à chercher dans les poubelles pour me nourrir. »

Peu après, un millier d’inconnus se sont réunis auprès de l’arbre où il a mis fin à ses jours pour dénoncer « un meurtre d’Etat ». L’ensemble de la classe politique grecque a réagi, certains pour dénoncer les mesures d’austérité inhumaines, d’autres l’instrumentalisation d’un drame personnel.

Le nombre de dépressions explose

Depuis le début de la crise, le nombre de suicides en Grèce, qui était l’un des plus faibles d’Europe, explose. Il aurait augmenté de plus de 40% en un an. L’ONG Klimaka, qui a mis en place une ligne téléphonique d’urgence pour les désespérés, a vu le nombre d’appels doubler en un an et se multiplier par quatre depuis sa création, en 2007. Le nombre de dépressions explose. « Mon cabinet privé ne désemplit pas, dit le psychiatre Orestis Giotakos, qui est aussi chef du département psychiatrique de l’hôpital militaire d’Athènes. La Grèce n’était pas prête à faire face à cette hausse des maladies mentales. Et, au lieu d’augmenter, le budget des hôpitaux psychiatriques a été réduit de 40%, comme celui de tous les hôpitaux « .

Trois millions de nouveaux pauvres

Dimitris, 50 ans, donne un coup de main à la soupe populaire de la mairie d’Athènes. Silencieux et honteux, des centaines de Grecs, hommes et femmes, de tout âge, souvent encore bien habillés, se pressent dans la queue, deux fois par jour, pour recevoir un repas chaud. « Je suis comme eux, j’ai perdu mon travail il y a un an », avoue Dimitris.

La crise qui frappe la Grèce a fait exploser le chômage, qui atteint 22% de la population active. Les nouveaux pauvres sont apparus et, avec eux, des sans-abri. Le nombre de SDF aurait ainsi augmenté de plus de 25% depuis 2009, l’année où la crise a frappé le pays. Près de 28% des Grecs, soit plus de 3 millions de personnes, vivraient près du seuil de pauvreté, selon Eurostat. Pour faire face à cette vague de nécessiteux, la société se mobilise. Ainsi la puissante Eglise orthodoxe distribue aujourd’hui plus de 250.000 repas par jour à travers tout le pays.

« Quand vous perdez votre travail, vous devenez fou »

Peintre en bâtiment, Dimitris ne trouve plus que quelques journées de travail par mois, et au noir : « C’est payé de 20 à 25 euros par jour, sans assurance, sans rien. » « Mais, ajoute-t-il, amer, les immigrés travaillent pour 15 euros. » Dimitris n’a rien contre les étrangers : « En Grèce, on les aime bien. Mais quand vous perdez votre travail, vous devenez fou. » Le vote pour l’extrême-droite, la droite néonazie ou « nationale », a ainsi explosé lors des élections du 6 mai. Un vote de désespoir : « Chaque jour, dit Dimitris, est pire que la veille. Il n’y a aucun espoir. » Comme beaucoup, il songe à s’expatrier.

A quelques centaines de mètres de là, la clinique de Médecins du Monde (MDM) est submergée par des immigrés, mais aussi – et c’est nouveau -, par des Grecs ruinés qui viennent se faire soigner gratuitement. « Nous avons dû mettre en place une distribution de nourriture quand nous nous sommes aperçus que, souvent, nos patients n’avaient pas assez à manger, dit Christina Samartzi, de Médecins du Monde. Parfois, reprend-elle, ils n’ont même pas de lait à donnera leurs enfants. »

Jean-Baptiste Naudet, Nicole Pénicaut et Maud Vidal-Naquet

Article original sur le site du Nouvel Observateur.

Les inégalités en France | Alternatives économiques

Extraits du chapitre « Les riches toujours plus riches », dans le hors-série ‘Les inégalités en France’ (Alternatives économiques, septembre 2012)

• Les écarts de niveau de vie

Qui est riche et qui est pauvre en France ?

Une personne seule est en situation de pauvreté quand elle touche moins de 715 euros mensuels, un couple avec deux enfants, moins de 1820 euros.
Selon cette définition, 7,5% de la population française était considérée comme pauvre en 2009.
CREDOC : 30% de la population française touche 1160 euros par mois pour une personne seule, 2170 pour un couple sans enfant, et 3060 euros pour un couple avec deux enfants. Aisés, qui se situent parmi les 20% les plus riches : 2130 euros pour une personne seule, 5170 avec deux enfants. Les classes moyennes s’étendent entre ces deux ensembles, avec des revenus compris entre 1160 et 2130 euros pour une personne seule.
L’outil le plus utilisé pour mesurer les inégalités de revenus est le rapport entre ce que touchent les 10% les plus riches et ce que touchent les 10% les plus pauvres.

L’évolution des inégalités de revenus en France

L’outil le plus utilisé pour mesurer les inégalités de revenus est le rapport entre ce que touchent les 10% les plus riches et ce que touchent les 10% les plus pauvres, une mesure « relative » de inégalités.
La diminution des inégalités est nette depuis les années 70. Sur les années 1999-2009, le niveau de vie moyen des 10% les plus pauvres a progressé de 8,4%, soit 610 euros annuels. Celui des 10% les plus riches a augmenté de 18,2%, soit 8190 euros. L’écart relatif entre ces deux catégories a donc augmenté : les plus modestes touchent 6,7 fois moins que les plus aisés.
Plus personne ne peut contester la hausse des inégalités dans les années récentes, parce que les revenus des très riches se sont envolés. Avec retard et moins d’ampleur, la France suit le chemin emprunté par les États-Unis dès le milieu des années 70, et par le Royaume-Uni quelques années après.

À qui profite l’enrichissement de la France ?

Entre 1998 et 2008, le revenu global des ménages après impôts et prestations sociales s’est accru de 261 milliards d’euros en termes réels. Mais cette richesse a été largement captée par une minorité. Au cours de ces dix années, 2,8% de la richesse nationale sont allés aux 10% les plus pauvres, contre 31,7% pour les 10% les plus riches. Soit une part 11,3 fois plus importante.
Au cours des dix dernières années, la répartition s’est déformée au profit des 10% les plus aisés, qui possédaient 22,5% du revenu total en 1998.

• Les revenus du travail

L’évolution des inégalités de salaires

Les inégalités ont nettement diminué entre le milieu des années 60 et le début des années 80. Les mieux payés touchaient quatre fois plus que les moins payés en 1965, contre trois fois plus en 1983.
Sur longue période, il est sans doute plus juste d’observer les écarts relatifs, mais les données absolues permettent de comprendre pourquoi le sentiment d’inégalités croissantes augmente.

Les travailleurs pauvres en France

Un million de personnes exercent un emploi qui ne leur permet pas d’échapper à la pauvreté. Elles sont 1,9 million si on utilise le seuil de pauvreté fixé à 60% du revenu médian.
Cette pauvreté des travailleurs résulte de plusieurs facteurs. D’abord de la faiblesse des salaires dans de très nombreux secteurs. Ensuite du temps partiel, qui réduit en proportion les niveaux de vie, et du fractionnement des emplois : petits boulots, alternance de phases d’emploi et de chômage ou d’inactivité. Enfin, de la présence d’un seul revenu dans les ménages composés de plusieurs personnes.

• Les hauts revenus

L’explosion des très hauts revenus

Entre 2004 et 2008, les 0,01% les plus riches ont vu leur revenu annuel s’accroître de 33%, soit +180000 euros. Une augmentation équivalente à plus de onze années de Smic !
Concernant le 1% des plus riches, les chiffres sont beaucoup moins importants, mais l’augmentation est quand même d’au moins 7700 euros annuels (soit +10%).
Depuis 2008, la crise financière ayant fait lourdement chuter les revenus du patrimoine, il est fort probable que l’évolution des hauts revenus a été moins avantageuse, même si elle est restée bien supérieure à celle des bas revenus.

Grands patrons et cadres dirigeants : la démesure

Le revenu annuel des dix patrons les mieux payés du CAC40 représente en moyenne entre 162 et 275 années de Smic, selon les données 2010 publiées par Les Échos.
Beaucoup de chiffres sur les revenus du sport et du show-biz.

• Le patrimoine

Qui possède combien ?

Les 10% les plus fortunés détiennent près de la moitié de la richesse de la France et la moitié la moins fortunée seulement 7%. L’inégalité des patrimoines est encore plus accentuée que celle des revenus.
Une situation accentuée par une réduction continue ces dernières années du taux d’imposition sur l’héritage.

L’évolution des inégalités de patrimoine

En 2004, la fortune moyenne des 10% les plus riches était 680 fois plus élevée que celle des 10% les plus pauvres, soit un écart de 840000 euros. En 2010, elle est 920 fois plus élevée, avec 1,2 million d’euros de différence. Au cours de ces six années, les écarts entre les fortunes se sont nettement creusés, malgré la forte chute de la valeur des actions entre 2008 et 2010. Deux raisons principales expliquent ce phénomène : la hausse des écarts de revenus et celle de la valeur de l’immobilier.

• La pauvreté

Le nombre de personnes ayant un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté, fixé à 50% du revenu médian, s’est accru de 760000 entre 2002 et 2009, soit une hausse de 20%.

Combien de pauvres ?

En 2009 la France comptait 4,5 millions de pauvres, si on fixe le seuil de pauvreté à 50% du niveau de vie médian, et 8,2 millions si on prend un seuil à 60% (définition européenne). Dans le premier cas, le taux de pauvreté est de 7,5% ; dans le second, il est de 13,5%. En 2009, le seuil de pauvreté situé à 60% du revenu médian était de 954 euros mensuels pour une personne seule, celui à 50% de 795 euros.
La pauvreté a baissé des années 70 au milieu des années 90. Elle est ensuite restée plutôt stable, jusqu’au début des années 2000. Mais entre 2002 et 2009, le nombre de personnes pauvres au seuil de 50% a augmenté de 760000 (+20%) et celui au seuil de 60% a progressé de 678000 (+9%). Les taux sont passés respectivement de 6,5 à 7,5% et de 12,9 à 13,5%.
Il ne s’agit pas pour autant d’une ‘explosion’. La France demeure un des pays qui comptent le moins de pauvres en Europe.

Les seuils de pauvreté

En France, une personne seule peut être considérée comme ‘pauvre’ lorsque ses revenus mensuels sont inférieurs à 795 ou 954 euros, selon la définition de la pauvreté utilisée (seuil à 50% ou à 60% du niveau de vie médian). Le revenu pris en compte est le revenu dit ‘disponible’, c’est-à-dire après impôts et prestations sociales.
En dépit du ralentissement de la croissance du PIB depuis les années 70, la France continue de s’enrichir. Le revenu médian augmente et avec lui, conséquemment, le seuil de pauvreté. Entre 1970 et 2009, le seuil de pauvreté à 50% du niveau de vie médian a doublé en euros constants, passé de 388 à 795 euros mensuels pour une personne seule. Les pauvres d’aujourd’hui sont donc ‘plus riches’ que ceux d’hier, mais ils ne vivent pas dans la même société, et les besoins ne sont plus les mêmes.

Les minima sociaux

Depuis le 1er juin 2009, le RMI a été remplacé par le RSA. Ce sont plus de 6 millions de personnes qui vivent de ce dispositif.

Qui sont les pauvres ?

Surtout des personnes de moins de 30 ans.
Un tiers des enfants pauvres vivent dans un foyer où aucun parent ne dispose d’un emploi.
Les plus de 60 ans sont moins souvent concernés par la pauvreté monétaire et ne constituent qu’un dixième des personnes pauvres.
Les femmes plus que les hommes : les femmes sont 2,4 millions à être en situation de pauvreté, soit 260000 de plus que les hommes. Elles représentent 53% des pauvres. Une part importante d’entre elles sont à la tête d’une famille monoparentale.
Les non-diplômés sont plus souvent touchés. 42,7% des pauvres ne disposent d’aucun diplôme, alors que seuls 4,6% ont un niveau bac+2 et au-delà. De même 9,8% des employés et 8,2% des ouvriers sont pauvres, contre 1,5% des cadres supérieurs.
Le gros contingent des inactifs et chômeurs.
Étrangers et immigrés : 16% de pauvres. Les immigrés représentaient 22,8% de l’ensemble des personnes pauvres. Leur taux de pauvreté était 2,8 fois supérieur à la moyenne.

• L’essor des riches

Dans les années 1990 et 2000, les riches se sont enrichis beaucoup vite que les autres et dans des proportions spectaculaires. Entre 2004 et 2007, tandis que les 90% les plus modestes de la population voyaient leurs revenus déclarés augmenter de 9% en moyenne, les 1% les plus aisés connaissaient, eux, une hausse de 16%, et les 0,01% de 40%. Selon une étude d’Olivier Godechot, les 1500 salariés français les mieux payés du secteur privé en 1995 gagnaient 25 fois plus que la moyenne des autres salariés ; en 2007, ce ratio était de 60 fois plus.
D’un côté, une distribution des salaires plus inégalitaire ; de l’autre une augmentation soutenue de la part allouée aux dividendes.
D’après Olivier Godechot, ce sont ainsi les cadres dirigeants de la finance qui occupent aujourd’hui le haut du pavé parmi les plus riches, alors qu’il y a une trentaine d’années, les capitaines d’industrie arrivaient en tête.
Depuis la tax revolt américaine des années Reagan dans la décennie 80, la plupart des pays développés ont baissé les impôts pesant sur les revenus et le patrimoine. Cette stratégie fait partie des politiques de l’offre néolibérales qui visaient à « libérer les freins à la croissance ».
Les véritables gagnants de la politique fiscale de l’ancien président seraient ceux qui possèdent un gros patrimoine et touchent des revenus modérés.
Si une augmentation sensible de la fiscalité des plus riches est légitime, ce n’est pas tant pour des raisons budgétaires que pour des raisons de justice sociale.

• Pauvreté : de la mesure à la réalité

En Europe, la pauvreté et officiellement définie comme le fait de vivre dans un ménage ayant des revenus inférieurs à 60% du revenu médian du pays de résidence. Comme toute convention, cette définition présente des défauts : elle masque les écarts de revenus entre les différents pays.
Jusqu’à une date récente, la France fixait le taux de pauvreté à 50% du revenu médian, et non à 60% comme au niveau européen. L’adoption du seuil à 60% a eu pour effet de doubler le nombre de personnes considérées comme pauvres en France.
Après transferts, le taux de pauvreté est divisé par deux en France, il est divisé par trois au Danemark.
Depuis le début des années 2000, la pauvreté s’est stabilisée, voire a recommencé à augmenter ces dernières années. Au sein de cette évolution quantitative, une transformation qualitative de la pauvreté apparaît : elle touche de plus en plus les populations d’âge actif et en particulier les jeunes.
L’indicateur officiel de pauvreté en Europe comporte des limites importantes. Sa relativité ne dit rien des inégalités au sein des populations pauvres. Pour mesurer ces inégalités, on calcule « l’intensité de la pauvreté », c’est-à-dire l’écart entre le revenu médian des personnes pauvres et le seuil de pauvreté.
En France, le terme d' »exclusion » s’est imposé comme la référence. Il signale l’importance du chômage de longue durée dans notre pays.

Sommaire du hors-série, publié en septembre 2012

• État des lieux
• Les riches toujours plus riches
• Quand l’école avantage les plus favorisés
• Emploi, chômage et conditions de travail
• Une amélioration inéquitable de la vie
• Les groupes sociaux en première ligne
• Des territoires contrastés
• Agir contre les inégalités

Les Allemands moins riches que les Espagnols et les Français | Le Monde

Blog Objectif Chancellerie | 22 mars 2013

A Bonn, le 5 mars. Wolfgang Rattay/Reuters

A l’heure où les pays latins critiquent volontiers l’égoïsme de la riche Allemagne, la Bundesbank a publié ce jeudi une très intéressante étude (disponible en allemand et en anglais) sur le patrimoine des ménages allemands qui pourrait jouer un rôle non négligeable dans la campagne électorale.

A Berlin, le 10 mars. Wolfgang Rattay/AFP

A la surprise des commentateurs, les Allemands possèdent en moyenne un patrimoine de 195 000 euros. Moins que les Espagnols (286 000 euros) et les Français (229 000 euros). De plus, ce patrimoine est plus inégalement réparti, car si on ne considère plus la moyenne mais la médiane (50% des ménages ont plus, 50% des ménages ont moins), le patrimoine médian est de 51 000 euros en Allemagne, contre 178 000 euros en Espagne et 114 000 euros en France.

C’est l’immobilier qui explique la raison essentielle de cette relative pauvreté allemande.  Seuls 44% des Allemands sont propriétaires, contre 57,9% des Français et 82% des Espagnols. Précisons que l’étude prend en compte la valeur des biens possédés et retranche les dettes des ménages.

Cette étude confirme que l’écart entre l’est et l’ouest reste important : à l’ouest, le patrimoine moyen s’élève à 230 000 euros (légèrement plus qu’en France) et le patrimoine médian à 79 000 euros alors qu’à l’est, ces chiffres sont respectivement de 68 000 euros et de 21 000 euros. Vingt ans n’ont donc pas suffit à véritablement unifier le pays, sur le plan patrimonial en tout cas. Par ailleurs, la richesse allemande est très concentrée : les 10% des ménages les plus riches (ceux qui possèdent plus de 440 000 euros) détiennent 60% de la richesse privée. Si l’on prend le coefficient de Gini qui mesure les inégalités (le zéro étant l’égalité absolue et le un l’inégalité maximale), l’Allemagne affiche un taux de 0,78, moins que les Etats-Unis (0,85) mais davantage que la France (0,76).

Article intégral sur le site du Monde.

« Les parachutes dorés ? Ils récompensent les patrons qui ont failli » | Terra Eco

Terra Eco | 6-06-2012

Interview – Eliminer les retraites chapeaux et publier l’intégralité des rémunérations des patrons, c’est ce que Philippe Villemus, docteur en sciences de gestion, préconise sans craindre une fuite des cerveaux à l’étranger.

Philippe Villemus est professeur-chercheur au groupe Sup de Co Montpellier. Il est l’auteur de Le patron, le footballeur et le smicard (editions Dialogues, 19,9 euros).

Terra eco : Faut-il, selon vous, encadrer les rémunérations des patrons ?

Philippe Villemus : Oui. Parce que ces rémunérations ont littéralement explosé depuis une dizaine d’années alors que la précarité et le chômage ont fortement augmenté et surtout que les cours de bourse ont dévissé. Parce que les patrons du CAC 40 sont les mieux payés de la planète après les Etats-Unis alors que la France n’est pas tout à fait le deuxième plus grand pays du monde… Parce qu’en France, il y a une concentration des pouvoirs dans les conseils d’administration. Des pouvoirs détenus par les élites qui se connaissent, et qui ont une accointance forte avec le système politique. C’est un système incestueux, consanguin. C’est une aberration unique au monde que l’on ne voit nulle part ailleurs à part à Cuba ou en Corée du Nord. Il faut supprimer totalement le cumul des mandats. On doit ne pouvoir être administrateur que d’une seule entreprise. Quand on aura fait ça, on aura déjà résolu 50% du problème.

Comment doit-on procéder ?

