Archives de l’auteur : Pascal de Rauglaudre

Le nombre de super riches dans le monde va augmenter de 50% en dix ans | La Tribune

latribune.fr | 09/03/2013, 12:28 – 323 mots

Selon le spécialiste de l’immobilier haut de gamme Knight Frank, le nombre de super riches disposant d’un patrimoine supérieur à 30 millions de dollars va croître de 50% au cours des dix prochaines années.

La crise fait rage en Europe, les Etats-Unis peinent à redécoller et la Chine voit sa croissance ralentir, mais le nombre de « super riches », lui, augmente. Selon le spécialiste de l’immobilier haut de gamme Knight Frank, le nombre  « High-Net-Worth Individuals » (HNWI), comme il les appelle, devrait augmenter de 50% au cours des dix prochaines années. Prix du billet d’entrée dans cette liste ultra select, disposer d’un patrimoine total de plus de 30 millions de dollars. Knight Frank en dénombre aujourd’hui 180.000.

Leur nombre augmente, la richesse aussi

En 2012, le nombre de HNIW a crû de 5%, soit 8700 « super riches » de plus en un an. Et leur richesse a elle aussi augmenté. En un an, « la richesse totale de ces particuliers a augmenté de 566 milliards de dollers pour atteindre 26.000 milliards » de dollars, relève Knight Frank dans la septième édition de son « Wealth report ». Au cours des dix prochaines années, la planète devrait en compter 95.000 de plus.

L’Amérique du Nord tient la tête

La plus forte progression est attendue en Asie, en plein boom économique, mais aussi en Amérique Latine en plein réveil depuis quelques années. « Une forte croissance est prévoir en Asie, en Amérique Latine et au Moyen-Orient », explique Liam Bailey, de Knight Frank, cité parLes Echos. Mais avec plus de 61.000 « super riches », l’Amérique du Nord tient toujours la tête, devant l’Europe qui en compte plus de 53.000 et l’Asie qui en dénombre plus de 42.000. Selon Knight Frank, l’Oncle Sam devrait tenir cette position de leader au moins jusqu’en 2022.

VIDEO The Wealth Report 2013: Examining High Net Worth Individuals from around the world (en anglais)

L’Asie passera en deuxième position en 2022

En 2022, Knight Frank prévoit que le nombre de super riches nord-américains atteindra plus de 84.000. L’Amérique du nord sera alors talonnée par l’Asie à un peu plus de 82.000 et l’Europe, qui connaîtra une progression un peu moindre mais impressionnante tout de même à un peu plus de 70.000 HNWI.

Le travail de Dieu ! (Lloyd Blankfein)

Publié le 8 mars 2013

par Emmanuel Toniutti

En novembre 2009, Lloyd Blankfein, CEO de Goldman Sachs, déclarait à un journaliste du Sunday Time« Je ne suis qu’un banquier qui fait le travail de Dieu ».

Puisque rien n’a changé depuis la crise financière de 2008, était-ce le lancement d’une nouvelle mode du leadership enseignée par un haut dirigeant ? Arrogance, provocation, cynisme…. ou péché ?

L’arrogance ?
Emprunté du latin arrogans, elle est « l’orgueil qui se manifeste par des manières hautaines et méprisantes » (1). Plus encore, celui qui l’utilise requiert quelque chose auquel il n’a pas droit. Du point de vue de l’éthique, l’orgueil est un vice. Il consiste à croire que nous avons toujours raison contre les autres, que nous sommes parfaits en toute situation, que nous savons mieux que les autres ce qui est bon pour eux. En philosophie, l’orgueil a à voir avec la démesure. Il s’agit d’un comportement qui ne prend pas en compte la réalité des choses mais seulement la satisfaction de l’intérêt personnel immédiat. Le démesuré est un glouton qui ne goûte pas, ne partage pas et se moque du regard que les autres peuvent poser sur lui.