Il faut interdire certaines formes de rémunérations. Les retraites chapeaux d’abord. Je ne suis pas contre les très hautes rémunérations des patrons : ils ont une responsabilité pénale, sociale, économique… Mais pourquoi cette rémunération doit-elle se pérenniser quand ils n’exercent plus ? C’est totalement scandaleux et complètement contraire à l’esprit du capitalisme. Et si un patron se marie à la fin de sa vie à une jeune femme, ça veut dire qu’elle touchera des millions jusqu’à la fin de ses jours même si elle n’a jamais travaillé ! Alors qu’on demande aujourd’hui à tout le monde de se serrer la ceinture pour sauver la retraite par répartition.

Il faut aussi interdire les parachutes dorés. Ils récompensent les patrons qui ont failli (les patrons touchent les parachutes quand ils sont remerciés, souvent au terme de mauvais résultats, ndlr), détruit de la richesse pour les actionnaires. C’est comme si on récompensait un enfant qui a fait une très mauvaise rédaction par un 19.

Il faut aussi que les rémunérations des pédégés soient votées par l’Assemblée générale et qu’il y ait plus de transparence dans les rapports d’activité. Pour qu’une journaliste comme vous, un professeur comme moi, les actionnaires, la communauté ait une idée claire de la rémunération totale d’un patron. Dans une société cotée en bourse, la rémunération d’un pédégé est un véritable mille-feuilles, il y a les variables, les fixes, les retraites chapeaux, les parachutes dorés, les avantages en nature… Si on publiait ça, on aurait une grosse surprise et on se rendrait compte de l’énormité du problème.

Et faut-il, selon vous, fixer un plafond aux salaires des patrons ou obliger les entreprises notamment publiques à respecter un ratio entre le plus haut et le plus bas salaire comme le préconise François Hollande ?

Mais le salaire n’est qu’une toute petite minorité de la rémunération d’un patron ! C’est 20% environ. C’est à la rémunération globale qu’il faut s’attaquer pas au salaire net. Sinon, vous vous retrouverez avec quelqu’un comme Maurice Lévy (patron de Publicis, ndlr) qui dit renoncer à son salaire mais qui touche quand même 16 millions d’euros de rémunérations autres. Il faut d’autant plus s’attaquer à l’ensemble du millefeuille que les rémunérations annexes ont été conçues pour échapper aux taxes et aux réformes. Même si on plafonne, les dividendes et les stocks-options ne seront pas touchés, les retraites chapeau sont exonérées des cotisations sociales et on ne paye pas d’impôts sur les parachutes dorés.

Pensez-vous que les rémunérations des patrons sont méritées et comment calcule-t-on ce mérite ?

La valeur du travail a changé. Le critère de rémunération est purement financier. On ne prend plus en compte l’utilité sociale du travail. C’est pour ça que les instituteurs, les sapeurs-pompiers, les infirmiers ne sont pas bien payés alors que les tradeurs, les mannequins, les publicitaires le sont beaucoup. Pourtant un tradeur ne crée pas de richesse, il la déplace. Or, on ne peut pas dire que ces dernières années, on ait récompensé l’utilité financière. Depuis 2000, la valeur du CAC 40 a été divisée par 3 alors que les rémunérations des patrons étaient multipliées par deux. Les patrons français ont détruit en dix ans 700 milliards d’euros de valeur. Leurs salaires n’ont plus aucune justification.

Certains diront qu’il s’agit – avec de fortes rémunérations – d’éviter une fuite des cerveaux vers l’étranger ?

Ceux qui vous disent ça sont des rigolos. C’est une réflexion de café du commerce : combien de pédégés français ont été recrutés par des Américains ? Des Japonais ? Des Allemands ? Zéro. Pensez-vous vraiment que Coca-Cola ou CNN irait recruter le pédégé d’Air France ? Ils ne manquent pas de patrons. Et il y a des différences de culture, de langues.

Article original sur le site de Terra Eco.

World Wealth Report 2012 – Global High Net Worth Population Increases Slightly as Their Investable Wealth Declines, Finds World Wealth Report | Capgemini

Toronto, Paris, June 19, 2012 – The overall financial wealth of high net worth individuals (HNWI1) declined across all regions in 2011, with the exception of the Middle East, according to the World Wealth Report 2012, released today by Capgemini and its new partner, RBC Wealth Management. The 1.7 percent decline is the first since the 2008 world economic crisis, a year in which HNWI global wealth declined by 19.5 percent.
The 16th annual World Wealth Report finds that the number of HNWIs in Asia-Pacific expanded 1.6 percent to 3.37 million in 2011, making Asia-Pacific the largest HNWI region for the first time, surpassing North America’s HNWI population of 3.35 million. North America remained the largest region for HNWI wealth at US$11.4 trillion compared to US$10.7 trillion in the Asia- Pacific region.

HNWI population edged up slightly while aggregate investable wealth declined
After witnessing robust growth of 8.3 percent in 2010, global HNWI population grew marginally by 0.8 percent to 11.0 million in 2011. Most of this growth can be attributed to HNWIs in the $1-5 million wealth band, which grew 1.1 percent and represents 90 percent of the global HNWI population. In contrast, global HNWI wealth in 2011 fell by 1.7 percent to US$42.0 trillion (compared with 9.7 percent growth to US$42.7 trillion in 2010). The global population of Ultra- HNWIs2 declined by 2.5 percent in 2011 and its wealth declined by 4.9 percent after increasing by 10.2 percent and 11.5 percent respectively in 2010.
The HNWI population country ranking saw South Korea replace India for the 12th position, while the top three countries, U.S., Japan and Germany, retained 53.3 percent of the total share of HNWIs, slightly up from 53.1 percent in 2010. Of the top twelve countries by population, Brazil saw the greatest percentage rise (6.2 percent) in the number of HNWIs.
“While more people surpassed the US$1 million disposable income level in 2011, the aggregate wealth of high net worth individuals declined overall, as market volatility took its toll,” said George Lewis, Group Head, RBC Wealth Management. “It is significant that for the first time this year there are now more high net worth individuals in Asia-Pacific than in any other region. However, losses in key markets such as Hong Kong and India meant that wealth contracted in Asia-Pacific overall.”

2011 was second most volatile period in the past 15 Years
Following a period of near normalcy in 2010, volatility levels spiked in 2011 reaching a peak in November 2011 due to widespread concerns that the Eurozone’s debt crisis might overwhelm some larger economies. Although European Union leaders have taken steps to contain the sovereign debt crisis, weak growth and challenges in the Eurozone are expected to add to the volatility in 2012.
2 Ultra-HNWIs are defined as those having investable assets of US$30 million or more, excluding primary residence, collectibles, consumables, and consumer durables.
“Europe will be top of mind for investors, as repeated flare-ups are likely to keep markets on edge. Additional drivers such as the economic performance in China, mature market headwinds, global political leadership changes and policy decisions will all play key roles in determining whether 2012 drives increases in HNWI wealth or further losses,” said Jean Lassignardie, Corporate Vice President, Capgemini Global Financial Services.

Economic uncertainty and volatile markets in 2011 drives investor risk-aversion
Uncertainty drove many investors to safe-haven assets in 2011. Economic drivers of wealth were also diversified in 2011, affecting asset classes and producing varied results, with equity and commodity performance on the decline, tangible investments losing value, and investor preferences moving toward capital preservation through cash and fixed income. The best- performing asset class was fixed income, with the price of long-term U.S. Treasuries reaching historic highs.
Moving forward, HNW clients will need to prepare themselves for ongoing market volatility and extended periods of bimodal investment outcomes, with returns likely to be extremely positive or extremely negative, rather than equally distributed, the report concludes.

World Wealth Report 2012, dans son intégralité.

Voyage au pays des ultra-riches

Aymeric Mantoux, Flammarion, 2010, 300 p.

L’auteur
Journaliste, Aymeric Mantoux est rédacteur en chef adjoint du magazine ‘L’Optimum’ et chroniqueur dans ‘Goûts de luxe’ sur BFM. Il est également l’auteur de plusieurs essais économiques et politiques.

Synthèse
Comment consomment les riches ? Où dépensent-ils leur immense fortune ? Une étude menée auprès de 2400 personnes sélectionnées parmi les 10% des plus riches Américains (et relayée par le magazine Forbes), met en lumière des habitus étonnants. L’influence de ces « ultra-riches » (un club très fermé de 1011 milliardaires, d’après le classement annuel Forbes) est sans égal, et leur mode de vie privilégié fort éloigné de celui des quidams, même si leur fortune a été réduite de 19,5% par rapport à 2009, comme l’indique un rapport de Capgemini Patrimoine et Merrill Lynch.
Dans ‘Voyage au pays des ultra-riches’, qui se lit comme un roman, on rencontre de vieux play-boys qui courent après leur jeunesse, des milliardaires sociopathes, des aristocrates désargentés mais sympathiques, des stars du net et une bonne palanquée d’excentriques. Aymeric Mantoux décrit les somptueuses fêtes organisées par ces happy few. Yachts loués pour accéder aux plus belles plages secrètes, douches de champagne avec des top models comme le milliardaire russe Vladislas Doronin et son amie Naomi Campbell, frais de personnels exorbitants… Il suffit de consulter les factures du mariage de Chelsea Clinton (le ‘New York Daily News’ affichait la somme de 5 millions de dollars) pour se rendre à l’évidence : privatiser le Pont de Brooklyn pour un anniversaire, comme dans la série télévisée ‘Dirty Sexy Money’, ne relève pas forcément de la fiction.
Alors que le taux de chômage de la zone Euro avoisine les 10 %, les ultra-riches sont 20 % de plus que l’an dernier à avoir confiance dans leur « sécurité de l’emploi ». Rien de très étonnant dans un milieu où bien souvent le travail s’hérite plus qu’il ne se mérite (Paris Hilton, Liliane Betancourt, Ivana Trump propulsée directrice de la communication du groupe de Donald, etc). Dans le pire des cas, les ultra-riches comptent sur leur réseau et sur la cooptation en vigueur dans le milieu, entretenue pendant leurs loisirs.
S’ils consacrent une grande partie de leur fortune aux loisirs, il ne s’agit pas pour autant de détente. Rallyes et autres bals des débutantes permettent de se rencontrer, et repérer son semblable du sexe opposé afin d’éviter les mésalliances. Les clubs de loisirs comme le Jockey Club ou l’Automobile Club sont réservés aux ultra-riches de la bonne société. Avec un droit d’entrée à plus de 500 Euros, un siège à deux pas des Champs-Elysées et des activités payantes, adhérer au Jockey Club demande un solide pouvoir d’achat. Ses quelques 1100 membres se retrouvent entre soi, avec des familles richissimes et des descendants de nobles comme la famille Beaumont-Baynac, entre autres. C’est l’endroit idéal pour parler affaires ou pour cultiver son réseau.
Fourmillant d’anecdotes, le livre raconte comment les contribuables les plus fortunés ne sont pas toujours les plus imposés, grâce au « paquet fiscal » concocté spécialement pour eux et aux innombrables niches fiscales, maquis qu’eux seuls ont les moyens de démêler. Un manque à gagner pour l’État estimé à 73 milliards d’euros.

Citations et exemples
Découpage du livre : chaque chapitre est consacré à une dépense caractéristique de la consommation des ultra-riches : 1-La chasse ; 2&3-La voile et le yachting ; 4-Les vignobles ; 5-L’or vert (huile d’olive, truffe) ; 6-Le sport ; 7-La presse comme danseuse des richissimes ; 8-Châteaux et villas ; 9-L’art ; 10-Les automobiles ; 11-Le hippisme

  • p.47 : un paragraphe sur la Maxi-Yacht Rolex Cup, épreuve réservée aux voiliers les plus grands et les plus rapides, à Porto Cervo en Corse. 43 des plus incroyables yachts contemporains à voile, entre 25 et 88 m. La plus belle concentration de Wally, les ‘Rolls des voiliers’. Parmi les heureux possesseurs : Nicolas Seydoux, Antoine Guichard, Christophe Bonduelle, Gallimard, Jean-Charles Decaux…
  • p.52 : Alain-Dominique Perrin, autre amateur de yachting, longuement interviewé par l’auteur, sur sa participation à des régates
  • p.60 : « L’aspect fiscal et patrimonial n’est pas à négliger dans la passion des millionnaires pour le bateau. Il existe des dispositions fort intéressantes pour leurs propriétaires. Placements défiscalisés dans les Dom-Tom, achats de voiliers dans les paradis fiscaux (loi Pons du 11 juillet 2986). »
  • p.67 : « On estime aujourd’hui à environ cinq cent le nombre de voiliers classiques qui naviguent dans l’Atlantique et en Méditerranée. ‘Dans les années 2003-2008, il y a eu un affolement du marché’, relève Christophe Varène, rédacteur en chef du magazine Yachting classique. ‘La demande est nettement plus forte que l’offre, puisqu’il n’y a presque plus de bateaux à rénover.’ (…) Le cœur du marché se déroule aujourd’hui autour de un million d’euros l’unité, les plus grands pouvant atteindre 100 millions d’euros. »
  • p.90 : « Depuis le début des années 2000, la construction de yachts de luxe a explosé. Les chiffres demeurent irrésistiblement têtus malgré la crise financière. Selon les statistiques de Camper&Nicholson, courtiers en yachts, les commandes pour des palaces flottants de plus de 10 millions de dollars ont augmenté de 18 % en 2008. Il y aurait même une pénurie de main-d’œuvre. Vingt-cinq mille capitaines, membres d’équipage et mécaniciens sont requis pour répondre à la demande exponentielle. Philippe Guglielmetti, PDG de l’armateur breton Arcoa : ‘Notre clientèle est européenne, issue de grandes familles peu sensibles à la crise. Ce ne sont pas des gens qui ont des fortunes énormes, ils ont un patrimoine autour de 200 millions d’euros qui leur permet d’acheter nos bateaux.’ » « En août 2007, lorsque le sultan d’Oman est arrivé à Palerme pour les vacances, il n’est pas passé inaperçu puisqu’il était suivi d’un bateau contenant 22 Mercedes blindées et deux hélicoptères, accompagné du yacht de 154 m du sultan et d’une corvette armée de missiles. Sans oublier les avions pour amener le sultan et sa suite, plus de 600 personnes. »
  • p.138 : notaires, gestionnaires de patrimoines et family office (FO), indispensables au mode de vie des riches, quelques explications sur les services qu’ils rendent – contre quelques millions d’euros… Certains FO exigent un ticket d’entrée de 50 millions d’euros de patrimoine financier !
  • p.202-4 : les riches aiment les vieux châteaux, de Pierre Cardin à Lacoste, au château de Ferrières des Rothschild, en passant par Champ-de-Bataille de Jacques Garcia, la collection de châteaux de Bernard Magrez dans le Médoc… Citation des Pinçon-Charlot : « Le château qui incarne la durée et la tradition est toujours un emblème de l’excellence sociale. Le château, cela représente de l’argent, de la culture, de l’éducation, c’est aussi le lieu où l’on peut recevoir, donc entretenir ses réseaux relationnels. Ce qui explique que l’actuelle aristocratie de l’argent marque sa réussite par l’acquisition de ce type de biens. »
  • p.214 : mieux qu’un château, une île, celle de Richard Branson aux Antilles, Coppola, Peugeot au Kenya, Caroline de Monaco, Bernard Arnault aux Bahamas…
  • p.233 : « Selon Eric Brunet, les millionnaires investissent 25 % de leur fortune dans l’art par souci de diversification patrimoniale, plus que par passion. » « ‘S’entourer d’art, voilà la vraie richesse’, assure le grand marchand et collectionneur suisse Ernst Beyeler. Beaucoup de gens qui ont réussi dans les affaires y trouvent un sens à leur quête de postérité. »
  • p.244 : « Les riches collectionneurs de voitures anciennes ou de sports mécaniques se recrutent en nombre dans l’Hexagone. Musées privés à Reims, Puteaux ou Mulhouse, circuits privés de Formule 2, circuit Paul-Ricard… village-musée de Lohéac. (…) Les véhicules de collection ne sont pas assujettis à l’ISF car ils sont assimilés à des œuvres d’art. Il suffit que l’auto ait appartenu à une personnalité célèbre, participé à un événement historique, soit dotée d’un palmarès sportif international, ait été utilisée seulement en compétition, soit éditée en série limitée ou qu’il en reste moins de 2 % des exemplaires produits en circulation » !
  • p.256-7 : « Il n’y a jamais eu autant de jets d’affaires qu’aujourd’hui. Selon Eurocontrol, le nombre de jets existants, 1700, va doubler d’ici à huit ans, la demande reste forte, notamment de la part des entrepreneurs et des ‘working class millionnaires’. » « Un jet privé, après tout, ne coûte qu’entre 4 et 40 millions de dollars. Un Falcon F 2000 coûte 20 millions d’euros, pour voyager jusqu’à 7 000 km, mais les frais d’entretien sont astronomiques : 40 000 euros pour changer la moquette, 150 000 pour la peinture du fuselage, 8 000 euros par siège… Une tonne de carburant pour parcourir 1 500 km… Decaux, Bolloré, Arnault, Dassault, Frère, Magrez, tous possèdent un jet.
  • p.260 : les milliardaires américains et la conquête de l’espace, ‘Spaceship One’, Guy Laliberté premier touriste de l’espace pour 35 millions de dollars.

Richistan. A Journey Through the American Wealth Boom and the Lives of the New Rich

Robert Frank, 2007, 300 p.

L’auteur
Robert Frank a été reporter pour le ‘Wall Street Journal’ pendant douze ans, où il a notamment tenu le blog ‘The Wealth Report’.