La provocation ?
Emprunté du latin provocatio, elle est un défi, « un acte par lequel nous poussons quelqu’un à commettre une action répréhensible » (2). Autrement dit lorsque nous provoquons une personne, nous l’amenons naturellement à avoir une réaction violente envers nous ou quelqu’un d’autre. Mais la provocation est également un art de la guerre qui consiste à faire en sorte que l’adversaire se dévoile ; voire un art de la communication dont l’objectif est d’attirer les regards sur soi.

Le cynisme ?
Emprunté du grec kunysmos, il est l’attitude qui « pousse à exprimer sans ménagement des principes contraires à la morale » (3). En philosophie, les cyniques (V-IVème siècles avant notre ère) méprisaient les conventions sociales et affichaient leur indépendance d’esprit (4). Le cynique est un excentrique qui aime la mise en scène et pervertir les apparences. Il peut ainsi développer un art du jeu dont la confusion sert ses intérêts pragmatiques.
Faut-il aujourd’hui être arrogant, provocateur et cynique pour diriger les entreprises ? Et M. Blankfein serait-il seul à être concerné ? Il dit de lui ce que certains autres dirigeants pensent d’eux mêmes à voix basse. Faire le travail de Dieu, c’est se prendre pour Dieu, c’est se croire tout permis, c’est rendre les autres esclaves de sa propre puissance. C’est ce que nous appelons en théologie le péché. Le fait de croire que nous sachions, dans toute situation, distinguer le bien du mal ; et que nous pensions être immortels.
Voilà ce que le prophète Amos (5) disait, à une époque où le luxe des grands insultait déjà la misère des opprimés, en s’adressant aux dirigeants : « Écoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre (…) vous qui dites : nous diminuerons la mesure, nous augmenterons le sicle, nous fausserons les balances pour tromper. Nous achèterons les faibles à prix d’argent et le pauvre pour une paire de sandales ; et nous vendrons les déchets du froment. Yahvé l’a juré par l’orgueil de Jacob : jamais je n’oublierai aucune de leurs actions. »

Ce ne sont pas les générations pratiquant l’injustice et l’impudence qui pâtissent aujourd’hui du mauvais usage qu’ils font de leurs talents mais leurs descendances. Il existe toujours un juste retour des choses, cela prend du temps. 
En avons-nous ENCORE ?…

Inégalités au travail : ‘Le travailleur pauvre est une femme à temps partiel’ | Le Point

Le Point.fr – Publié le 06/03/2013 à 11:38

Le triptyque « temps partiel-activités de services-emplois peu qualifiés » creuse l’inégalité salariale entre les deux sexes. Pistes de réformes.

Par LAURENCE NEUER

Cette année, la Journée de la femme tombe le jour de Vénus. Un signe annonciateur de l’égalité parfaite des sexes face au travail ? Si un travailleur sur deux est une femme, la parité professionnelle entre les hommes et les femmes recouvre, en revanche, une réalité plus nuancée. Premier constat : l’emploi féminin se concentre sur un nombre très restreint de métiers et de secteurs. Ainsi, la moitié des emplois occupés par les femmes (50,6 %) concernent seulement 12 des 87 familles professionnelles. Et celles-ci sont dans l’ensemble moins reconnues, moins valorisées et moins rémunérées que les emplois dits « masculins ». En outre, les femmes représentent 62 % des métiers non qualifiés et 77,5 % en moyenne des employés (statistiques 2010). Elles sont surreprésentées dans le secteur tertiaire (enseignement, santé, administration), certains métiers étant occupés à plus de 90 % par des femmes (aides à domicile, aides-soignants, secrétaires et assistants maternels).

Du temps partiel au temps plein

Autre particularité purement féminine : le temps partiel. « Aujourd’hui, le travailleur pauvre est une femme à temps partiel », déplore la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin, présidente de la délégation du Sénat aux Droits des femmes et à l’Égalité des chances entre les hommes et les femmes. « Le taux de féminisation des emplois à temps partiel avoisine 82 % », révèle en effet l’étude Femmes et Précarité du Conseil économique, social et environnemental (CESE) publiée en février 2013. Pour lutter contre ce fléau, la recommandation n° 12 du rapport d’information du Sénat Femmes et Travail sorti en janvier 2013 préconise d’offrir aux salariés à temps partiel une priorité d’accès au temps plein. Elle insiste aussi sur l’importance d' »assurer à tous les salariés à temps partiel l’accès aux droits sociaux soit en instaurant une durée minimum légale de travail, soit en imposant aux employeurs de cotiser à concurrence de l’ouverture des droits sociaux ».

« Ce temps partiel, qui se combine souvent avec des CDD renouvelés, doit aussi être moins séquencé dans ses horaires », souligne la sénatrice, qui souhaite par ailleurs voir interdire l’annualisation du temps partiel et du temps de travail en général. « C’est la raison pour laquelle je suis hostile à l’accord signé entre le Medef et trois organisations syndicales visant à lisser le temps de travail sur l’année en imposant plus de flexibilité dans les horaires pour répondre à des pointes de charge« , explique Brigitte Gonthier-Maurin. De son côté, la délégation du CESE juge indispensable d’améliorer la qualité et les conditions d’exercice du travail à temps partiel. « L’accord conclu début janvier 2013 portant sur l’introduction d’un minimum hebdomadaire de 24 heures, la majoration des heures complémentaires dès la première heure et la priorité donnée à la négociation de branche va dans le bon sens », précisent ses rapporteurs.

Plafond de verre

Reste qu’avec 10 % des hommes et 22 % des femmes travaillant à temps partiel la France se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE. Avec un bémol : « La France fait partie des pays mobilisant le plus de temps partiel pour les femmes ayant des enfants de moins de 15 ans à charge », note le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur la « politique d’égalité professionnelle en France » publié en janvier 2013.

L’inégalité des sexes n’est pas seulement de nature « horizontale ». Les salariées hautement qualifiées continuent de se heurter au « plafond de verre » dans le déroulement de leurs carrières. Sauf que, tempère le rapport de l’IGAS, « la France est le pays de l’OCDE qui compte le plus de femmes (35 %) exerçant des responsabilités managériales ». Le pays s’est aussi hissé en 2012 sur la première marche du podium pour son taux de féminisation des conseils d’administration des 200 plus grandes entreprises du monde, détrônant même les États-Unis (étude du Corporate Women Directors International, CWDI). Les femmes représentent plus d’un quart (25,1 %) des administrateurs des plus grandes entreprises françaises figurant dans ce top 200, alors que cette proportion n’atteignait que 20,1 % en 2011.

Serait-ce l’effet de la loi Copé-Zimmermann du 27 janvier 2011 qui a instauré des quotas dans les sociétés anonymes cotées ? Cette loi est même allée plus loin en demandant à toutes les sociétés anonymes de composer leurs conseils en recherchant une représentation équilibrée. « La société qui continue à nommer des hommes administrateurs sans montrer ou au moins dire qu’elle a recherché une représentation équilibrée (par exemple en faisant appel à un chasseur de têtes) s’expose à ce que ces nominations soient annulées », explique Bruno Dondero, professeur de droit des affaires à l’université de Paris 1.

Écarts salariaux inexpliqués

Reste que l’asymétrie professionnelle se traduit inévitablement par celle des rémunérations. « La rémunération annuelle brute des femmes est inférieure de 24 % à celle des hommes et l’écart est de 14 % si l’on neutralise l’effet du temps partiel », note le rapport Femmes et Travail. Par ailleurs, 13,7 % des femmes sont rémunérées au smic, contre 7,4 % des hommes. De tels écarts salariaux s’expliquent notamment par la concentration des femmes dans les métiers les moins qualifiés et par leur forte présence dans l’emploi à temps partiel. En outre, note le « guide » publié le 1er mars par le Défenseur des droits, « les méthodes d’évaluation et de classification des emplois, en reproduisant des stéréotypes sexués, sous-valorisent les emplois occupés majoritairement par les femmes ».S’y ajoutent des raisons « moins explicables ». « Les femmes perçoivent une plus faible rémunération pour leurs heures supplémentaires et complémentaires. »