Synthèse
Le livre de Robert Frank est une sorte de guide de voyage au sein d’un ‘pays parallèle’, peu connu, le Richistan : au départ, c’était un village, aujourd’hui c’est devenu une véritable nation.
Les données sur la richesse vont dans son sens. Quand John Rockefeller est devenu le premier milliardaire américain, ce fut un véritable choc. Sa fortune s’élevait à 14 milliards de dollars (en tenant compte de l’inflation), c’est-à-dire moins que chacun des cinq enfants de Sam Walton aujourd’hui. En 1985, il y en avait environ 13. En 2007, il y en avait plus de 1000. C’est un chiffre du Federal Reserve Board qui a attiré en 2003 l’attention de l’auteur : en huit ans, le nombre de millionnaires américains avait doublé, et ne montrait aucun signe de ralentissement : en 2003, il s’en est créé 227 000 ! Le boom des nouvelles technologies a entraîné la création de nouvelles fortunes : investisseurs de Wall Street, ‘corporate raiders’, ‘tech pioneers’, CEOs, ‘money managers’… Mais de nombreux entrepreneurs, des ‘masters of the banal’, selon l’auteur, sont aussi devenus richissimes en vendant des villages en céramique, de la mozzarella, des niches pour chien en forme d’igloo.
Les riches sont des ‘financial foreigners’ au sein de leur propre pays : ils disposent de leur propre système de santé, avec des ‘concierge doctors’, de leur propre réseau de jets privés et de salons d’accueil dans les aéroports. Robert Franck s’est littéralement mis dans leur peau pour assister aux mondanités (‘Red Cross Ball’ de Palm Beach), le meilleur moyen d’accéder à ces intouchables d’un nouveau genre. Il apprend à parler leur jargon. La plupart des ‘Richistanis’, comme il les appelle, obtiennent leur nationalité à la faveur d’un ‘liquidity event’, quand un autre rachète leur société, plutôt que grâce à un héritage. Les gestionnaires de hedge fund hantent les bas-fonds de Manhattan en quête d’artistes branchés, ou ‘noncorrelated assets’. ‘Affluent’ en richistani veut dire ‘not really rich’: le ticket d’entrée dans le monde des riches coûte au moins 10 millions de dollars.
Au Richistan, 1 million de dollars n’est rien, être millionnaire est très commun : après tout, il y en 9 millions. L’auteur distingue trois castes bien séparées : le Lower Richistan, qui regroupe 7,5 millions de foyers (1 à 10 millions de dollars) ; le Middle Richistan, qui en regroupe 2 millions (10 à 100 millions de dollars) ; l’Upper richistan, dont les quelques milliers de membres possèdent plus de 100 millions.
Robert Frank trahit certains codes révélateurs de la hiérarchie en cours au Richistan. Mercedes et Rolex sont-ils des signes de richesse ? Pas du tout, au contraire : les ‘affluent’ conduisent des Mercedes, les riches des Maybachs. Quant aux montres, l’auteur révèle le prix de celles des plus riches, 600 000 dollars, mais pas la marque…
Les Richistanis, dont le mode de vie devient toujours plus complexe à gérer, dépendent étroitement des ‘household managers’, des super-majordomes capables de manager plusieurs centaines de personnes, auxquels Robert Frank consacre l’intégralité de son premier chapitre. Ces majordomes, loin de ressembler au Nestor du Capitaine Haddock, sont plutôt considérés par leurs employeurs comme des ‘chief operating officer for My Life Inc.’. Ils sont formés par des universités spécialisées à devenir des experts en tableaux excel, en technologies domestiques et en agence de voyages, payés jusqu’à 120 000 dollars par an en début de carrière.
Posséder un yacht susceptible d’accueillir des centaines d’invités n’est pas une sinécure. Et l’éducation des ‘gosses de riches’ génère beaucoup de stress pour les familles soucieuses de l’héritage financier mais aussi moral et intellectuel qu’elles vont laisser à leurs descendants. Un ‘support group’ a été créé pour venir en aide aux Richistanis qui ne parviennent pas à ‘faire face émotionnellement’ à leur nouveau mode de vie.
Car les Richistanis aussi sont très anxieux de leur statut. Quand on leur demande avec quelle somme d’argent ils se sentent en sécurité, tous répondent le double de ce qu’ils possèdent ! Et comme beaucoup d’entre eux sont issus des classes moyennes, ils détestent être traités de riches. Ils ne possèdent pas de chauffeurs, par exemple, et conduisent eux-mêmes leurs Rolls-Royce – tout en possédant des yachts de 150 m, preuve d’une légère tendance à la bipolarité. Mais dans l’ensemble, la description des Richistanis n’est pas très réjouissante. Les habitants du Richistan n’ont pas l’air heureux, et même plutôt misérables.
Sachant que moins de 10 % des Richistanis sont des ‘Old Money’, et seulement 3 % des célébrités, d’où proviennent tous ces nouveaux riches ? Il y a les entrepreneurs, encensés par les médias : Bill Gates, Michael Dell, Ted Turner… Ils ont créé leur propre entreprise et vendu leur part à des investisseurs en bourse. Les cadres et employés qui possèdent des parts dans une entreprise gagnent le jackpot quand celle entre en bourse, comme les ‘Microsoft millionnaires’, par exemple. Les ‘Acquired’ sont les cadres qui ont vendu leur entreprises contre du cash (108 000 acquisitions ont généré 11 trillion de dollars depuis 1985). Les ‘Money Movers’, gestionnaires de hedge funds, font circuler des tsunamis de cash à travers le monde entier et prennent leur dîme au passage. Enfin, les ‘Salaried Rich’ constituent le top management des multinationales, dont le salaire est 170 fois supérieur à celui des employés moyens.

Citations et exemples

  • p.31 : « Since most of today’s Richistanis grew up middle class, they’re not used to having servants. They’re used to doing things themselves, and they’re uncomfortable with the stuffy formalities that often come with hiring house staff. » Un exemple suit, celui de Bob, tycoon de l’immobilier, qui s’est résolu à embaucher du personnel pour gérer son gigantesque ranch : « It’s not as glamorous as it sounds to have a house staff. You have all these people touching everything from you underwear to your mecidine. »
  • p.40 : « For the first time ever, the United States in 2004 supassed Europe in the population of millionaires. In 2005, the United States cranked out 227,000 new financial millionaires. China, despite all the talk about its new wealth, added only 20,000 new financial millionaires, and its total millionaire population is one-hundredth of America’s. India has only 83,000 millionaires – about the same as North Carolina. »
  • p.49 : « To make it into the top 1 % of Americans, you need a net worth of $6 million. That’s twice the level required in 1995. To get on Forbes 400 list of richest Americans, you have to be a billionaire. The entry price was only $418 million in 1995. » « For ages, the term ‘millionaire’ was synonymous with ‘rich’. Today, $1 million barely gets you a two-bedroom in Manhattan, let alone a place in the Hamptons. The wealth boom has created such a huge disconnect between Richistanis and the rest of the country that they now have dramatically different definitions of the term ‘rich’. »
  • p.55 : l’histoire d’Ed Bazinet, un entrepreneur catholique du Minnesota fort d’une fortune colossale de $100 millions, qu’il a gagné en vendant des villages miniatures en céramique et tout un tas d’autres objets du même genre ! En 2012, il a fini aux urgences psychiatriques après avoir dépensé $20 millions en babioles à une exposition à New York, dont $1,6 million en savons ! Il souffrait d’un ‘bipolar disorder’…
  • p.65 : Tim Blixseth, millionnaire satisfait sur son yacht au large du Mexique : « ‘Where the hell am I? I’ve been waking up in a different place every day this week, I feel like a vagabond.’ ‘Vagabond’ is a relative term when you’re traveling with him. On Sunday morning he woke up in his 3,000-sq-foot cabin at the Yellowstone Club, a private golf-and-ski club that Blixseth founded in the Montana Rockies. The next day he woke up at a luxury lodge on a 3,200-acre fishing ranch near Cody, Wyoming. Monday night, it was back home, ‘home’ also being a relative term. Blixseth and his wife, Edra, live on a 240-acre spread near Palm Springs, that makes most five-star resorts look puny by comparison. The estate has a 30,000-sq-foot mansion, 12 guest cottages–each the size of a single family home–a full-service spa, two swimming pools, an amphitheater and an underground ballroom. »
  • p.83 : « While the new rich can make giant fortunes in record time, they can lose them just as quickly. Financial markets and fast-changing technologies have created historic opportunities for entrepreneurs and corporate chiefs to make millions and billions virtually overnight. Yet they have also created historic oppotunities to lose it all equally fast. For Richistanis, this is new Fear fo Falling. While the bulk of the country’s top wealth used to be grounded in hard assets, like land, real estate, trucks, factories and buildings, much of today’s wealth is tethered to stocks, options, derivatives and other free-floating assets. As a consequence, Richistanis are more vulnerable than ever to sudden wealth shocks. »
  • p.104 : « The tensions between Old Money and New Money have been around long before [this new era]. In ancient Greece, the landed wealthy repeatedly feuded with New Money, who were traders making their fortunes from importing and exporting luxury goods like spices, perfumes and linens. Chester Starr, the Greek historian, wrote that the Greek nouveaux, at the same time they were trying to vanquish the Old Guard, were also desperate to be accepted in their social circles. Aristotle, who condemned all wealth as ‘insolent and arrogant’, had especially harsh words for the newly wealthy: ‘There is a difference between the character of the newly rich and of those whose wealth is of long standing, because the former have the vices of wealth in a greater degree and more; for, so to say, they have not been educated to the use of wealth. Their unjust acts are not due to malice, but partly to insolence, partly to lack of self control, which tends to make them commit assault and battery and adultery.’ »
  • p.107-108 : Avec ses deux yacht clubs, l’île de Nantucket est un lieu d’affrontement entre Old et New Money : la vieille élite dirigeante en déclin, l’establishment protestant, Ivy League schools, the Social Register, etc. vs les ‘Instapreneurs’, ‘no identifiable ‘ruling class’ or single set of values among the newly wealthy. While Old Wealth prided itself on modesty, tradition, public service, charity and sophisticated leisure, Richistanis pride themselves on their middle-class ethic, self-made fortunes and big spending. E. Digby Baltzell, who coined the term WASP: ‘the ruling elite became too insulated from the outside world to remain competitive in a fast-changing economy.’
  • p.121 : long chapitre ‘Size really does matter’, impossible à résumer tant il y a de chiffres et d’exemples, sur les habitudes extravagantes des riches, ‘the high-end shopping spree is being driven partly by peer pressure’. Yachts, immobilier, jets, voitures, art, horlogerie, expériences exclusives (rencontre exceptionnelle avec Nelson Mandela, visite du centre de contrôle de la NASA…), exemple d’un ‘dot-commer’ qui voulait visiter l’Écosse en exclusivité. Trois listes de dépenses annuelles de Richistanis, $80,000 en massages…
  • p.203 : « According to a 2005 study, less than half of today’s Richistanis agreed with the statement that ‘wealth has made me happier’. Even more suprising was the discovery that 10 % of millionaires (and 16 % of women millionaires) felt that their wealth actually created more problems than it solved. The American wealth boom has not only created more rich people; it has also created more rich-people problems. While money has showered Richistanis with obvious benefits, like freedom, power and all those boats and planes, it has also burdened them with troubles they never imagined on their climb to the top. » « All that striving and worrying has made Richistanis an especially anxious elite. Yet rather than grappling privately with their problems, like the Old Money crowd, Richistanis have come up with a more novel soclution–one that could exist only in an age of millions of millionaires. They’ve formed their own wealth support groups. »
  • p.209 : Un participant au support group : « ‘In creating wealth, it’s not just greed that motivates you, it’s fear. There really is a lot of interconnection between fear and greed. And if people stay worried, it’s part of what motivates them. We’re always worried.’ ‘You wonder how much is really enough,’ says another member. ‘How much do you think you need to have so you wouldn’t worry? Ten years ago, I used to think $5 million was enough to stay above the water line. Now it’s more. What’s the number? Is it $10 million ? $50 million ?’ »
  • p.243 : « The gap between the rich and everyone else has imposed costs. The record consumption by the rich has set a new standard for the rest of the country to try to follow and left the middle class working harder and taking in more debt to keep up. » « It has also made the rest of America less happy, since happiness is defined in large part by how well you’re doing compared to those around you. With so many people getting so rich–and parading their riches on TV and in public–the nonrich feel increasingly envious, inadequate or a combination of the two. As a result, Americans are spending more of their income on unnecessary luxuries to prove their status, even as the country underfunds pressing problems like the public-school system, roads, bridges, health care or the environment. As incomes continue to grow at the top and stagnate elsewhere, we will see even more of our national income devoted to luxury goods, the main effect of which will be to raise the bar that counts as luxury. »

Repenser la pauvreté

Esther Duflo, Abhijit V. Banerjee, Seuil, 2012, 430 p.

Les auteurs
Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, tous deux professeurs d’économie au MIT, ont cofondé et codirigent J-PAL (Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab), laboratoire d’action contre la pauvreté. J-PAL, dont les bureaux sont à Boston, au Cap, à Santiago du Chili, à Chennai et à Paris, commercialise des tests aléatoires contrôlés dans le secteur de la lutte contre la pauvreté. Depuis sa création, plus de 250 expérimentations ont été conduites dans une quarantaine de pays. Esther Duflo a été la première titulaire de la chaire « Savoirs contre pauvreté », au Collège de France.

Synthèse
Malgré des décennies d’échec de politiques visant à l’éradiquer, la pauvreté n’est pas insurmontable en soi, ce sont plutôt les théories économiques qui ont été mal pensées : telle est la conclusion à laquelle sont parvenus Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee après quinze années de recherche sur les mécanismes de la pauvreté.
Le défaut principal de ces politiques ? « Les pauvres », catégorie à part entière, en ont été exclus. Plus d’un milliard de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour. Or leur vie et leurs choix sont sources de connaissances pour les chercheurs : les pauvres ne sont pas moins rationnels que les autres, au contraire. Précisément parce qu’ils possèdent peu de choses, ils se montrent souvent extrêmement prudents dans leurs choix : ce n’est qu’en développant une économie complexe qu’ils peuvent survivre.
Pour mieux comprendre comment les pauvres décident de leurs actions, les auteurs ont emprunté leur méthode d’évaluation à la recherche médicale : les essais randomisés contrôlés (Randomized Controlled Trials – RCT). Ces tests permettent d’expérimenter à grande échelle les politiques de lutte contre la pauvreté et de valider ou d’invalider les hypothèses sur lesquelles celles-ci sont basées. En pratique, ils consistent à prendre deux groupes d’individus, l’un est le ‘groupe témoin’ (aucun dispositif ne lui est affecté) et l’autre le ‘groupe test’ (on lui affecte un dispositif). Les chercheurs observent les différences qui apparaissent ou non entre ces deux groupes afin d’évaluer l’impact réel du dispositif. Ces expérimentations de terrain permettent également de détecter des causalités insoupçonnées utilisables dans l’élaboration des politiques publiques.
Les résultats des expérimentations mettent en évidence des formes de raisonnement inattendues et originales. Par exemple, pour savoir si la distribution gratuite de moustiquaires a un impact plus grand dans la lutte contre le paludisme que leur vente pour une somme symbolique, comparer des personnes ayant bénéficié de ces deux programmes n’a pas de sens : si ces politiques ont été appliquées à des groupes différents, c’est bien parce que leurs caractéristiques étaient différentes au départ, et donc incomparables.
De même ce n’est pas pour des raisons religieuses que des parents n’amènent pas leurs enfants se faire vacciner, mais par manque de commodité et procrastination. Et si le microcrédit peine à se développer, ce n’est pas à cause de l’incapacité des populations à penser stratégiquement mais de l’incompatibilité entre la rigidité du microcrédit et les risques inhérents à l’entrepreneuriat.
La conclusion de l’ouvrage, qui regorge d’études de cas, prend la forme de cinq leçons tirées du travail d’évaluation effectué sur le terrain :
• Le manque d’information est à la base des mauvaises décisions des pauvres. Il faut donc des campagnes d’informations attrayantes, crédibles et apportant des nouveautés.
• Les pauvres ont plus de choix à faire que le reste de la population. Ils sont responsables à 100% des décisions qu’ils prennent et subissent beaucoup plus de pression, du fait qu’ils essaient au maximum de limiter leurs risques. Il faudrait leur faciliter la prise de décision. Par exemple: diminuer le prix du sel enrichi en iode améliore de manière décisive la santé, et incitera les plus pauvres à en faire leur choix par défaut.
• Les pauvres n’ont pas accès à certains marchés tels que l’épargne ou l’assurance maladie. Des innovations sociales et économiques ou encore l’intervention des pouvoirs publics est décisive pour y remédier, même si cela implique la gratuité de certains services.
• Ce ne sont pas les structures des pays pauvres qu’il faut changer mais la conception des politiques publiques. Les 3 ‘i’, inertie, ignorance, idéologie, sont souvent à l’origine de l’échec des politiques sociales.
• Préjugés et croyances peuvent avoir un impact dévastateur sur ce que les gens se croient capables de faire. Rompre les cercles vicieux est une nécessité.
Finalement, la question clé est plutôt « comment dépenser l’argent », et non « combien il faut en dépenser ». Plutôt que de chercher la cause ultime de la pauvreté afin d’en déterminer les solutions, mieux vaut se concentrer sur des cas concrets : comment résorber une épidémie de dengue, comment généraliser la vaccination, etc.
Les auteurs ouvrent une troisième voie dans le débat sur l’aide internationale qui oppose Jeffrey Sachs à William Easterley ou Dambisa Moyo. Pour le premier, l’aide internationale seule permet de résoudre le ‘piège à pauvreté’, William Easterley et Dambisa Moya jugent au contraire l’aide internationale nocive car elle perpétue la dépendance, la corruption, la mauvaise gouvernance et la pauvreté. Leur point commun : établir de grandes théories sur la pauvreté et ses solutions.
‘Repenser la pauvreté’ ne contient pas de principes généraux ni de grandes leçons pour combattre la pauvreté, mais plutôt un constat simple : « les petits changements ont de grands effets ». Les enfants kenyans vermifugés à l’école pendant deux ans (pour un cout de 1,36 USD PPA par enfant et par an) auront des revenus 20 % supérieurs tout au long de leur vie adulte, soit un gain total de 3269 USD PPA. Plutôt que d’attendre des politiques macro-économiques généralisables, Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee considèrent qu’il faut promouvoir la créativité pour trouver des solutions adaptées avant tout aux vraies réalités du quotidien des plus pauvres.

Citations et exemples 

  • p.32 : « On peut parler de ‘piège de la pauvreté’ chaque fois que la possibilité de ‘faire croître ses revenus ou sa richesse à un rythme très élevé’ est limitée pour ceux qui ont trop peu à investir, mais augmente de façon considérable pour ceux qui peuvent investir un peu plus. »
  • p.46, à propos de l’idée selon laquelle la pauvreté serait liée à la sous-alimentation : « Le raisonnement est simple. Pour survivre, le corps humain a besoin d’une certaine quantité de calories. Ainsi, lorsque quelqu’un est très pauvre, la nourriture qu’il peut acheter suffit à peine à sa survie et éventuellement à gagner le faible revenu dont il a besoin pour acheter cette nourriture. (…) À mesure que les gens s’enrichissent, ils peuvent acheter plus de nourriture. Une fois que les besoins du métabolisme de base sont assurés, toute nourriture supplémentaire accroît les forces de l’individu, lui permettant de produire bien plus que ce dont il a besoin pour simplement rester en vie. »
  • p.48 : « L’un des présupposés tacites de notre description du piège de pauvreté est que les pauvres mangent autant qu’ils le peuvent. S’il y avait la moindre chance qu’en mangeant un peu plus, les pauvres deviennent plus productifs et puissent ainsi s’extirper de la zone où ils sont piégés dans la pauvreté, leur meilleure stratégie serait de manger le plus possible. Pourtant ce n’est pas ce que l’on constate. La plupart des personnes qui vivent avec moins d’un dollar par jour ne paraissent pas se comporter comme si elles étaient affamées. Si c’était le cas, elles utiliseraient le moindre centime disponible pour se procurer davantage de calories. Mais ce n’est pas ce qu’elles font. Les données dont nous disposons concernant la vie des pauvres dans dix-huit pays nous montrent que la nourriture représente 45 % à 77 % du budget d’une famille pauvre dans les campagnes, et 52 % à 74 % dans les villes. Ce n’est pas parce que tout le reste sert à acheter des produits de première nécessité. Les pauvres ont le choix et décident de ne pas dépenser autant que possible pour manger. Lorsque les plus pauvres ont la possibilité de dépenser un peu plus pour leur alimentation, ils ne s’en servent pas seulement pour augmenter leur apport en calories. Ils achètent des calories qui ont meilleur goût, mais coûtent plus cher. Une sorte de ‘fuite vers la qualité’ dans la consommation alimentaire. »
  • p.67-68-69 : « Les pauvres résistent souvent aux projets merveilleux conçus à leur intention parce qu’ils ne croient pas que leurs promesses se réaliseront, ou en tout cas pas aussi bien que les chefs de projet le prétendent. Une autre explication des habitudes alimentaires des pauvres est qu’il y a des choses plus importantes dans leur vie que la nourriture. » Les auteurs citent par exemple les sommes considérables dépensées lors des mariages en Inde, ou des funérailles en Afrique (qui ont atteint des sommets avec l’explosion du Sida, au point que le roi du Swaziland a dû interdire purement et simplement les funérailles fastueuses). Ils citent aussi des villages reculés du Maroc où les habitants se plaignent de mal se nourrir, mais possèdent télévision, lecteur de DVD, antenne parabolique et téléphone portable : « La télévision, c’est plus important que la nourriture ! », s’exclame le chef de famille. « Pour les pauvres, les choses qui rendent la vie moins ennuyeuse sont une priorité, la télévision ou quelque chose de bon à manger. » Les nombreux petits plaisirs que s’offrent les pauvres « ne sont pas des achats impulsifs, ils ne sont pas le fait de gens qui ne réfléchissent pas assez à ce qu’ils font. Ils sont soigneusement pesés et manifestent des désirs profonds, que ceux-ci viennent des individus eux-mêmes ou de pressions extérieures. Le monde des pauvres nous apparaît souvent comme une série d’occasions manquées : nous nous demandons pourquoi ils ne renoncent pas temporairement à des dépenses [qui nous paraissent luxueuses pour eux] au profit d’investissements qui amélioreraient vraiment leur vie. Les pauvres, eux, pourraient bien être plus sceptiques que nous quant à ces prétendues occasions et quant à la possibilité de changer radicalement leur vie. Souvent ils agissent comme s’ils pensaient que tout changement assez significatif pour justifier des sacrifices prendrait simplement trop de temps. Cela pourrait expliquer pourquoi ils se focalisent sur l’ici et maintenant et semblent d’abord préoccupés de vivre leur vie de façon aussi agréable que possible et de faire la fête quand l’occasion se présente. »
  • p.72, après un chapitre à expliquer que le poste de dépenses le plus urgent pour les pauvres n’est pas celui de l’alimentation : « Le monde des pauvres nous apparaît souvent comme une série d’occasions manquées : nous nous demandons pourquoi ils ne renoncent pas temporairement à des dépenses comme celles-ci au profit d’investissements qui amélioreraient vraiment leur vie. Les pauvres, eux, pourraient bien être plus sceptiques que nous quant à ces prétendues occasions et quant à la possibilité de changer radicalement leur vie. Souvent, ils agissent comme s’ils pensaient que tout changement assez significatif pour justifier des sacrifices prendrait simplement trop de temps. Cela pourrait expliquer pourquoi ils se focalisent sur l’ici et maintenant et semblent d’abord préoccupés de vivre leur vie de façon aussi agréable que possible et de faire la fête quand l’occasion se présente. »
  • p.73 : « Si les mécanismes fondamentaux qui pourraient induire l’existence d’un piège de pauvreté lié à une mauvaise alimentation ne semblent pas à l’œuvre pour les adultes, cela ne signifie pas que se nourrir ne soit pas un problème pour les pauvres. Mais, moins que de quantité d’aliments, le problème est sans doute plus une question de qualité, et plus précisément de carences en micronutriments. »
  • p.213 : « L’un de nos amis, qui évolue dans le monde de la haute finance, dit toujours des pauvres qu’ils sont comme les gestionnaires de fonds spéculatifs : comme la leur, leur vie est extrêmement risquée. Selon lui, la seule différence entre les deux est l’écart de revenus. En réalité, il ne va pas assez loin : aucun spéculateur n’est responsable à 100 % de ses pertes, à la différence de presque tous les propriétaires de petits commerces ou les petits agriculteurs. De plus, les pauvres doivent souvent avancer eux-mêmes tout le capital, soit grâce aux ‘biens’ accumulés par leur famille, soit par des prêts – une situation que la plupart des spéculateurs n’ont jamais à affronter. » « Une large fraction des pauvres tient des petits commerces ou des petites exploitations agricoles. Selon notre base de données portant sur dix-huit pays, une moyenne de 44 % des urbains pauvres ont un commerce ne relevant pas de l’agriculture, tandis que la proportion de ruraux pauvres qui gèrent une exploitation agricole va de 25 % à 98 %. »
  • p.219 : « Non seulement les pauvres sont plus exposés aux risques que les moins pauvres, mais le même problème a souvent pour eux des conséquences bien plus dramatiques. Tout d’abord, les restrictions sont plus douloureuses pour quelqu’un qui consomme très peu au départ. Lorsqu’une famille qui bénéficie d’une certaine aisance doit réduire son budget, ses membres peuvent par exemple sacrifier quelques minutes de téléphone portable, acheter moins souvent de la viande ou envoyer les enfants dans une école moins chère. Mais pour les pauvres, une baisse importante de revenus peut entraîner des coupes dans des dépenses fondamentales. »
  • p.222 : « Être exposé à des risques (non seulement celui de voir ses revenus diminuer, mais aussi de mourir ou de tomber malade) est une source de préoccupation, qui engendre angoisse et dépression. Les symptômes de dépression sont bien plus fréquents chez les pauvres. Le fait d’être angoissé nuit à notre faculté de concentration, ce qui nous rend moins productifs. Il y en a particulier un lien fort entre la pauvreté et le niveau de cortisol, hormone liée au stress, produit par le corps. Inversement, on observe une moindre concentration de cortisol dans l’organisme lorsque les foyers reçoivent de l’aide. Les enfants de familles bénéficiant du programme Progresa, dispositif d’allocations mis en place au Mexique, en sécrétaient ainsi beaucoup moins que ceux dont les mères n’en bénéficiaient pas. »
  • p.245, chapitre consacré à la micro-finance, où elle est plutôt critiquée : risque élevé d’usure (p.258 & 262), peu de flexibilité (p.259), pas vraiment efficace pour l’’empowerment’ des femmes (‘aucun signe de transformation radicale. Nulle part nous n’avons constaté que les femmes avaient le sentiment d’avoir acquis plus de pouvoir, du moins dans des proportions mesurables.’, p.265) ; « Le microcrédit n’est pas non plus un moyen efficace pour découvrir les talents susceptibles de créer de grandes entreprises. Tout est fait dans la microfinance pour inciter les clients à la prudence, ce qui n’est pas la meilleure façon d’identifier les personnes ayant le goût du risque. Il y a bien sûr toujours des contre-exemples, mais ils sont extrêmement rares. Après plus de trente ans de fonctionnement, les prêts de la Grameen Bank restent, pour l’essentiel, très modestes. » (p.274)
  • p.320 : « Le nombre de propriétaires d’entreprises parmi les pauvres est impressionnant. Pourtant tout semble s’opposer à ce que les pauvres fondent des entreprises. Ils ont moins de fonds propres, et leur accès à l’assurance, aux services bancaires ou à toute autre source de financement abordable est très limité. Les prêteurs informels, la principale source de financement libre accessible aux personnes qui ne peuvent pas emprunter à des amis ou à de la famille exigent des taux d’intérêt mensuels d’au moins 4 %. En conséquence, il est plus difficile pour les pauvres de faire les investissements nécessaires à la gestion d’une véritable entreprise et leurs avoirs personnels sont davantage exposés aux risques liés à l’entreprise. Le simple fait qu’ils soient néanmoins presque autant à fonder une entreprise que leurs homologues plus riches est souvent interprété comme un signe de leur esprit entrepreneurial. »

Plutocrats. The rise of the new global surper-rich and the fall of everyone else

Chrystia Freeland, 2012, 340 p.

L’auteur
Chrystia Freeland est journaliste à Thomson Reuters, après plusieurs années au ‘Financial Times’, à Londres et à New York.

Synthèse
Le fossé entre les riches et les pauvres a toujours existé, mais en quelques décennies, il s’est transformé en golfe, avec l’avènement d’une élite mondiale à la tête de fortunes à peine concevables. Cette élite est le sujet du livre de Chrystia Freeland : elle étudie non pas les 1 % mais les 0,1 % qui considèrent avec dédain ceux qui ne gagnent ‘que’ quelques millions par an.
L’auteure examine les circonstances politiques et économiques qui ont permis l’apparition de cette nouvelle classe (‘tax cuts and other forms of economic liberalization’, ‘creation and marketing of increasingly complex financial instruments’), et ses conséquences, à partir de travaux universitaires et d’interviews avec des personnalités telles que George Soros, Eric Schmidt (Google) ou Michail Khodorkovsky.
Qui sont ces super-riches ? Avant toute chose, ce sont des hommes, prêts à sacrifier leur vie de famille dans leur quête effrénée de fortune. Un ‘executive’ qui passe un tiers de son temps en voyages d’affaires confiait non sans regret : « Nous connaissons mieux les hôtesses de l’air que nos propres épouses. »
Originaires des classes moyennes, ils ont bâti leur propre fortune assez tôt, plus qu’ils ne l’ont héritée. Ils sont diplômés des meilleures universités. Certains sont des outsiders d’une façon ou d’une autre – la plupart des oligarques russes, par exemple, sont des Juifs sortis des meilleures universités soviétiques –, et bien souvent des immigrés. L’auteure ne les tient pas responsable des inégalités, simplement ils sont arrivés au bon endroit au bon moment.
Sans surprise, banquiers et financiers dominent ce club, suivis par les titans des nouvelles technologies, et les avocats et professionnels de la santé à leur service ne sont pas bien loin : les superstars qui travaillent pour les super-riches se font très très bien payer !
Les observations de Chrystia Freeland s’appuient sur des recherches poussées et des statistiques solides. Elle remarque que la technologie et la mondialisation créent des ‘winner-take-all superstars’ dans pratiquement tous les secteurs, qui finissent pas rejoindre une bulle confortable et conformiste : ces personnalités assistent aux mêmes événements mondiaux, et utilisent les mêmes services. Qu’ils viennent d’Asie, d’Afrique, d’Amérique ou d’Europe, ‘they are becoming a transglobal community of peers who have more in common with one another than with their countrymen back home.’
Certains affichent une arrogance sans limite. Ainsi Mikhail Khodorkovsky déclarait-il que « si un homme n’est pas un oligarque, c’est que quelque chose ne va pas chez lui » – un jugement que ses années de prison ont probablement modéré… Et Chrystia Freeland de constater que la richesse superlative conjuguée avec l’excès d’auto-satisfaction peuvent produire un mélange hautement inflammable : en Chine, 14 milliardaires ont été exécutés au cours de la dernière décennie.
En forme de conclusion, Chrystia Freeland souligne les dangers pour la démocratie quand un petit groupe auto-satisfait domine le discours politique et cherche à faire pencher encore davantage le système en sa faveur. « L’influence des ultra-riches est insuffisante », affirme un donateur soutien des Républicains. Un autre réclame l’abolition de toutes les taxes, plaidant que l’État devrait au contraire récompenser Bill Gates, Steve Jobs et consorts pour leur contribution à la société : « Ces 1 % contribuent davantage à améliorer le monde que les 99 % autres » !
Ces super-élites sont sincèrement convaincues que ce qui est bon pour elles l’est pour le reste de la société. Tout en refusant d’admettre qu’un État puissant et intrusif est bien souvent leur meilleur allié, dans le capitalisme d’État à la chinoise aussi bien que dans le capitalisme protectionniste à la mode occidentale. Les banquiers en ont apporté amplement la preuve, en prenant des risques démesurés, sachant qu’ils étaient de toute façon « too big to fail ».
Comme l’a montré la crise financière, les meilleurs cerveaux vont là où est l’argent, ce qui explique l’impuissance des régulateurs, qui ne gagnent qu’une fraction des bonus stratosphériques des banquiers et financiers. Ceux-ci proclament sans cesse leur foi dans les vertus du marché libre, mais en même temps ils font pression pour que les marchés penchent toujours en leur faveur – au prix de la dévastation des classes moyennes et d’une mobilité sociale en panne. Ce faisant, ils détruisent le milieu même qui a permis leur succès fulgurant, au détriment de la totalité du reste de la population. Et l’auteure de rappeler le destin de Venise, la ville la plus riche d’Europe au 14e siècle : son déclin a commencé dès lors que ses élites ont abusé de leur influence pour exclure toute forme de concurrence au sein du gouvernement de la ville.

Citations et exemples

  • p.33 : partie The Winners, beaucoup de chiffres sur les riches aux Etats-Unis, actualisation des chiffres de ‘Richistan’, nombreuses références aux études de Saez et Piketty, ainsi qu’à Crédit Suisse. En 2010, les 0,01 % ont gagné $23,846,950, les 0,1 % $2,802,020, et les 1 % $1,019,089.
  • p.38 : chapitre La culture des ploutocrates, leurs extravagances, jets privés, l’Octopus, yacht de Paul Allen, équipé d’un sous-marins, d’une piscine, de deux hélicoptères. Nouveauté de ces riches : ils travaillent ! ce n’était pas le cas chez les riches de Fitzgerald dans les années 20, tous héritiers.
  • p.81 : « One way to understand what is happening at the top of the income distribution is to look at the numbers. Brian Bell and John Van Reenen, two economists at the Centre for Economic Performance at the London School of Economics, have done a careful study of Britain’s super-rich. Peering inside the top 1 %, they found a distribution almost as skewed as that within the economy as a whole–the top 2 % of the 1 % took 11 % of the wage share of that cohort in 1998, and 13 % in 2008. Among financiers, who are disproportionately represented within the British and American 1 %, the tilt toward the very top is even more pronounced.
  • p.84 : « Consider the 2012 Forbes billionaire liste. Just 104 of the 1,226 billionaires are women. »
  • p.194 : qui a été l’homme le plus riche de l’histoire ? Pas Marcus Crassus, malgré une fortune estimée à 200 millions de sesterces, équivalente au salaire de 32 000 Romains. Pas non plus les barons voleurs de l’Âge d’or, Andrew Carnegie (48 000 Américains), ni John Rockefeller (116 000 Américains)… Plutôt Carlos Slim (400 000 Mexicains) : il pourrait s’offrir 6 % de la production économique annuelle du Mexique.
  • p.221 : Dans les années 70, du temps de la jeunesse de Paul Volcker, ancien président de la Fed, les plus brillants cerveaux choisissaient l’enseignement ou le service public. Aujourd’hui, ils sont tous à Wall Street.
  • p.240 : un ploutocrate à New York, un soir d’automne 2011 : « The low-skilled American worker is the most overpaid worker in the world. » Un autre : « If the transformation of the world economy lifts four people in China and India out of poverty and into the middle class, and meanwhile one American drops out of the middle class, that’s not such a bad trade » !
  • p.242 : « the ‘not-our-fault’ mentality in Wall Street accounts for the plutocrats’ profound sense of victimization in the Obama era. » Plusieurs réactions outrées, haineuses contre Obama et sa soi-disant volonté de nuire à Wall Street.

Les religions et le luxe

Pascal Morand, IFM / Regard, 2012, 250 p.

L’auteur
Diplômé d’HEC et docteur en sciences économiques, Pascal Morand est directeur général d’ESCP Europe depuis 2006. Avec Pierre Bergé, il a lancé puis dirigé l’Institut français de la mode (IFM) devenue l’école de management de référence pour les métiers du luxe.

Synthèse
La mondialisation des campagnes de publicité, et la soif de consommation sur tous les continents gomment-elles les particularités propres à chaque civilisation, du rapport à la richesse, à l’ostentation et à la volupté ? Contre toute attente, la réponse est non : la consommation des riches reste sous l’influence étroite des sagesses et religions qui ont toutes élaboré leurs propres représentations de la richesse. Et la sécularisation n’en a pas supprimé l’importance : le religieux garde toujours un impact sur l’économique, car il établit une morale sociale plus prégnante que la croyance elle-même. Cette thèse originale défendue par Pascal Morand constitue en quelque sorte un nouveau plaidoyer en faveur de la diversité des civilisations.
En prenant le luxe comme étude de cas, l’auteur se livre à une analyse comparative des trois religions du Livre, mais aussi des sagesses asiatiques, confucianisme, hindouisme, bouddhisme. Ses références nombreuses aux textes sacrés comme à l’histoire révèlent que dans toutes les religions ou sagesses coexistent deux tendances contradictoires : l’une, proche du ‘noyau dur’ originel, condamne la richesse et le luxe ; l’autre, plus distante des sources historiques, les tolère, voire les justifie.
Nouveau Testament, Coran, Protestantisme, Bouddhisme condamnent le luxe et l’ostentation opulente des Églises. En revanche, la Torah encourage l’enrichissement car l’activité économique et l’acquisition de biens matériels constituent un chemin de libération spirituelle pour le juif ; Confucius, lui non plus, n’a jamais rejeté le profit. En toute religion ou sagesse, la position rigoriste cohabite toujours avec son opposée : cette dialectique se trouve dépassée si on considère leur positionnement moral commun face à la richesse. Toutes les religions la légitiment si elle résulte d’un travail honnête, si elle est vécue dans la tempérance et la modération ; si elle est produite mais redistribuée dans le souci de générosité sociale et non dilapidée pour la seule jouissance personnelle : le juif n’oublie jamais l’indigent. De même le luxe reste acceptable s’il ne tombe ni dans l’ostentation ni dans l’excès. Pascal Morand rejoint ici Max Weber : « la richesse n’est condamnable que lorsqu’elle incite à la paresse, à l’indolence ou à la jouissance coupable de la vie ».
Car dans toute religion ou sagesse, la richesse demeure indissociable d’un statut social, que l’on soit roi, homme de religion ou noble laïc. L’Église a toujours eu besoin du faste, « le luxe pour Dieu » : la flamboyance gothique —tissus, or des processions, chants et musique— impressionnaient les croyants ; les excès fastueux du baroque visaient à contrer l’austérité de la Réforme… Indissociable des arts et de la recherche esthétique, la richesse reste légitime dans l’Europe chrétienne. Certains courants, comme l’islam chiite ou le judaïsme sépharade autorisent le luxe et les plaisirs des sens si le croyant demeure dans la rectitude morale, et le Bouddhisme et l’Hindouisme tiennent le même discours : le luxe est le fait des riches, l’attribut de certaines castes et représente une des voies vers la quête de l’immortalité : « Pour renoncer il faut avoir joui ». En Chine, depuis Confucius, la richesse signale « la face », la représentation : le luxe ritualisé correspond à un statut identifiable, et chaque Chinois consomme en conformité avec les normes de son groupe social, car il est vulgaire et méprisable de chercher la richesse et le luxe pour soi seul.
L’influence du shinto et du bouddhisme zen dans le luxe japonais, reflétée par « la permanence du naturel, de l’imparfait apparent, du détail et du minimal », a été sublimée, selon Pascal Morand, par les représentations du bon goût mondial des couturiers japonais à la mode dans les années 1980. Finalement les religions ne prohibent guère la consommation des riches. Seuls les wahhabites condamnent le port des bijoux, en raison d’une crainte d’ordre diabolique : ils considèrent que leur tintement évoque celui des portes de l’enfer.
En soulignant ce lien paradoxal de l’économique et du religieux, Pascal Morand surprend et passionne. Si religions et sagesses condamnent la richesse et le luxe, elles ne cessent, dans le même temps de les légitimer, car l’argent, mauvais maître pour le croyant, reste un bon serviteur de sa position sociale.

Citations et exemples

Le livre est divisé en dix chapitres, qui correspondent chacun à une religion / sagesse. À chaque fois, l’auteur a exploré les textes fondateurs pour en synthétiser tout le discours sur la richesse, son acceptation ou sa condamnation. Ci-dessous quelques extraits et citations des chapitres sur le catholicisme, le protestantisme, le judaïsme, et l’islam.