Plus grave, souligne le dernier rapport de La Grande Conférence sociale (juillet 2012), « à caractéristiques voisines (dites observables identifiées), on constate un écart de neuf points inexpliqué entre le salaire horaire moyen féminin et masculin. Cet écart est plus important dans les petites (moins de 50 salariés) et les grandes (plus de 2 000 salariés) entreprises (12 points) ; il est également plus important pour certaines catégories professionnelles : le salaire des cadres féminins présente ainsi un écart inexpliqué de 19 points par rapport à leurs collègues masculins ». De telles disparités refléteraient-elles des pratiques de discrimination ? Rendez-vous, alors, devant le tribunal…

Article original sur le site du Point.

Baisse des disparités salariales depuis 40 ans en France | INSEE

Les inégalités de salaires ont diminué en France entre 1967 et 2009, contrairement à l’évolution observée dans la plupart des pays développés, sous l’impact notamment de la hausse du smic, selon une étude publiée mercredi par l’Insee. L’écart entre les 10 % de salaires les plus élevés pour les hommes travaillant à temps complet dans le secteur privé et les 10 % les plus bas est ainsi passé sur la période de 3,5 à 3,0. Cette évolution est due avant tout aux plus basses rémunérations, l’écart qui sépare le décile médian des salaires des 10 % les plus bas se contractant plus fortement que celui qui sépare les 10 % les plus hauts du décile médian. L’Insee identifie plusieurs facteurs derrière ce mouvement. D’un côté, l’élévation générale du niveau d’éducation l’a sans doute freiné, l’étude montrant que les disparités salariales auraient plus baissé à structure identique de diplômes. De l’autre, la baisse globale a été alimentée par une réduction des disparités de salaires à la fois entre groupes de diplômes et au sein même de ces groupes, surtout pour les salariés peu expérimentés. La hausse du salaire minimum, les conséquences sur la fixation des salaires de la hausse du nombre de diplômés et un pouvoir de négociation des salariés plus faible en raison notamment du risque accru de chômage sont autant de pistes évoquées par l’Insee pour expliquer cette baisse des disparités.

L’Insee se penche par ailleurs sur l’emploi des 55 ans et plus, une catégorie où la France connaît un taux d’activité (rapport entre le nombre de personnes en emploi ou chômage et la population totale de la catégorie d’âge) qui reste très faible même s’il a progressé ces dernières années. Ce taux d’activité s’élevait à 69 % pour les 55-59 ans en 2011, soit 17 points de moins que pour les 50-54 ans, contre une différence de 14 points pour la moyenne de l’Union européenne.

24 heures de la vie d’une chômeuse : « Tu fais quoi de tes journées ? » | Rue89

Rue89 | 04/03/2013 à 12h17

Eléonore V. | Chômeuse

Candidatures, rendez-vous foireux… L’agenda d’Eléonore est toujours plein à craquer mais son entourage s’inquiète : « Tu te fais des expos ? Tu vas te balader ? »

6h40. J’allume un MacBook désormais poussif et bruyant, acquis il y a cinq ans, dans une période faste. Je venais d’obtenir mon diplôme de master et d’être recrutée comme cadre dans une multinationale. Quelques mois après, le monde – en crise depuis ma naissance, au début des années 80 – basculait brutalement vers la précarité pour tous.