  • Le chapitre sur le catholicisme contient de nombreuses références extraites du Nouveau testament, dont p.26, l’une des plus fameuses : « Il est plus facile à un chameau d’entrer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (Évangile selon Saint-Matthieu) ; plusieurs extraits p.27 des épîtres de Saint-Paul acceptant la richesse ; p.30, les pères de l’Eglise exprimèrent sans ambages le rejet de la richesse et du luxe : « pour briller dans le ciel, il faut rejeter l’or ici-bas » ; p.43, « dans le catholicisme, le luxe n’a de légitimité que s’il comprend une dimension artistique et esthétique propre à réduire la culpabilité qu’il amène avec lui. La volupté qui l’accompagne est tolérée. »
  • Le chapitre sur le protestantisme cite abondamment les grands fondateurs, Luther, Calvin, Zwingli : p.45, Luther n’a eu de cesse de stipendier la richesse, et quand il parle de richesse, c’est en la rattachant à la foi ; pour Calvin, p.55, « Accepter les biens de ce monde avec distance et retenue est possible, en jouir est intolérable et méprisable, franchissant bien rapidement les frontières de la bestialité » ; p.65, « les barons voleurs du ‘Gilded Age’ étaient bien souvent de confession protestante – puritaine – et ils ont évacué et rejeté la dimension spirituelle et les restrictions éthiques qui sous-tendaient le comportement économique de leurs parents et grands-parents (…) mais vers la fin de leur vie, l’aspiration à la rédemption les a inclinés à la philanthropie, et ce d’autant que la richesse avait été généralement obtenue d’une manière impitoyable » ; p.66, « Andrew Carnegie établit un lien explicite avec la doctrine calviniste : ‘Le jour viendra, dans peu de temps, où l’homme qui meurt en laissant derrière lui une richesse en millions disponibles s’éteindra ‘sans larmes, sans honneurs et sans cantiques de grâce.’ Malheur à celui qui devient riche.’ »
  • p.87 : Dans la Torah, « la richesse est très présente, par exemple dans le Deutéronome : ‘Il t’aimera, te bénira, te multipliera, il bénira le fruit de ton ventre et le fruit de ton sol, ton froment, ton moût et ton huile fraîche, la parturition de tes vaches et les portées de tes brebis, sur le sol qu’il a juré à tes pères de te donner. Béni sera-tu plus que tous les peuples !’. Mais la richesse ne peut être que le fruit du travail : ‘Le labeur de tes mains, tu t’en nourriras, heureux sera-tu, tout ira bien pour toi.’ ‘Tout homme à qui Dieu a donné richesse et ressources et à qui il a laissé le pouvoir d’en manger, d’en prendre sa part et de jouir de son travail, cela est un don de Dieu.’ » ; p.91, « La légitimation de la richesse en fait-elle une finalité ? Pour Stefan Zweig, rien n’est plus faux : ‘La richesse n’est qu’un degré intermédiaire, un moyen d’atteindre son but véritable, et nullement une fin en soi. La volonté réelle du Juif, son idéal immanent, est de s’élever spirituellement, d’atteindre à un niveau culturel supérieur… Le pieux, le savant versé dans la connaissance des Écritures, est mille fois plus estimé que le riche au sein de la Communauté. Cette prééminence du spirituel est commune aux riches de toutes les conditions.’ » ; p.98, « La richesse étant encouragée, il est naturel de profiter de ce qu’elle permet d’acquérir, comme de jouir de la vie en général : ‘Une belle maison, une belle femme, de beaux vêtements, élargissent l’esprit. Une belle voix, un beau spectacle, un bon parfum le calment.’ »
  • L’islam semble paradoxal sur la richesse, p.111, « D’un côté le Coran prône l’égalitarisme et met en exergue les dangers de l’argent et de la possession d’une manière qui n’est pas sans rappeler la virulence de certains textes chrétiens. De l’autre on trouve dans le Coran et les hadiths, des prescriptions compatibles avec les idées de richesse, d’ostentation et de volupté. Toute la tradition musulmane offre d’innombrables exemples de luxe, d’opulence et de profusion, mêlés à un raffinement d’égale intensité, notamment dans les descriptions coraniques du paradis. » ; p.117, « Dieu permet de profiter de la vie si la rectitude morale est préservée, et l’on peut profiter du luxe mais dans un cadre légitimé, normé. L’islam ne vilipende pas celui qui achète une maison plus grande ou une voiture de luxe, ou qui jouit de la vie en dépensant de l’argent qu’il a gagné de façon vertueuse. Toutefois ni l’ostentation ni le caractère outrageusement dépensier du nanti ne sont honorables. »

Le temps des riches. Anatomie d’une sécession

Thierry Pech, Seuil, 2011, 180 p.

L’auteur
Thierry Pech, normalien, est directeur de la rédaction du mensuel Alternatives économiques. Il a été entre autres activités secrétaire général de la République des Idées, au Seuil, conseiller à la CFDT.

Synthèse
Depuis une trentaine d’années en France, les revenus et le patrimoine d’une minorité, environ 6 000 personnes (soit 0,01% des Français), n’ont cessé de s’accroitre, tandis que ceux du reste de la population stagnaient ou diminuaient. Une oligarchie, pour reprendre le mot utilisé par l’auteur, a émergé, composée de financiers, de patrons, de spéculateurs, auxquels s’ajoutent les artistes et les sportifs. Par leurs rémunérations hors normes, ces personnalités sont, d’après l’auteur, « devenues un problème » pour la justice sociale, l’efficacité économique et la démocratie.
« Les riches ont largué les amarres : ils ont fait sécession du reste de la société ». Leurs gains sont désormais sans commune mesure avec ceux de leurs concitoyens, et ils échappent toujours davantage aux contraintes de la solidarité. En 2007, les ultra-riches gagnaient environ soixante fois le revenu moyen français… contre vingt fois en 1995.
L’auteur avance plusieurs explications. La montée en puissance du capitalisme financier a supplanté le capitalisme managérial en vogue dans les années 1980, quand les dirigeants d’entreprise ont profité d’un actionnariat émietté pour affirmer leur pouvoir. Les actionnaires ont repris en main les industries, provoquant la disparition d’une grande partie de celles-ci par une course effrénée aux dividendes. Le boom de la finance, plus récent, a complété le pouvoir des chefs d’entreprises par celui des banquiers, traders et spéculateurs en bourse.
Autre forme d’enrichissement : l’héritage, une tendance favorisée à la fois par une faible inflation et la récession de l’économie réelle. La fiscalité a été adaptée pour protéger la richesse installée aux dépens de l’investissement, sous le prétexte de ne pas faire fuir les hauts revenus et le capital.
D’où vient que nos démocraties aient ainsi laissé se détacher un peloton dont l’échappée belle a fini par se transformer en quasi-sécession ? Thierry Pech met en avant des causes idéologiques : l’utilité sociale prétendue de l’égoïsme, le rôle moteur d’aventuriers tels Bernard Tapie, la tolérance des dirigeants politiques à l’égard de l’enrichissement personnel… Il faut ménager les riches, les protéger, pour le bien de l’économie. Les riches seraient les bienfaiteurs de l’humanité : l’auteur évoque « le formidable relâchement du frein fiscal sur les plus aisés depuis une vingtaine d’années », décidé de façon parfaitement démocratique, et soutenu par « un refus largement répandu de l’impôt » dans les foyers français.
Mais les pauvres n’échappent pas à la critique de l’auteur. D’une certaine façon, ils seraient coupables de l’ascension des riches, sur lesquels ils portent un regard ambivalent : « C’est le double mystère de l’exception et de l’excès ». Les riches continuent de faire rêver, comme le montre le succès de la presse populaire. Beaucoup de pauvres n’aspirent qu’à s’enrichir, négligeant le fait que les riches ne le sont devenus qu’au détriment de la solidarité nationale, à laquelle ils doivent pourtant leur éducation, leur santé, leurs plaisirs. Cette « dette sociale » condamne d’office leur sécession.

Exemples et citations

  • p.11 : « La sécession des riches s’accompagne ainsi d’une récession de la démocratie. » « Les justifications contemporaines de la richesse reposent presque toutes sur l’idée que les riches ne seraient pas des hommes comme les autres, qu’ils échapperaient au champ gravitationnel des interdépendances sociales, soit par les talents particuliers qu’ils possèderaient et qui en feraient des êtres d’exception, soit par une constitution morale propre qui les tiendrait dans une forme d’indifférence à l’égard du commun des mortels, soit encore par des stratégies de classe par lesquelles ils auraient organisé leur éloignement et leur quasi-autarcie. »
  • p.15 : « Sans le dire trop fort, la France a consenti depuis une trentaine d’années d’importants efforts d’hospitalité à l’égard des plus fortunés, à l’instar de la plupart de ses voisins. »
  • p.21 : « La fortune s’est longtemps enveloppée de discrétion, elle se protège d’une publicité qu’elle sait périlleuse. L’INSEE aura mis lui-même plus de cinquante ans à accepter de produire une étude sur les très hauts revenus : la première sur ce sujet date de…2010. » Plus loin : « l’INSEE préfère parler des ‘hauts revenus’ plutôt que des ‘riches’. (…) Un scrupule lexical qui l’honore, mais qui n’a pas son pareil à l’égard des pauvres… La pauvreté s’avoue quand la richesse s’euphémise. »
  • p.23 : « Quand on demande aux millionnaires quelle fortune serait nécessaire pour qu’ils se sentent vraiment à l’aise, ils indiquent tous une somme avoisinant le double de leur patrimoine. »
  • p.23 : « La plupart des gens ont tendance à surestimer les revenus des pauvres et à sous-estimer ceux des riches. »
  • p.41 : « Pour neuf Français sur dix, les revenus tirés du patrimoine (placements, loyers, ventes, etc.) ne représentent que 2,6 % des ressources totales, un revenu marginal dans l’ensemble de leur budget. Mais tout en haut de la pyramide sociale, pour les 0,01 % les plus aisés, la composition des revenus n’a rien à voir : les revenus du patrimoine représentent environ la moitié de la totalité de leurs gains. »
  • p.50 : « Les plus fortunés connaissent une lente progression de leurs revenus tout au long des Trente Glorieuses (1945-1975), alors même que l’économie affiche des taux de croissance quasi inégalés (5,5 % en moyenne pendant plusieurs décennies). Preuve que la croissance n’a pas toujours besoin d’une classe nombreuse d’individus très riches et que les bienfaits collectifs de l’activité n’empruntent pas toujours la pente descendante du trickle down. Les Trente Glorieuses portent assez mal leur nom du point de vue des très riches. » « Les grands cycles de l’histoire économique récente semblent inversés quand on les considère du point de vue des très riches. Pour eux, les Trente Glorieuses auront été des décennies de croissance lente, et les Trente Piteuses qui ont suivi, des décennies de croissance très rapide. Les riches ont vécu l’histoire de ces dernières décennies à front renversé. »
  • p.62 : « Le risque d’une société d’héritiers n’est pas seulement que la richesse circule pour une large part par voir d’héritage, mais que la précarité fasse de même, gelant ainsi un peu plus les flux de la mobilité sociale. »
  • p.127, à propos de la dette sociale des riches : « Ces élus de la fortune ne se sont pas faits eux-mêmes : ils ont été nourris, éduqués, soignés, protégés par un environnement social qui déborde largement les frontières de leur famille. Leur réussite dépend étroitement d’un réseau d’interdépendances particulièrement vaste dans des sociétés à division du travail complexe. En dernière analyse, il dépend aussi fortement de l’existence, en bout de chaîne, de clients, de consommateurs, de spectateurs ou de simples partenaires solvables. »
  • p.135, à propos de la « supposée méfiance française » face à l’argent : « Cette France rétive à l’accumulation des richesses se retrouve au troisième rang mondial des pays qui accueillent le plus de millionnaires en dollars : selon une étude du Crédit suisse publiée en septembre 2010, la France abriterait 2,2 millions des quelques 24 millions de personnes dans ce cas dans le monde, soit 9 % du total. »
  • p.136, toujours à propos de la méfiance française : « De nombreuses enquêtes suggèrent que les Français ont un rapport de plus en plus décomplexé avec l’argent et la richesse. Dans une série de sondages réalisés de 1989 à 2010, à la question « Quels sentiments éprouvez-vous à l’égard des personnes qui sont riches ? », 45 % des sondés citaient la méfiance en 1989. En 1998, 70 % l’indifférence, et 13 % l’admiration. En 2010, 56 % des sondés déclaraient que leur but principal dans la vie était de gagner beaucoup d’argent. »
  • p.143 : « Bien conseillés ou bien informés, les riches ne paient pour ainsi dire jamais les impôts affichés. Ils paient en revanche très cher les conseillers fiscaux : il est sans doute plus doux d’enrichir celui qui vous donne le sentiment de vous protéger, que celui qui vous donne le sentiment de vous dépouiller, en l’occurrence l’État. De fait, les mieux organisés arrivent à anéantir presque totalement leur impôt. »
  • p.146 : « Katia Weindenfeld parle à juste titre d’une ‘nouvelle démocratie censitaire’, où la participation indirecte à l’action publique est proportionnée à la fortune des contribuables. »
  • p.170 : « La protection sociale, en dépit de ses difficultés et de ses crises, n’a jamais couvert autant d’individus contre les grands risques de l’existence. Nous vivons à cet égard dans les sociétés parmi les plus sûres non seulement du monde, mais de l’histoire humaine. Et pour y parvenir, il a fallu considérer que la richesse des individus ne relevait pas intégralement de la sphère privée et qu’il était légitime d’en socialiser une partie. »

Le nouvel âge de la solidarité

Nicolas Duvoux, Seuil, coll. La République des idées, 2011, 180 p.

L’auteur
Nicolas Duvoux est sociologue, maître de conférences à l’université Paris Descartes.

Synthèse
Le système de protection sociale français n’est plus à un paradoxe près. Alors que, depuis plus d’une vingtaine d’années maintenant, les politiques publiques ne cessent d’accumuler les mesures d’assistance et de promouvoir l’intégration (par le RMI, puis par le RSA au premier chef), la pauvreté s’est banalisée. En tout, les minima sociaux couvrent directement 3,5 millions de personnes, et plus de 6 millions si l’on compte les ayants droit. La pauvreté touche 13,5 % de la population, soit plus de 8 millions de personnes. Et rien n’indique que la situation s’améliore ; ce serait plutôt le contraire.
Second paradoxe : tandis que certains dénigrent cette population qui bénéficie de l’assistance, les études montrent qu’en réalité le vrai problème est le non-recours. Près des deux tiers des allocataires potentiels du RSA « activité » ne font pas les démarches nécessaires pour recevoir les aides auxquelles ils ont pourtant droit.
Bref, ces politiques inefficaces produisent de la précarité, plus qu’elles ne la combattent, déplore Nicolas Duvaux.
Court rappel historique : l’État social qui s’installe après la Seconde guerre mondiale, se substitue à l’assistance, principe fondateur des politiques publiques contre le paupérisme. Il promeut une forte protection sociale, c’est-à-dire un système d’assurance qui couvre les risques supportés par les travailleurs et leur famille.
Mais le regain de nouvelles formes de pauvreté et d’exclusion, à partir des années 80, liées à la pérennisation du chômage et à la précarisation de l’emploi, a entraîné une sorte de retour en arrière, en intégrant de plus en plus de dispositifs d’assistance. Même si ceux-ci comprenaient une forte dimension d’insertion (le ‘I’ de RMI), cette évolution signale l’apparition d’une « protection sociale à deux vitesses », écartelée entre les protections d’un salariat bien intégré et le monde des « pauvres », auxquels sont réservés les minima sociaux : le « droit des pauvres » est devenu « un droit pauvre ».
Le tableau brossé par Nicolas Duvoux de ces politiques de lutte contre la pauvreté menées depuis les années 80 est sans complaisance : les prestations servies au titre de l’aide sociale ont été perçues comme « peu légitimes », comme c’est le cas lorsque ceux qui reçoivent ne sont pas ceux qui payent. Elles sont inefficaces et, parfois même, nuisibles lorsqu’elles favorisent la dépendance, la perte d’autonomie des assistés et qu’elles perpétuent la précarité qu’elles sont censées combattre. Ensuite, cette assistance a engendré une stigmatisation des assistés, assimilés à des « profiteurs » par une partie croissante de la population. Cette dénonciation, très répandue depuis quelques années, masque une profonde ignorance des mutations de l’État social depuis une trentaine d’années. Elle ignore la nature des véritables questions que le développement de l’assistance soulève aujourd’hui.
Face à cette réticence, la collectivité a développé l’idée de contreparties, ou de conditionnalité, aux effets pervers redoutables. D’abord, parce que la pauvreté laborieuse est en quelque sorte institutionnalisée. Ensuite, parce que les couches populaires « trop riches » pour bénéficier de l’aide sociale développent un ressentiment contre les bénéficiaires.
Il s’agit aujourd’hui « d’inventer une nouvelle solidarité », de « refonder un contrat social qui réconcilie l’autonomie des individus et la solidarité nationale » : l’auteur plaide en faveur d’une « citoyenneté sociale », instaurant un continuum entre assurance et assistance, réduisant les inégalités et faisant de l’aide sociale un droit à part entière.

Citations et exemples

  • p.7 : « Les minima sociaux couvrent directement 3,5 millions de personnes, et plus de 6 millions si l’on compte les ayants droit. La pauvreté touche 13,5 % de la population, soit plus de 8 millions de personnes. Et rien n’indique que la solution s’améliore ; ce serait plutôt le contraire. »
  • p.8 : « Le développement de l’assistance a produit un certain nombre d’effets pervers. Incapables de combattre efficacement la précarité, les prestations comme le RMI et le RSA s’en accommodent, voire la structurent. (…) Faute de s’attaquer aux racines d’une précarité grandissante, la nouvelle politique sociale crée plus de difficultés qu’elle n’apporte de solution. »
  • p.9 : « Même s’il faut se garder de diagnostiquer une ‘explosion’ de la pauvreté en France, nous assistons à une rupture par rapport aux décennies précédentes, au cours desquelles la pauvreté avait diminué. Aujourd’hui, les niveaux de pauvreté sont redevenus équivalents à ceux du début des années 80. »
  • p.13 : « La révolution de l’État-providence a consisté à ôter au droit social l’évaluation des comportements des individus qui en étaient les destinataires. Il a fallu soustraire aux autorités locales le droit de regard qu’elles avaient sur ‘leurs’ pauvres. »
  • p.17 : « L’assistance a longtemps constitué la seule réponse à la question sociale. (…) Nous assistons aujourd’hui à un retour en force de l’assistance. En trente ans, à une protection sociale universaliste s’est substituée, pour partie, une protection résiduelle, centrée sur les ‘exclus’. C’est un vrai renversement de tendance par rapport à la période des Trente Glorieuses. »
  • p.21 : « Jusque dans les années 70, la vieillesse est souvent synonyme de pauvreté, et seule la montée en puissance du système des retraites pour les générations issues du baby-boom a été en mesure d’enrayer ce phénomène. C’est grâce à l’action de l’État social que la pauvreté parmi les personnes âgées a pu diminuer de moitié jusqu’à aujourd’hui. Signe d’un renversement de tendance, la pauvreté repart à la hausse au sein de cette population, sous l’effet, entre autres, des différentes réformes des retraites entre 1993 et 2010.
  • p.22 : « La Sécurité sociale a permis d’intégrer des couches de plus en plus larges de la population à partir de leur ancrage sur le marché du travail. Le ‘pauvre’ a été escamoté par l’État social, qui s’attachait et s’attache toujours, en France, à protéger le statut du ‘travailleur’. »
  • p.24 : « Dans les années 1980 et 1990, la multiplication des catégories de personnes touchées par le chômage a entraîné une porosité croissante entre chômage et pauvreté. Le chômage est de moins en moins le résultat d’une perte temporaire et occasionnelle de travail : il renvoie à un état qui résulte d’un processus d’éloignement par rapport au marché du travail. Ces situations hétérogènes ont été désignées par un vocable éloquent et fédérateur : l’’exclusion’. »
  • p.30 : « La volonté d’apporter une réponse politique à la question de la pauvreté est bien une spécificité française. (…) Une nation qui vient de proclamer l’universalité des droits de l’homme a le devoir de soulager les souffrances des pauvres. (…) La portée symbolique de l’assistance fait planer une atmosphère de gravité religieuse entretenue, à intervalles réguliers, par des figures charismatiques (l’abbé Pierre, le père Wresinski, etc.).
  • p.34 : « On ne compte plus aujourd’hui les droits et les structures spécifiquement dédiés aux populations vulnérables, permanences d’accès aux soins de santé, dispositions relatives à l’accès à l’eau, à l’électricité, au gaz, aux services téléphoniques ou encore aux services bancaires. »
  • p.38 : « La lutte contre la pauvreté ne peut s’exonérer d’une réflexion sur les inégalités. Pourtant, les allocataires de l’assistance sont accusés, de manière presque obsessionnelle, de bénéficier de ‘privilèges’ plus ou moins indus. »
  • p.40 : « Le paradoxe est que les politiques censées juguler la ‘nouvelle pauvreté’ ont accompagné son prolongement dans la ‘pauvreté laborieuse’, traduction du phénomène des ‘working poor’ connu de longue date dans les pays anglo-saxons. »
  • p.42 : « Trois facteurs explicatifs peuvent être dégagés pour expliquer le développement et la persistance de la ‘pauvreté laborieuse’ en France : les bas salaires horaires, les faibles durées de travail, les emplois instables. Les travailleurs pauvres sont concentrés dans quelques secteurs : hôtellerie, restauration, commerce, nettoyage. Dans leur immense majorité, ils occupent des emplois à temps partiel ou des emplois de courte durée. »
  • p.43 : « La ‘pauvreté laborieuse’ ne frappe pas au hasard. Si les femmes ne représentent pas la majorité des ‘travailleurs pauvres’, elles occupent la majorité des emplois à faible rémunération : plus de 16 % des actives sont concernées. Un accident familial suffit souvent à les plonger dans la pauvreté : la vulnérabilité des familles monoparentales en atteste. Leur exposition à la pauvreté est trois fois supérieure à celle des autres ménages : elles représentent 7 % des familles, mais 20 % des ménages pauvres. Ces femmes cumulent les effets de l’instabilité sur le marché du travail et des relations dans la sphère privée. Elles paient ces désavantages cumulatifs au moment de la retraite et disposent de pensions d’un montant significativement inférieur à celles des hommes. »
  • p.93 : « Il faut garder à l’esprit les montants en jeu : 20 milliards d’euros (sur les 624 milliards d’euros que représentent les comptes de la protection sociale en 2009) sont consacrés à financer l’ensemble des minima sociaux, lesquels couvrent plus de 6 millions de personnes (y compris les enfants). Le décile le plus défavorisé de la population (les 10 % les plus pauvres) reçoit environ 3 % des sommes engagées pour la protection sociale. »

La peur du déclassement

Éric Maurin, Seuil, coll. La République des idées, 2009, 100 p.

L’auteur
Éric Maurin est directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’École d’économie de Paris. Il a publié aux Éditions du Seuil L’Égalité des possibles (2002), Le Ghetto français (2005) et La Nouvelle Question scolaire (2007).

Synthèse
Phénomène de rupture, le déclassement conduit un individu à perdre sa position sociale. Dans un contexte de crise économique c’est une question primordiale car les individus voient leurs opportunités se réduire. La peur du déclassement, « un mal typiquement français », d’après Éric Maurin, est un phénomène d’une autre nature : c’est la perception du risque de déclassement. Cette notion psychologique et sociale, bien distincte de la réalité du déclassement proprement dit, concerne des individus qui ne le subiront peut-être jamais, et c’est tout l’intérêt de ce livre que de questionner les liens entre le déclassement réel et sa perception.
Cette peur pose un problème spécifique dans le cadre de l’économie française contemporaine, car être licencié aujourd’hui entraîne une période de chômage de longue durée et la perte d’un statut. Dès lors, le coût du déclassement devient immédiatement très élevé. Il induit un comportement surprotecteur de la part de ceux qui ont le plus à perdre, c’est-à-dire les classes moyennes et les classes supérieures.
Soulignant les spécificités de la société française, « société à statut », comme il la qualifie, Eric Maurin analyse la situation des individus, cinq ans après leur insertion sur le marché du travail à partir d’études économétriques et d’enquêtes de l’INSEE et du Cereq. De 1945 à 1974 se mettent en place des dispositifs de protection de l’emploi : supervision administrative, consultation des représentants du personnel, préavis, indemnités de licenciement, salaire minimum… Face au retournement économique de 1974, la protection de l’emploi reste la règle, et l’ajustement se fait par la mise en place des formes atypiques de travail à l’image du CDD en 1979 qui permettent une situation intermédiaire entre chômage et CDI.
Un salarié en CDI au début des années 80 se trouve donc dans une situation où il a beaucoup à perdre. Pourtant, les CDD ne se substituent pas aux CDI, ils deviennent un moyen pour les entreprises de gérer les flux de main d’œuvre : transformation en CDI quand les perspectives le permettent et fin du contrat en cas de récession. Une personne sans CDI connaît donc un déclassement réel en cas de ralentissement économique, puisque la perspective d’un emploi stable et protégé s’éloigne. Ce sont principalement les jeunes qui souffrent de cette situation : derniers arrivés sur le marché du travail, premières victimes. Et comme dans le même temps les relations de travail fondées sur la concurrence entre salariés sont de plus individualisées, la peur du déclassement devient un problème central, quand bien même les risques diffèrent selon le statut des individus.
Dans un deuxième temps, Eric Maurin étudie la récession de 1993 qui frappe la société française après la mise en œuvre d’une politique de démocratisation de l’enseignement scolaire et supérieur. Il constate que la nouvelle génération de diplômés, voyant les opportunités d’emploi du secteur privé se réduire, cherche à tout prix à acquérir un statut stable dans la fonction publique. Comme le nombre de postes ouverts aux concours de la fonction publique n’augmente pas, la concurrence est forte pour obtenir un emploi public. Les générations de fonctionnaires issues de la récession sont donc plus diplômées que les générations précédentes. Ayant obtenu ce statut de haute lutte, ces fonctionnaires surdiplômés redoutent plus que tout le déclassement et perçoivent toute remise en cause comme une injustice. D’où l’apparition d’un syndicalisme plus radical cherchant à protéger le statut des fonctionnaires (SUD), ou le vote « non » au Traité constitutionnel européen contre une construction européenne perçue comme étant d’inspiration libérale.
Enfin, Eric Maurin pose les enjeux de la récession actuelle : la surprotection des salariés en place favorise la polarisation sociale. La solution politique la plus simple consiste à protéger les personnes ayant déjà un statut. Pourtant, la protection des salariés contre les licenciements incite les entreprises à ne pas embaucher, ce qui freine le retour à l’emploi pour ceux qui n’ont pas un statut protégé, une tendance confirmée par de nombreuses études économiques empiriques.
La protection des salariés accroît donc l’anxiété de ceux qui ont un emploi protégé car la perte de leur statut devient catastrophique. D’où un plaidoyer en faveur d’une réduction des inégalités de statut en cherchant à accroître l’intégration sociale de ceux qui ont les statuts les moins favorables.

Citations et exemples

  • p.6 : « La peur du déclassement assiège plus encore les classes moyennes et supérieures, celles qui bénéficient des meilleurs statuts dans la société et des protections les plus efficaces, et qui ont donc beaucoup à perdre. »
  • p.6 : « En 2007, l’INSEE recensait 14 600 sans-abri ; si l’ont retient le chiffre de 100 000 personnes, avancé par les associations d’aide aux SDF, on peut calculer que 0,16 % de la population française vit dans la rue. »
  • p.7 : « Le risque de déclassement n’est nulle part aussi élevé qu’en France et nulle part réparti de façon aussi inégalitaire entre ceux qui ont un diplôme et ceux qui n’en ont pas. »
  • p.10 : « Les récessions, en raison de leur caractère profondément anxiogène, façonnent les sociétés en accentuant leur propension au pessimisme et au conservatisme social. Ce scénario est en train de se reproduire avec la crise que nous traversons, ce qui n’est pas de bon augure. »
  • p.25 : « Caractéristique paradoxale du modèle français : même les plus protégés sont anxieux du lendemain. Et l’essentiel de l’incertitude porte sur le moment particulier de la vie où l’on entre sur le marché du travail. »
  • p.27 : « Le modèle social issu des Trente Glorieuses a pour caractéristique de faire porter l’essentiel des chocs sur les nouveaux venus et, plus généralement, sur tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne sont pas installés dans les protections d’un emploi stable. En revanche, les personnes ayant acquis une certaine ancienneté sont, dans leur immense majorité, protégées des restructurations successives. »
  • p.29 : « Une caractéristique fondamentale du modèle social français reste la répartition très  inégale de l’insécurité sociale entre un petit nombre de statuts. Dans ce type de modèle, le déclassement est un drame pour ceux qui en sont les victimes, mais il reste rare. »
  • p.30 : « Les cadres, naguère si protégés, voient eux aussi leurs statuts s’éroder en même temps que leurs effectifs se multiplient.
  • p.72 : « La peur d’échouer à l’école s’accroît dans tous les milieux sociaux, mais nulle part de façon aussi écrasante qu’au sein des classes supérieures de la société, autrefois beaucoup mieux protégées de la concurrence des classes les moins favorisées. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la démocratisation de l’école que d’être ainsi au principe du durcissement de la concurrence scolaire et de la persistance d’inégalités sociales extrêmement profondes à l’école. »
  • p.76 : « La peur du déclassement anime notre société et lui donne son énergie, mais la multiplication effective des déclassés signerait son arrêt de mort. »
  • p.76 : En cas de récession, « les réflexes des dirigeants sont prévisibles : la gauche a d’emblée évoqué le rétablissement de l’autorisation administrative de licenciement, tandis que le gouvernement a multiplié les mesures en faveur des sites menacés. Dans un cas comme dans l’autre, le premier geste est adressé non aux personnes vivant à la périphérie de l’emploi, mais à celles qui bénéficient déjà d’un contrat stable. » « D’un point de vue politique, il est plus rentable de se poser ponctuellement en rempart contre les licenciements économiques que de lutter pour l’embauche des jeunes chômeurs et des anciens déclassés. Dans une société telle que la société française, une politique de protection sélective trouvera toujours plus de relais et d’écho qu’une politique de sécurisation universelle. (…) Il faut bien avoir conscience que, en renforçant davantage la protection des salariés en place, on a de grandes chances de durcir la polarisation sociale du pays et les anxiétés qu’elle diffuse, surtout au sein des catégories les plus protégées du salariat. »
  • « p.78 : « Un peu partout en Europe, les débats font fureur sur la flexibilité, mais celle-ci ne constituerait pas un enjeu crucial : les pays où les salariés sont les mieux protégés contre les licenciements sont certes les pays où les pertes d’emploi sont les plus rares, mais ce sont également ceux où les chômeurs ont les plus grandes difficultés à retrouver un emploi. »
  • p.79 : « De façon générale, on a pu constater que les pays où les inégalités devant la protection des emplois sont les moins fortes sont également les pays où les inégalités de salaire sont les plus aiguës. Les sociétés d’Europe continentale ne sont pas particulièrement inégalitaires par rapport aux sociétés anglo-saxonnes ; simplement, l’ordre social repose sur des inégalités beaucoup plus statutaires et permanentes. »

Fiche de lecture – L’argent sans foi ni loi

L’argent sans foi ni loi, Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Textuel, 2012, 100 pages.

Les auteurs : anciens directeurs de recherche au CNRS, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sont sociologues spécialisés dans l’étude des plus riches, et auteurs de plusieurs best-sellers.

Synthèse

C’est une alerte majeure que lancent les deux sociologues dans ce dernier ouvrage, conçu comme un long entretien : désormais étalé au grand jour sans complexe par ceux qui l’accaparent, l’argent s’est imposé comme la valeur ultime. Les auteurs expliquent comment « l’argent fou, dématérialisé, dérégulé, coupé du corps social », a été détourné de sa fonction initiale pour devenir une arme au service des nantis, et ils reviennent sur les transformations économiques des années 80, et le triomphe d’un capitalisme financier, spéculatif et mondialisé : « La virtualisation de la monnaie, la dérégulation des marchés, les arrangements entre financiers et politiques, l’exil fiscal et le dumping social sont autant de stratégies dans l’impressionnante panoplie des oligarques qui leur permet de conserver et de consolider leurs privilèges exorbitants ».
Les auteurs soulignent à quel point l’argent, de simple instrument d’échange, est devenu un moyen d’asseoir l’autorité et les privilèges des classes dominantes. Ainsi, la virtualisation des marchés, les spéculations boursières, les paradis fiscaux et autres arrangements financiers représentent autant de procédés favorisant l’installation d’« une oligarchie organisée et structurée ». Ils permettent de tirer des revenus supplémentaires provenant de produits financiers et d’arrangements fiscaux, tout en tenant les classes populaires à l’écart des transactions.
Le monde vu par les auteurs se divise en trois classes : un prolétariat qui subit des formes d’exploitation de plus en plus brutales ; des classes moyennes, précarisées, divisées et déboussolées par la « crise » ; et la classes dominante, celle qui a remporté, comme disait Warren Buffet, la « guerre des classes » parce qu’elle est solidaire, organisée, et parce que elle est « la seule classe sociale en soi et pour soi », selon le mot de Jean-Paul Sartre. Cette confiscation ultime donne aux dominants le pouvoir de rendre les inégalités de richesses légitimes et acceptables grâce à leur mainmise sur les médias.
Exemples à l’appui, les auteurs montrent comment les grandes fortunes traditionnelles se sont adaptées aux lois du néolibéralisme, en compétition avec les nouveaux riches. Ils analysent cet effet de sidération et de fascination que l’argent produit sur les masses, orchestré par une mise en scène médiatique sans précédent de la fortune. L’argent comme valeur omniprésente à un moment où la misère augmente de façon drastique : ce paradoxe, cette rupture inédite sapent les fondements de la démocratie. Mais comment faire pour se réapproprier l’argent fou et faire en sorte qu’il circule dans le corps social ?
Le propos, radical, ne se limite pas à une dénonciation de la situation. S’appuyant sur de nombreux exemples et propositions concrètes, les auteurs suggèrent de rendre à l’État son rôle de régulateur, et de revenir à un encadrement plus strict de l’argent, afin qu’il redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : « un bien public au service de l’homme », et non l’inverse.
Ils n’hésitent pas à prôner des mesures sévères telles que la nationalisation des banques ou la mise en place d’embargos sur les paradis fiscaux. Ils plaident aussi pour des solutions plus progressives, comme le contrôle plus strict des marchés financiers et « l’établissement d’une conscience morale et éthique de la part de ceux qui ont l’argent ». Ils proposent enfin de rendre compréhensibles au plus grand nombre les logiques de la spéculation par l’enseignement du droit et de la finance à l’école républicaine.