J’ai grandi dans la culpabilité d’être « bien née », « nantie », « privilégiée ». Du couffin au premier studio d’étudiante, j’ai vécu dans le confort. De la crèche à l’université, on m’a apporté la connaissance sur un plateau. Du départ précoce du domicile familial aux expériences de vie à l’étranger, j’ai eu mille et une opportunités d’apprendre à me débrouiller et à développer mes facultés d’adaptation. Des copains fidèles aux cercles parentaux et professionnels, j’ai toujours été entourée d’un réseau dense, parfois influent, et volontiers disposé à rendre service.

Voilà pourtant dix-huit mois que je cherche un salaire mensuel. Loin de moi l’idée de crier à l’injustice. Je sais à quel point mon sort, parmi celui des demandeurs d’emploi, est enviable. Chacune de mes déceptions est rapidement consolée par un nouvel espoir, une mise en relation, ou la suggestion d’une piste à laquelle je n’avais pas pensé.

« Les banlieusards sont dans les gares

A la Villette on tranche le lard

Paris by night, regagne les cars

Les boulangers font des bâtards. »

Le monde, hagard, enclenche sa journée. Les salariés de la Grande couronne s’entassent d’arrêt en arrêt dans des wagons en direction des bureaux de la capitale ou des usines de province où ils prendront leurs fonctions après le prélude robotique du bip-badge-café, dans un open space clairsemé ou sur une ligne de production à demi vidée depuis le dernier plan social.

En se frottant les yeux, perclus devant le percolateur, ils ne verront pas les fantômes de l’équipe ménage, ces invisibles de l’aurore, filer vers d’autres boîtes à smic, pour déterger d’autres sanitaires.

Les annonces de jobs alimentaires

Il est 7h15. Le cheveu mouillé et la peau crémée, je prends une seconde tasse de thé et je regarde les e-mails reçus dans la nuit. La plupart sont des annonces d’emploi envoyées par alertes, et auxquelles j’ai souvent déjà répondu la veille.

Par ordre de priorité, il y a d’abord les jobs alimentaires (en CDI, à temps complet, à temps partiel, en CDD, en intérim, dans un périmètre de 50 km accessible en transports en commun) :

  • hôtesse d’accueil (postes pour lesquels il faut souvent mesurer plus d’1m75, idéalement avoir plusieurs années d’expérience et parfois parler le russe, l’arabe ou le mandarin) ;
  • conseillère de vente (une expérience dans un poste similaire et sur le même type de produits est presque systématiquement exigée) ;
  • employée dans la restauration (domaine très concurrentiel désormais difficile à intégrer sans qualification ou recommandation) ;
  • télé conseillère (pour la dernière offre en date, on m’a proposé un stage de phoning de quatre mois pouvant déboucher sur un CDD) ;
  • garde d’enfants et soutien scolaire (fonctions pour lesquelles les étudiants sont favorisés, les demandeurs d’emploi risquant de mettre fin à leur contrat en milieu d’année en cas de recrutement et pouvant être absents pour un entretien d’embauche) ;
  • manutentionnaire (annonces pour lesquelles je n’obtiens jamais de réponse, mon profil étant trop éloigné des pré-requis) ;
  • veilleur de nuit (missions rarement confiées à des femmes), etc.

Viennent ensuite les annonces de chargée de communication, attachée de presse, assistante relations médias, responsable des relations publiques, contributrice éditoriale à la communication interne, rédactrice des débats…

Evidemment, la plupart des candidatures que j’envoie ne font l’objet d’aucun retour, même négatif.

Nous avons mal anticipé la précarité

J’ai un bac +5, je parle plusieurs langues vivantes, j’ai bientôt six ans d’expérience. Mes aspirations en terme de rémunération sont proches ou égales au salaire minimum. Je suis prête à travailler dix heures par jour. Et à me former à n’importe quoi. Je me renseigne aussi sur les concours de la fonction publique.

7h30. Je parcours la presse en ligne. Une demi-heure plus tard, les premières annonces du jour commencent à paraître sur les sites spécialisés. Pendant deux à trois heures, selon les jours, je postule : j’adapte mon CV (je masque mes diplômes pour les fonctions sans lien avec ma formation, je cible, je reformule) et je rédige des lettres de motivation. Mes matinées sont consacrées à l’envoi massif de bouteilles à la mer.

La vie est dure et elle l’a évidemment été bien plus encore par le passé. De l’esclavage aux guerres en passant par les condamnations au bagne, les épidémies, la famine et les travaux harassants dans les champs, nos ancêtres ont morflé, c’est indiscutable. Nos grands-parents se sont battus pour obtenir un minimum de droits et de protections sociales, un peu moins d’inégalités et la possibilité d’accéder au confort.

Pendant des années, les conditions de vie se sont améliorées. Nos parents ont ensuite milité pour plus de libertés. Nous sommes nés dans un monde qui semblait lancé sur la voie de la justice sociale, de l’émancipation et de la paix.

Nous avons été élevés dans le grand bain des illusions du progrès. Nos parents, jeunes adultes sereins, ont sans doute naïvement pensé que leurs idéaux avaient suffi à modifier le monde de manière durable et qu’en nous éduquant avec un dosage équilibré de limites et d’autonomie, en nous poussant à faire des études solides tout en prenant en compte nos envies, nous vivrions de manière prospère. Nous y avons cru aussi. Nos grands-parents, sûrement pour réparer les frustrations matérielles des années noires, nous ont gâtés et habitués à une forme d’abondance. Alors, nous avons mal anticipé que la précarité ne serait plus seulement l’affaire des mal lotis, mais bien celle de toute une flopée de générations.

« Y’a qu’à… il faut… vous devez… »

Il est 10h30. A priori toutes les administrations sont ouvertes. C’est parti ! Téléphone, e-mails, formulaires en ligne, photocopies, scans… La valse quotidienne des sigles – béquilles sociales que nous devons aux luttes acharnées de nos aînés – peut commencer : PE (Pôle emploi), CAF (RSA, APL), CMU, etc.

A chaque coup de fil, le discours d’accueil est toujours délicieusement culpabilisant :

« Il faut vous donner les moyens de faire évoluer votre situation. Vous devez élargir vos recherches et mieux vous impliquer dans ces démarches. Il faut y mettre plus d’énergie. »

Et schizophrénique :

« Il est très important que vous ne perdiez pas confiance en vous pour réussir à vous vendre aux recruteurs. »

Quel doux refrain que celui du « y’a qu’à… il faut… vous devez… ».

Empocher 600 euros en quatre ans

11h30. Métro, RER, vingt-cinq minutes de marche. J’ai rendez-vous pour déjeuner dans les Yvelines avec un ami d’ami « qui a monté une grosse boîte qui cartonne ». Son business se développe rapidement et il lui faut absolument « quelqu’un comme moi ».

Puisque seulement un quart des contrats de travail sont conclus suite à la publication d’une annonce, je relance mon réseau en permanence pour ne pas négliger les trois quarts des pistes d’embauche. En grand seigneur, le mec me propose de rejoindre le projet comme commerciale. Wahou !

« En revanche, on ne peut pas créer de poste pour l’instant. Il faudrait que tu prennes le statut d’autoentrepreneuse pour pouvoir encaisser les commissions. »

Les commissions ? « Oui, on ne partirait pas sur une base fixe, mais sur une rémunération à la commission. » C’est-à-dire ? « Pour chaque nouveau client, nos apporteurs d’affaires reçoivent 300 euros. » Ok. Et vous avez combien de clients pour l’instant ? « Treize. » Et combien de commerciaux et apporteurs d’affaires depuis la création de la boite en 2009 ? « Sept. »

Mmmmm… Une opportunité pour empocher 600 euros en quatre ans, donc… Sourire, échange de cartes, marche, RER, métro.

1h30 pour des plans sur la comète

Il est 14h15. J’ai claqué 18 euros dans un déj’ pour une entrevue foireuse. Et en plus je suis à la bourre pour mon entretien à Montparnasse.