Citations et exemples

➢ p.13 : « L’ère Sarkozy n’a fait que porter au premier rang de l’État, en pleine lumière, une banalisation de la grande richesse d’où toute idée de culpabilité semble être exclue. Cette attitude décomplexée devant la richesse est nouvelle. » « Désormais, la richesse, la notoriété ou la reconnaissance dépendent moins de la valeur de ce qu’on l’on fait que de ce que l’on gagne. » « L’argent devient l’instrument de la réalisation de soi-même, un moyen pour satisfaire les fantasmes de toute puissance et de jouissance infinie. »
➢ p.16 : « Par une loi de janvier 1973, la Banque de France s’est vue interdire de prêter à l’État, assurant ainsi aux marchés financiers la possibilité d’accaparer les intérêts des emprunts publics. »
➢ p.17 : « L’époque de la dérégulation de la finance s’ouvre sous le premier mandat de François Mitterrand. Un nouveau type de capitalisme se met en place, dans lequel les financiers possèdent désormais le pouvoir sur les politiques, avec donc la complicité de ces derniers, y compris lorsqu’ils revendiquent les valeurs du socialisme. »
➢ p.18 : « Le dogme capitaliste néolibéral s’est alors présenté comme une description ‘naturelle’ du monde, comme allant de soi. (…) Dans ce contexte, la spéculation sur les marchés financiers est présentée comme économiquement normale. »
➢ p.21 : « S’il fallait retenir trois héritiers emblématiques de la noblesse reconvertie dans la finance, ce seraient Ernest-Antoine Seillière de Laborde, Marc Ladreit de Lacharrière et Jacques de Larosière de Champfeu. La bourgeoisie a ses propres dynasties, qu’elles soient anciennes comme les Taittinger ou les Schneider, ou plus récentes comme les Bouygues, Lagardère, Dassault ou Bolloré, et enfin ses nouveaux riches comme Xavier Niel. Ce qui caractérise les membres de cette classe, au-delà de l’ancienneté dans la classe, c’est la multidimensionnalité des formes de richesse : ils possèdent non seulement de l’argent, mais ils le transfigurent par la culture, les réseaux sociaux et la richesse symbolique qui va jusqu’à façonner leurs corps en corps de classe. »
➢ p.25 : « Les dirigeants du CAC 40 ont bénéficié d’une hausse moyenne de 34 % de leur rémunération totale pour un montant moyen de 4,11 millions d’euros, pour l’année 2010. »
➢ p.27 : « Ces grandes familles, connues et reconnues, fortunées depuis plusieurs générations, dont une part sont issus de la noblesse, se sont toujours magnifiquement adaptées, et ce à chaque étape du système capitaliste. Elles ont converti leur capital agricole et foncier en capital industriel ou bancaire dans la seconde moitié du 19e siècle, puis le capital financier a pris le pouvoir au 20e siècle, et surtout au 21e. Le fonctionnement des marchés financiers fait partie de l’éducation des enfants, puisqu’autour de la table familiale il se trouve souvent un conseiller fiscal ou un avocat d’affaires. Les jeunes héritiers sont préparés à prendre la succession des parents à la tête de la fortune familiale. Ils doivent être capables, une fois arrivés à l’âge adulte, de jeter un œil averti sur leur patrimoine, quand bien même ils choisiraient pour profession toute autre activité que les affaires. »
➢ p.29 : « Les grandes familles sont sommées de s’adapter à un monde où l’argent est devenu un marqueur social tout aussi visible qu’un carré Hermès. » « Au sein des grandes familles, on apprend que le système capitaliste est le seul qui soit naturel et imaginable, à l’image du soleil qui chauffe ou de la lune qui brille – les autres systèmes de pensée n’étant qu’idéologies. Du coup, pratiquer l’optimisation fiscale, voire la fraude avec le recours aux paradis fiscaux, tout cela leur paraît aller de soi face à un État à leurs yeux bien trop gourmand. Elles intériorisent tout un discours autojustificateur, contre l’État et l’impôt, contre les fonctionnaires, pour que leurs biens restent dans la famille. Je n’ai jamais pu observer le moindre sentiment de mauvaise conscience sur cette question, que ce soit dans les dîners où nous étions conviés ou lors d’entretiens. »
➢ p.30 : « Je prendrai le cas de cet avocat fiscaliste, qui s’occupe des affaires des gens du milieu dont il est issu : tout se passe de manière souple voire décontractée, puisqu’ils se trouvent entre camarades de « classe » pour traiter des meilleurs placements. Mais du coup, il nous a avoué avoir quelque difficulté à présenter sa demande d’honoraires car une telle crudité dans les relations ne manquerait pas d’en rompre le charme. »
➢ p.30, exemple des Wildenstein, dynastie de marchands d’art, « révélateur de ce sentiment d’impunité face à des fraudes fiscales d’importance. »
➢ p.32 : « Il existe des cas particuliers, dont celui de Charles-Henri Filippi, membre du conseil d’administration de L’Oréal, qui a été le conseiller du PDG du CCF, devenu HSBC, auteur de L’Argent sans maître, un livre qui dénonce les dérives du milieu bancaire. L’auteur ne conteste pas le système capitaliste, mais il met en question ses turpitudes. ‘L’argent atteint aujourd’hui un statut de puissance totale, écrit-il : il a explosé quantitativement ; il est devenu le symbole absolu rivalisant avec le langage ; il est passé de moyen à celui d‘objet essentiel de la vie des hommes. »
➢ p.35, à propos des classements des riches, le premier en France étant publié dans L’Expansion en 1985 : « Il est important de souligner la nouveauté de ces classements : avant les années 1980, le niveau de richesse apparaissait peu dans la sphère publique. Il existait bien sûr un affichage de la richesse, plu contrôlé, mais on ne parlait pas de l’argent en tant que tel. Aujourd’hui, la classe sociale des oligarques est globalement mobilisée dans cette compétition consistant à démontrer sa réussite et son pouvoir de domination par l’importance de sa fortune. »
➢ p.37 sur le patrimoine des riches : « La caractéristique de la classe des riches est de savoir diversifier ses investissements pour diminuer les risques. Cette diversification existe déjà au niveau du patrimoine immobilier : les familles fortunées auront un château, une maison au bord de la mer, un chalet à la montagne, un vignoble, des forêts, des terres agricoles. Les œuvres d’art décorent leurs demeures. Leurs biens et leurs bijoux, joyaux souvent uniques, se transmettent de génération en génération. Par ailleurs, ces grandes familles possèdent un gros portefeuille de valeurs mobilières, qui peut représenter plus de 90 % de leur fortune, avec des investissements en ‘bon père de famille’ et d’autres plus ou moins risqués. Elles prévoient tout pour que leur fortune soit pérenne : les parents font le maximum de donations aux enfants et utilisent les plans d’épargne logement et tous les types de placements garantis par l’État. »
➢ p.39 : « Le caritatif ou le mécénat des plus riches est d’autant plus important que la pression fiscale qui s’exerce sur leurs revenus est plus faible. » « Le caritatif et le mécénat sont avant tout une habile stratégie de communication et un leurre efficace pour masquer les dérives inégalitaires de la fiscalité. »
➢ p.40 : « Aujourd’hui les membres de la classe dominante rivalisent d’initiatives en direction des quartiers défavorisés pour y découvrir les jeunes les plus prometteurs pour le système économique en place. C’est faire d’une pierre deux coups : limiter les risques de révolte et par la même occasion recruter les plus performants qui deviendront les plus reconnaissants envers le capital. Il s’agit se sélectionner les plus doués pour leur donner plus de chances de réussir. L’idéologie néolibérale et son dogme de la compétition pénètrent ainsi jusqu’au cœur des cités ‘sensibles’. »
➢ p.44 : « Il faut relire Georg Simmel et sa Philosophie de l’argent pour comprendre comment l’argent est devenu une sorte de dieu. Simmel pense, en 1900, qu’une guerre symbolique visant à atteindre l’universel s’est instaurée entre les religions et l’argent. Plus d’un siècle après, on constate que l’argent a gagné cette guerre, qu’il a désormais atteint une valeur mondiale. Il est devenu une fin existentielle pour la classe dominante, d’autant plus facilement que cette classe a des prétentions à l’universel puisqu’elle ne cesse de transformer ses intérêts particuliers en intérêts généraux. »
➢ p.55, Thomas Jefferson, troisième président des Etats-Unis, en 1802 : « Les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent sa monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour des banques priveront les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront sans maison et sans toit sur la terre que leurs parents ont conquise. » Commentaire des auteurs : « Ce texte est troublant car il montre que les dérives de l’argent fou ont été pensées depuis longtemps. »
➢ p.87 : « Le problème général de la social-démocratie, qui revendique des valeurs de partage et se prétend favorable à la mixité sociale, c’est que dans le même temps, elle n’agit pas contre les sources des inégalités et des processus ségrégatifs. Cette gymnastique acrobatique a pu fonctionner tant bien que mal pendant les Trente Glorieuses, dans une phase de croissance élevée. Les inégalités pouvaient exister mais elles étaient plus facilement tolérables dans un mouvement général d’amélioration des conditions de vie. (…) Le tournant néolibéral et l’apparition d’un chômage de masse ont remis en cause se statu quo instable. La social-démocratie ne pouvait plus gérer ces contradictions croissantes entre ses idéaux proclamés, et son action laxiste envers un capitalisme débridé. Elle n’est en tout cas plus adaptée à cette phase spéculative et aventureuse d’accumulation inégale et intense de richesses de moins en moins partagées. »

Fiche de lecture au format pdf.

Deux générations dans la débine

Jean-François Laé, Numa Murard, Bayard, 2012, 430 p.

Les auteurs
Jean-François Laé et Numa Murard, sociologues, enseignent dans les universités Paris 7 et 8.

Synthèse
Trente ans après, Jean-François Laé et Numa Murard retournent aux Écameaux. Construite pour éliminer les dernières « poches de pauvreté », pensées comme résiduelles, des Trente glorieuses, cette cité de transit près de Rouen était le lieu de leur première enquête, et ils en avaient tiré un livre en 1985, ‘L’argent des pauvres’. La cité a été détruite, ses occupants relogés et les enfants sont devenus parents à leur tour, mais la pauvreté n’a pas disparu. Que s’est-il passé en trente ans ?
À l’origine les deux sociologues voulaient renverser l’image véhiculée par les associations et par la plupart des travaux, quitte à présenter les pauvres comme dans le film d’Ettore Scola ‘Affreux, sales et méchants’ (1976). L’enquête des années 2000, elle, raconte l’histoire des habitants depuis l’ancienne cité de transit. Elle met en évidence la décomposition produite par le chômage, les conséquences de l’appauvrissement économique sur l’habitat, le travail, les modes de vie, la famille, et le rapport avec les institutions. Aux indicateurs de déclin économique et de paupérisation (baisse de la population, hausse des chômeurs et des allocataires, notamment du RSA, fuite des cadres et des professions intermédiaires, fermeture de classes de collège, etc.) s’ajoutent des indices tout aussi significatifs, comme la fermeture des boutiques du centre ville, des rues complètement abandonnées, le vieillissement des HLM.
Les auteurs, qui ont accédé aux fiches d’allocataires des services sociaux, observent la reproduction de la précarité. Ils se sont livrés à un véritable jeu de piste : comment retrouver la trace des habitants de l’ancienne cité, qui changent constamment de domicile pour fuir les dettes et les ennuis ? Car les pauvres usent de stratagèmes avant d’être rattrapés par les créances : « Quand on est pauvre, il y a deux moyens pour résister : soit être suffisamment nombreux pour être en mesure de repousser l’importun, soit se faire tout petit, invisible ». Jouer sur des identités administratives multiples est une façon de brouiller les pistes et de souffler un peu face à la ritournelle des contentieux en tout genre.
La perte de l’emploi, donc du statut, et le risque de descendre l’échelle de la dignité sont au cœur de la déchéance, et la distinction n’est pas l’apanage des classes supérieures : il faut ne pas être perçu comme des « cas sos », des « mendiants » qui ne peuvent fumer que des roulées et non des « cousues ». Les perceptions de la pauvreté font apparaître des différences allant du clochard, sans argent ni lieu ni parents ni amis, au nanti qui dispose d’un revenu stable. Au-delà règnent l’aisance, la fortune, autant de zones inconnues, impénétrables.
Le chômage, c’est aussi l’apprentissage de la « bonne volonté », comme l’attestent les courriers échangés par les chômeurs avec les administrations publiques, publiées par les auteurs. Un rendez-vous raté provoque l’arrêt du versement des allocations et il faut montrer sa sincérité, se démarquer des « assistés » : aux frontières du salariat et du RSA, le chômage est devenu « une nouvelle scène morale de gestion des pauvres ». Un emploi, cela signifie un loyer payé à jour, une famille stable, un couple qui dure.
L’observation des audiences au tribunal de Rouen est aussi riche d’enseignements. Elle met en scène, d’un côté, les hommes privés de leur permis de conduire pour excès d’alcool, n’ayant pas payé leurs pensions alimentaires ou leur contravention sur la route ; de l’autre, des femmes poursuivies pour dettes de loyers, les endettements sur les cartes de crédit, les délits des enfants.
Autre changement fort : les relations sont aujourd’hui moins subies et plus électives. Les habitants semblent avoir perdu la force que représentait le regroupement des pauvres dans un espace. Jadis, les gens de la cité partageaient une même expérience de la précarité et de l’étiquetage. Aujourd’hui, c’est la fragmentation qui domine ces milieux populaires. D’un côté, les histoires se répètent, ce qui traduit souvent une communauté de destin et un sentiment d’intemporalité. De l’autre, certaines différences sont soulignées : les familles ne sont plus aussi nombreuses, la scolarité des enfants plus longue, les décohabitations plus franches, les conditions de vie se sont dégradées, les poches de pauvreté d’hier se sont diffusées et disséminées dans les communes de l’agglomération.

Citations et exemples

  • p.81 : les effets de la désindustrialisation sur un segment de la vallée de la Seine, dans les méandres en amont de Rouen, « segment marqué par une longue histoire industrielle, dont le souvenir s’accroche à des entreprises aussi célèbres que Blin et Blin, La Chapelle d’Arblay, Renault, Kuhlman… Cette désindustrialisation a frappé plus que tout le reste le travail non qualifié ou peu qualifié, la force de travail simple, formée sur le tas. Elle a donc détruit brutalement et continûment la valeur du capital physique, du corps, de la sueur, détérioré les conditions de vie, l’alimentation, le logement, la santé, et finalement atteint les personnes elles-mêmes, leur réputation, leur capacité, mais pas leur désir de rester ‘convenables’ aux yeux d’autrui. »
  • p.83-4 : « Au milieu des années 90, alors que la cité de transit avait fait son temps et était déjà démolie, nous avons observé la massification de la pauvreté au lieu de sa disparition. (…) La massification de la pauvreté nous apparaît particulièrement révélatrice du caractère idéologique des représentations sur les prétendues Trente glorieuses et sur l’apogée de l’État social ou État providence. Les familles de nos enquêtes n’ont jamais été stables, elles n’ont jamais été stabilisées, ni par la progression des droits des salariés, ni par la progression des transferts sociaux. »
  • p.157 : « Nous avons continué à fréquenter des tribunaux, des instances publiques de conciliation, comme autant de théâtres d’accusation, de contre-scènes de nos récits. De Rouen à Creil, de Senlis à Bobigny, les corridors sont pleins de figures d’accusés, pris dans des chaînes d’émotions et de raisons. Du tribunal des prud’hommes aux commissions d’appel des chômeurs, des audiences pénales aux convocations de la CAF, les institutions surplombent la vie du pauvre en continu, la bordent étroitement, l’éclairant violemment dans ses moments critiques. »
  • p.161 : « Être poursuivi est un trait majeur qui sépare les pauvres des classes salariées, une vie tourmentée d’une vie respectable. Sous les ordres de la justice, de nombreuses familles sont empoignées dans des affaires au long cours, ‘elle est connue de nos services’, susurre la greffière. (…) Qu’elles viennent de la police, de l’administration municipale ou des tribunaux d’instance ou pénaux, les poursuites suscitent toujours autant d’indignations auprès des familles rencontrées, tant les conséquences se font à leurs désavantages. »
  • p.205 : « Le chômage est devenu une autre scène sociale, notamment depuis les années 2000, depuis que l’ANPE organise le suivi des demandeurs d’emploi au travers de nouveaux instruments d’enregistrement, sur le modèle du passeport et du livret de compétences, une version moderne du livret ouvrier qui non seulement certifie les compétences des travailleurs/chômeurs, mais également institue des procédures obligatoires, comme des brevets d’activité et de capacité, des pointages de tournées de recherche d’emploi, et surtout des convocations à tour de bras. »
  • p.226 : « Absence à convocation, recherche d’emploi insuffisante, manque d’actes positifs de recherche, oubli de déclaration de travail temporaire, refus d’emploi, fausse déclaration, les motifs de radiation par Pôle emploi ne manquent pas. Le signalement est déclenché par le service de contrôle de la recherche d’emploi de la Direction départementale du travail. »
  • p.230 : « Dans les milieux populaires, la suspension du chômage est un affront. C’est l’équivalent du non-paiement du salaire, assorti d’une accusation de ‘se tourner les pouces’. Or les possibilités d’organiser sa vie diminuent à mesure que grandit l’appauvrissement : la garde des enfants ne peut plus être assurée, prendre le train devient un obstacle, la voiture antérieurement utilisée est revendue pour faire des économies, le retard de loyer devient un mode de prolongation de l’économie quotidienne.
  • p.312 : « Lorsque le frigo et le placard sont vides, la fébrilité s’empare de la cité Blanchard. Pour se procurer le repas du soir, on saisit n’importe quelle occasion, n’importe quelle magouille, n’importe quel travail qui fera la pièce de dix francs salvatrice, les deux bons acceptés par l’épicier ou le panier accordé par les éducateurs. C’est de l’économie au coup par coup : on prête la main au gardien pour les poubelles ; à tout hasard, on passe voir les éducateurs ; on fait une tournée de ferraille en ville ; on essaie de revendre un meuble ou un bibelot. C’est un état d’urgence qui autorise le vol chez l’épicier, l’exigence d’un remboursement immédiat de la part d’un voisin qu’il aurait mieux valu ne pas brusquer, la casse du local des éducateurs, la fauche dans les champs, l’emprunt forcé à plus faible que soi. Les inégalités sont flagrantes dans ce quotidien. Celui qui dispose d’un revenu acceptable ne connaît pas cette panique car il maitrise un temps plus étendu. Les autres doivent gérer et prévoir en fonction de ces aléas, de ces brusques ruptures qui créent des gouffres dans des finances déjà précaires. »

À quoi servent les riches ?

Jean-Philippe Delsol, Nicolas Lecaussin, Éd. Jean-Claude Lattès, 2012, 240 p.

Les auteurs
Jean-Philippe Delsol est avocat et administrateur de l’Institut de Recherches Économiques et Fiscales (IREF). Nicolas Lecaussin est directeur du développement de l’IREF, auteur de ‘Cet État qui tue la France’.

Synthèse
La cause est entendue : pour remplir les caisses de l’État, il faut plus de rentrées fiscales donc plus d’impôts. Et qui doit payer ? Les « riches », bien sûr. ‘À quoi servent les riches’ entreprend de démonter les nombreux clichés sur les « riches » véhiculés par les médias et le pouvoir politique. Il pointe cette crainte « irraisonnée » de déplaire au peuple, plutôt que de lui expliquer combien tous gagneraient à laisser quelques-uns s’enrichir encore plus que les autres.
Beaucoup de fortunes sont constituées par l’intelligence et le travail et il ne doit pas y avoir de honte à gagner une fortune honnêtement. Il est faux de dire que les riches ne paient pas d’impôts ou qu’ils en paient moins que les autres, car que sait-on au fond du montant d‘impôts qu’ils paient ? Les riches, qui ont « leur propre fardeau à porter et leur solitude de riches », victimes de « 22 nouvelles hausses d’impôts depuis cinq ans », sont suffisamment taxés pour décider de quitter le pays. Et sait-on combien d’emplois ils créent ?
À force de s’attaquer aux riches du privé, on négligerait souvent, comme l’auteur se complaît à le rappeler, ceux qui s’enrichissent sur le dos de l’État et des contribuables. Politiques, hauts fonctionnaires, certaines catégories d’agents du service public profitent pourtant pleinement des dépenses publiques faites par un État « hors de contrôle ».
L’auteur propose quatre solutions pour remédier aux problèmes de l’exil fiscal.
La première consiste à baisser les dépenses de l’Etat, qui représentent aujourd’hui 56% du PIB français. Jean-Philippe Delsol évalue au passage à 50% le nombre de Français vivant de l’argent public – en additionnant un peu rapidement les fonctionnaires et les bénéficiaires des aides sociales, chômeurs et allocataires de tout poil.
Deuxièmement, il faut baisser les impôts. La courbe de l’économiste Arthur Laffer, montre qu’au delà d’un certain seuil d’imposition, le produit fiscal baisse. De nombreux exemples dans l’histoire de France en attesteraient (1936, 1981). Et Jean-Philippe Delsol de rapporter le mot de l’économiste français, Barthélemy de Laffemas : « Les hauts taux tuent les totaux »…
En troisième place figure la suppression des 560 niches fiscales. Officiellement, leur coût annuel s’élève à 60 milliards d’euros, mais le sénateur Philippe Marini, ex-président de la commission des finances, l’estimait plutôt à 230 milliards d’euros. L’auteur propose à la place le même impôt proportionnel, pour tous, pour toujours, appelé à l’étranger « Flat Tax » (10 % et 20 % selon les pays). En France, une tranche à 2 % jusqu’à 8 000 € et 15 % au-delà rapporterait 2,5 milliards d’euros de plus qu’aujourd’hui.
Il faut enfin « libérer la société » : « la concurrence est le meilleur gérant de la complexité », affirme Jean-Philippe Delsol. L’État doit revenir à ses fonctions régaliennes, et réfréner sa tendance à l’interventionnisme économique et financier.

Citations et exemples

  • p.21 : « On n’arrête pas de parler des riches. En général pour les accuser et les taxer. Le riche est mis au pilori. Il est haï, accusé, voire condamné. Le riche est une victime expiatoire. C’est louche de devenir riche aujourd’hui. D’un côté, le riche est culpabilisé, suspecté d’être devenu riche en ‘prenant’ ou en ‘volant’ aux autres. De l’autre, on l’accuse d’être à l’origine de la crise économique, il est le bouc émissaire parfait. » S’ensuivent plusieurs définitions du ‘riche’, selon l’INSEE ou les hommes politiques.
  • p.23, définition du riche selon Philippe Villemus (extraite d’un livre) : « Un riche aujourd’hui a entre quarante et cinquante ans, il est francilien, diplômé, indépendant ou cadre, avec un conjoint actif et des revenus du patrimoine. Les 1 % les plus riches sont concentrés dans la tranche d’âge des quarante à cinquante-neuf ans. »
  • p.35 : Les 10 premières fortunes de France représenteraient 700 000 emplois, et si l’on compte les emplois créés par la totalité des 500 fortunes professionnelles du classement, on arrive à des millions. Redistribuer la fortune de ces personnes aux 8,2 millions de pauvres recensés par l’INSEE équivaudrait à leur donner 33 000 euros chacun. (…) Sur les 500 fortunes de France, 165 sont des self-made-men/women : Xavier Niel, Antoine Granjon, Thierry Ehrmann, Altrad, Beaumanoir, Lièvre, Chibret… (…) Les riches sont des travailleurs acharnés : plus de 80 % des millionnaires américains le sont devenus grâce à leur travail.
  • p.44 : « Dans un rapport récent l’INSEE a estimé qu’entre 1996 et 2008, les inégalités de niveaux de vie avaient peu évolué.
  • p.57, citant un rapport de l’OCDE, ‘Growing Unequal?’ (2008) pour montrer que les inégalités décroissaient : « Fin 2005, le rapport entre le revenu disponible du premier et du dernier décile était de 1 à 5 au Danemark et en Suède, de 1 à 6 environ en Belgique et aux Pays-Bas, en Norvège, de 1 à 8 en Allemagne. La moyenne de l’OCDE était de 1 à 9. Au-dessus de cette moyenne se situaient, par ordre croissant, le Canada, l’Espagne, le Japon, la Grèce, l’Irlande, la Grande-Bretagne, l’Italie et les Etats-Unis. Avec un écart de 1 à 7, la France se situait ainsi en dessous de la moyenne des pays membres de l’OCDE. »
  • p.62 : « Les riches sont souvent généreux. Ils instituent des fondations caritatives ou bien font des dons aux autres fondations ou associations. » Et de citer Bill Gates et sa fondation (budget de 26 milliards de dollars), 55 % des grandes fortunes mondiales ont créé leur propre fondation. Le total des dons privés aux Etats-Unis s’élève à 310 milliards de dollars, 1,7 % du PIB, contre à peine 3 milliards en France… Don de 100 millions de dollars de Mark Zuckerberg à des écoles du New Jersey, Michael Bloomberg et sa fondation…
  • p.67 : « L’argent n’est pas mauvais en soi, seul l’usage qu’on peut en faire peut être néfaste. L’argent confié aux associations sans but lucratif est aussi ‘l’argent des autres’, et il est souvent abandonné entre des mains généreuses mais irresponsables et crédules, livré à des gens sans expertise de gestion. Par contraste, l’argent investi dans les affaires subit la sanction du marché, et c’est bien ce qu’a enseigné la réussite de ces milliardaires prodigues. »
  • p.84 : « La fiscalité du patrimoine, au travers des taxes foncières, des droits de mutation, de l’ISF, est plus lourde en France que dans la plupart des pays dont le niveau de vie est comparable, même si elle est également importante au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. (Conseil des prélèvements obligatoires) »
  • p.91 : philippique contre le SMIC, handicap pour l’économie…
  • p.101 à 187 : plusieurs chapitres plaidant pour une réforme fiscale intégrale, et l’instauration d’une ‘flat tax’
  • p.187 : le dernier chapitre est entièrement consacré à la dénonciation au vitriol des « profiteurs de l’argent public », parlementaires de droite comme de gauche, ministres et anciens ministres, ‘L’État a créé un monde hors de contrôle’, il doit payer les retraites des fonctionnaires dont la pension est beaucoup plus élevée que celle des salariés du privé !
  • p.227 : « Si les riches paient moins d’impôts, c’est qu’ils vivent de leur capital, et s’ils ont mérité celui-ci, pourquoi tant de fausse pudeur ? Ils ont d’ailleurs surtout tort parce que si les riches paient parfois moins d’impôt proportionnellement que les autres contribuables, c’est parce qu’ils vivent de leur capital qui a déjà supporté l’impôt sur le revenu ou sur les bénéfices, ils vivent du revenu de leur capital moins taxé que les autres revenus pour tenir compte du fait que ce capital a déjà été taxé en amont. »

Pour l’ONU, le creusement des inégalités fragilise l’amélioration des conditions de vie dans le monde | Le Monde

LE MONDE | 

 

Misao Okawa, la femme la plus vieille du monde, a fêté ses 115 ans à Osaka au Japon, le 5 mars 2013.

A parcourir le classement annuel publié jeudi 14 mars par le rapport sur le développement humain 2013 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le monde ne change guère.

Sur les 186 pays auscultés, les cinq les mieux lotis demeurent la Norvège, l’Australie, les Etats-Unis, les Pays-Bas et l’Allemagne (la France étant classée vingtième) et les cinq pays qualifiés par euphémisme de « moins avancés » sont tous situés en Afrique subsaharienne, soit le Burkina Faso, le Tchad, le Mozambique, la République démocratique du Congo et le Niger, éternelle lanterne rouge.

A y regarder de plus près, le rapport signale une révolution. Il montre que les pays développés sont à l’arrêt et que « l’essor du Sud se produit à une vitesse et à un niveau sans précédent ». En 2020, la production du Brésil, de la Chine et de l’Inde dépassera celle du Canada, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, du Royaume-Uni et des Etats-Unis réunis.

Mieux : l’indice de développement humain (IDH) calculé par le PNUD révèle que les pays les plus pauvres ont plus progressé que les autres. L’objectif de réduire en 2015 (par rapport à 1990) de moitié le nombre des personnes vivant avec moins de 1,25 dollar (0,96 euro) par jour a été atteint dès 2012, notamment grâce aux 510 millions de Chinois qui sont sortis de l’extrême misère, entre 1990 et 2008. En Afrique subsaharienne, l’espérance de vie à la naissance est passée de 49,5 ans en 2000 à 54,9 en 2012, la moyenne mondiale s’élevant à 70,1 ans.

Tout irait pour le mieux, selon le PNUD, si les inégalités ne menaçaient pas la croissance économique. Les Etats-Unis ne sont plus au troisième rang mondial pour le développement humain mais au seizième, si on corrige celui-ci des inégalités qui y sévissent. Avec la même correction, le bon dernier, le Niger revient de la 186e place à la 131e.

A NEW YORK AUSSI

En fait, les inégalités en matière de santé et d’éducation ont partout reculé. En revanche, les inégalités en matière de revenus se sont aggravées dans certaines régions et au sein de certains pays. Comme le souligne Najat Rochdi, directrice adjointe du PNUD à Genève, « chaque Nord a son Sud et chaque Sud a son Nord ! »

Ce que confirme une étude réalisée par l’Institute on Assets and Social Policy et publiée le 15 janvier. Elle met en lumière que l’écart de richesse entre foyers américains blancs et noirs a presque triplé entre 1984 et 2009, les premiers s’enrichissant de 265 000 dollars et les seconds de 28 500 dollars.

Autre révolution, les pays riches commencent à s’inspirer des expériences des pays en développement pour traiter leurs poches de pauvreté. Le rapport du PNUD publie le témoignage de Michael Bloomberg, maire de New York, qui a lancé en 2007 le premier programme américain de lutte contre la pauvreté Opportunity NYC : Family Rewards. Il s’est inspiré des incitations monétaires pour les soins préventifs, l’éducation et la formation professionnelle du programme « Oportunidades », créé en 2000 par le Mexique en faveur des familles défavorisées. Comme quoi, le Sud aussi peut aider le Nord.

« Le système fiscal français est faiblement redistributif » | Le Monde

Le Monde | 

Agrégé d’histoire, chargé de recherche au Centre d’histoire de Sciences Po, Nicolas Delalande est un spécialiste de l’Etat. Dans son dernier livre Les Batailles de l’impôt, il explore la manière dont les individus et les groupes sociaux, de 1789 à nos jours, acceptent ou non de payer l’impôt. Un sujet d’actualité, puisque la taxation des plus riches en France fait débat.

Qui proteste aujourd’hui contre les hausses d’impôt ?

Essentiellement les plus riches, ceux qui ont les capacités d’expression de leurs intérêts et de mobilisation les plus fortes. Cela passe le plus souvent par des modes de contournement, des comportements d’évasion et, de temps en temps, comme avec les « pigeons » [mouvement d’entrepreneurs qui s’opposaient au projet de taxation à 75 % des plus hauts revenus], par la mobilisation d’un groupe d’acteurs peu nombreux, mais très unis pour la défense de leurs intérêts.

Comment concilier le discours de François Hollande sur la nécessité du patriotisme fiscal des hauts revenus en période de crise avec l’idée que l’impôt ne doit pas être confiscatoire ?

Les appels au patriotisme fiscal des plus riches s’inscrivent dans la longue durée. C’est un trait caractéristique du rapport des Français à l’impôt depuis la fin du XVIIIe siècle : on refuse le plus longtemps possible les réformes pour mieux en appeler au sens du sacrifice lorsque la crise, militaire ou économique, fait rage. Parce que la France est une république, et pas seulement une démocratie libérale, les citoyens sont invités à remplir un certain nombre d’obligations pour témoigner de leur appartenance à la collectivité. Par ailleurs, l’idée que l’impôt est confiscatoire apparaît toujours en temps de crise. En 1914, lorsque l’on crée l’impôt sur le revenu, le taux de prélèvement tourne autour de 10 %, mais beaucoup estimaient à l’époque que la propriété privée était menacée… Les riches n’ont jamais répondu de bon coeur à l’appel au civisme fiscal !

Est-ce vrai partout ?

La France sort d’un cycle de dix années au cours duquel on a dit que les plus fortunés étaient trop imposés. Faire machine arrière est difficile, même si c’est juste. Au-delà du cas français, la crise des dettes souveraines a montré qu’un Etat qui prélève peu a des problèmes majeurs lorsqu’en situation de crise il ne peut pas réduire ses dépenses ou ses investissements. Les pays qui avaient joué la carte du moins-disant fiscal, comme l’Irlande, n’ont pas été épargnés par la crise. Il y a eu le même revirement aux Etats-Unis, où la légitimité des baisses d’impôts pour les plus riches n’est plus universellement acceptée. Au moins la crise a-t-elle eu pour mérite de rappeler qu’un système fiscal bien accepté n’est pas qu’un handicap, bien au contraire.

Les plus modestes rejettent-ils aussi l’impôt ?

Il n’y a plus de révolte populaire comme il y en a eu dans les années 1950 ou 1960-1970, portée par le papetier et homme politique Pierre Poujade ou le syndicaliste Gérard Nicoud, ou dans les années 1980 avec la résurgence de ligues de contribuables. Les mouvements collectifs d’opposition à l’Etat, caractéristiques du XIXe siècle et d’une bonne partie du XXe siècle, ont disparu.

Pourquoi ?

Parce que la plupart des prélèvements sont masqués et disséminés, ce qui ne crée pas les possibilités d’une politisation du mécontentement. Pourtant les injustices sont indéniables…

Par exemple ?

Depuis trente ans, la hausse de la pression fiscale a accentué le caractère faiblement redistributif du système fiscal français. Les impôts progressifs, créés au XXe siècle, dont le principe est que plus on est riche et plus on gagne, plus on est taxé (droits de succession en 1901, impôt sur le revenu en 1914, impôt sur la fortune dans les années 1980), ont été affaiblis. Au contraire, les réformes les plus marquantes, qui visent à alimenter les caisses de l’Etat, s’appliquent invariablement à tous les Français, quels que soient leurs revenus (CSG, TVA ou TIPP).

C’est comme cela que l’impôt sur le revenu, pourtant le plus juste, est resté faible. Mais cette faiblesse a protégé l’Etat contre le mouvement de désaffection vis-à-vis de l’impôt : les critiques qui lui ont été adressées n’ont pas atteint le système dans son ensemble. En revanche, les Etats dont le financement reposait plus largement sur de grands impôts progressifs ont été plus vulnérables politiquement avec la remise en cause de la redistribution par l’impôt, comme ce fut le cas aux Etats-Unis dans les années 1980.

Autrement dit, l’illisibilité du système fiscal est une chance pour les gouvernants ?

Sans doute, et cela pourrait expliquer pourquoi la critique de l’illisibilité n’a jamais eu de véritables conséquences sur la politique fiscale. En France, c’est avec l’accroissement de l’opacité et de la dissimulation, avec la multiplication des différentes formes de prélèvements que les régimes successifs ont maintenu le consentement à l’impôt depuis le XIXe siècle.

C’est pour cette raison que la grande réforme fiscale, toujours annoncée, est sans cesse différée. Elle impliquerait de toucher à plusieurs paramètres en même temps, de modifier les équilibres sociopolitiques et de mettre à plat le système. La grande crainte des fonctionnaires des finances et des dirigeants politiques a toujours été qu’à l’occasion d’une telle remise à plat resurgissent des formes de protestation beaucoup plus dangereuses pour la légitimité de l’impôt.

Pourtant, un impôt sur le revenu accentué devrait être accepté par les Français puisqu’il repose sur la justice ?

Oui, mais les inégalités d’application de cet impôt ont aussi pu nourrir la défiance en certaines occasions. Et cela dès les années 1920, juste après sa création. Un tel système supposait que l’Etat puisse contrôler la sincérité des déclarations faites par les contribuables. Or, cela a pris un demi-siècle. Il y a eu encore les premières formes d’évasion fiscale internationales, qui datent de l’entre-deux-guerres, favorisées par le secret bancaire suisse (1934). Rappelons enfin la difficulté qu’il y avait en France à taxer une population largement composée de travailleurs indépendants (paysans, commerçants, artisans) qui échappaient au contrôle du fisc.

Tout cela a alimenté le sentiment des Français que les groupes sociaux ne sont pas égaux devant l’impôt sur le revenu. Ce qui fragilise le consentement. Avant même son adoption en 1914, l’un des principaux arguments utilisés contre l’idée d’un impôt sur le revenu progressif était qu’il pourrait susciter des résistances. Les coûts, politiques et financiers, d’une réforme sont tels que la prudence l’emporte souvent sur la quête de justice.

Comment caractériseriez-vous ce consentement à l’impôt dans la France actuelle ?

Le paradoxe de la situation, héritée du passé, réside dans le fait que la France tolère un haut niveau de prélèvements obligatoires sans présenter pour autant un rapport pacifié à l’impôt, comme c’est le cas dans les pays nordiques. Depuis une vingtaine d’années, selon le classement de l’OCDE, la France figure parmi les pays où ces prélèvements obligatoires sont les plus élevés, avec un taux autour de 43-45 %. Cette stabilité, remarquable à l’échelle mondiale, s’accompagne régulièrement de protestations et de récriminations, mais qui ne débouchent pas sur une remise en cause.

La France n’a pas connu de mouvements forts d’antifiscalisme comme ceux auxquels ont été confrontés, dans les années 1970 et 1980, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, et qui ont eu pour traduction politique les expériences Reagan et Thatcher.

Pourtant, 60 milliards d’euros de prélèvements supplémentaires en 2011 et 2012, les Français le ressentent… N’est-il pas étonnant qu’il n’y ait pas eu d’autre fronde que celle des « pigeons » ?

On en revient à l’origine du consentement à l’impôt, un processus de long terme qui conduit les citoyens à faire confiance à l’Etat et à l’administration. Cela fait plusieurs décennies que les contribuables ont pris l’habitude de payer l’impôt sans craindre que l’argent récolté soit détourné à des fins privées.

La charge fiscale a des contreparties visibles sous la forme de services publics et sociaux dont la qualité peut parfois être critiquée, mais dont la légitimité n’est pas contestée. On ne peut en dire autant de tous les pays. Quand les citoyens ne font pas confiance à l’Etat et doutent de l’intégrité de l’agent du fisc qui vient leur réclamer de l’argent, la défiance s’installe et se transmet à tous les groupes sociaux. C’est ce que l’on a observé en Grèce.

Pourquoi le nombre de super riches augmente-t-il ? | Libération

Libération | 11 mars 2013 à 14:37

Selon le magazine «Forbes», il y a 1 426 milliardaires dans le monde début 2013.

Selon le magazine «Forbes», il y a 1 426 milliardaires dans le monde début 2013. (Photo Thomas Coex. AFP)

Par DOMINIQUE ALBERTINI

Pour eux, la crise est déjà finie. Les «super riches» sont de plus en plus nombreux, et leur patrimoine augmente. Selon une étude publiée le 6 mars par un spécialiste de l’immobilier de luxe Knight Frank, 190 000 personnes dans le monde disposeraient d’un patrimoine supérieur à 30 millions de dollars. Un nombre en hausse de 5% par rapport à l’année dernière, et qui devrait bondir de 50% dans les dix prochaines années. La semaine dernière déjà, le traditionnel classement des millardaires publié par le magazineForbes en dénombrait 1 426 dans le monde début 2013, soit 200 de plus que l’an dernier.

Comment expliquer cette tendance, qui semble contradictoire avec le marasme économique persistant ? D’une part, par le nombre croissant de fortunes basées dans les pays en développement. Certes, la crise n’a pas épargné ces derniers : la Chine, l’Inde et le Brésil voient leur activité ralentir, notamment en raison de la baisse de la demande occidentale. Mais, quand les Etats-Unis et l’Europe en sont à prier pour quelques dixièmes de points de croissance supplémentaires, celle-ci se monte encore à 7,8% pour l’Empire du milieu en 2012.

Le développement de ces nouvelles puissances renforce une classe de très riches entrepreneurs, self made men ou héritiers des affaires familiales. Une dynamique qui devrait s’amplifier dans les prochaines années : selon l’étude de Knight Frank, le nombre de patrimoines supérieurs à 30 millions de dollars devrait s’accroître de 88% en Asie et en Amérique latine d’ici à 2022, contre «seulement» 31% en Europe et 32% en Amérique du Nord. Comme un symbole, le mexicain Carlos Slim supplante depuis quelques années l’américain Bill Gates en tant que personne la plus riche du monde.

Inégalités

A en croire l’étude, toutefois, la crise actuelle n’empêche pas les riches occidentaux de renforcer leurs positions. Une grande partie de l’explication tient à l’origine de leur richesse. Contrairement à la grande majorité de la population, ce sont essentiellement les revenus du patrimoine, et non du travail, qui abondent celle-ci. Selon l’Insee, en 2010, les 10% les plus aisés des ménages français concentraient ainsi 48% de la masse totale de patrimoine; plus finement encore, les 5% les mieux dotés en détenaient 35%, et le 1% supérieur 17%.

Répartition de la masse totale de patrimoine entre les ménages :

Source : Insee, enquête Patrimoine 2009-2010

Or, les placements financiers occupent une place importante à l’intérieur de ce patrimoine, explique Guillaume Daudin, professeur d’économie à l’Université Dauphine : «Comme les Bourses sont reparties, tout ces gens qui ont beaucoup de capital profitent à plein de l’augmentation du prix des actifs.» Depuis un an, en effet, le CAC 40 a gagné 9,7%, Londres 10%, le Dow Jones américain 11,4%. Tirant vers le haut les portefeuilles financiers des super riches. A contrario, le nombre de milliardaires et leur fortune totale avaient nettement reculé en 2008, dans la foulée de la chute des marchés.

Selon l’Insee, la concentration du patrimoine s’est accentuée en France sur la période 2009-2010. Un phénomène similaire s’observe aux Etats-Unis ou dans les pays en développement, même si les proportions en sont très variables. Une inégalité croissante que dénonçaient notamment les mouvements des «Indignés», à New York ou à Madrid, attaquant le «1%» au nom des «99%».

Article original sur le site de Libération.