15h. J’attends un directeur artistique pendant vingt minutes dans le local vétuste d’une boite de prod’ obscure en lisant un quotidien.

« Nous n’avons aucun poste à pourvoir en ce moment, mais votre candidature spontanée m’a intéressé. Vous êtes typiquement le genre de profil que nous sommes susceptibles de recruter à l’avenir. »

Mouais… Une heure et demie de gaspillée, en comptant le transport, pour des plans sur la comète…

16h, retour au bercail. De nouvelles offres d’emploi sont en ligne. Deuxième service. Au menu : assistante de production, étalagiste, stockiste, chargée de billetterie dans un théâtre, responsable clientèle dans une agence de voyage, communicante pour une association de jonglage, standardiste dans un laboratoire, caissière dans un supermarché…

17h30. Je n’ai pas encore eu le temps d’envoyer de propositions de sujets aujourd’hui. Ah oui, je suis journaliste pigiste aussi. Allez ! Je lis, je découpe, je surligne, je classe, je mets à jour, je veille, je réfléchis…

18h30. J’envoie des sujets à six des rédactions pour lesquelles je travaille ponctuellement, un synopsis à un média avec lequel je suis en contact depuis peu, et quelques extraits de mon press book à des rédacteurs en chef fraîchement nommés.

« Tu ne donnes plus de nouvelles ! »

20 heures : Je me pose, enfin, pour rédiger l’interview que j’ai faite hier. Du lourd. Un people intello.

22 heures. Je me colle à la maquette d’une chronique radio que l’on m’a commandée pour un test, un bol de soupe sous la main. Je termine l’écriture entamée la nuit dernière, j’enregistre, je monte… Hop, un dernier check… Et j’envoie tout cela à qui de droit.

1 heure. J’ai inévitablement loupé l’apéro de networking « professionnels de la presse » auquel je voulais passer pour serrer des pinces et faire les yeux doux. Et le vernissage de ma copine peintre, aussi. Et tout le reste…

Heureusement, mon copain sait à quel point la journée d’une sans-emploi est chargée. Et que l’expression « sans activité » est un abus de langage. Demain j’ai un entretien groupé pour un poste de standardiste, un texte à préparer pour un essai à la télévision, un dossier à constituer pour une boîte de cours particuliers, un article de 8 000 signes à écrire pour un blog, un rendez-vous de suivi avec ma conseillère à l’emploi et une réunion de militants contre la précarité dans un squat, en fin de journée.

Il est un peu tard pour répondre aux textos reçus dans la soirée :

  • « Quand est-ce qu’on te voit ? » ;
  • « Alors, tu fais quoi du coup de tes journées ? Tu te fais des expos ? Tu vas te balader ? » ;
  • « Tu ne donnes plus de nouvelles ! Qu’est-ce que ça sera quand tu auras un taff ! »

Ben, quand j’aurai un taff, j’aurai des soirées de libres, de vrais week-ends et même… des vacances pour souffler !

Article original sur le site de Rue89.

Encadrement des salaires : « Il faut d’abord améliorer la gouvernance des entreprises » | Terra Eco

Terra Eco | 11-06-2012

Pierre Chaigneau est professeur de finance à HEC Montréal et président du think tank Eclairages économiques.

Terra eco : Faut-il encadrer les rémunérations ?

Pierre Chaigneau : Il y a une première perspective assez morale et subjective sur cette question. Mais si on prend la perspective économique, il faut se demander pourquoi de tels salaires sont versés. Une étude d’Augustin Landier et Xavier Gabaixfait autorité dans le domaine. Elle s’appuie sur des données américaines mais est transposable à la France. Les chercheurs y montrent que la taille des entreprises a été multipliée par six en vingt ans (de 1980 à 2003, ndlr). Or, si un dirigeant fait accroître de 5% la valeur de son entreprise au capital de 300 millions d’euros, ce n’est pas la même chose que s’il fait progresser de 5% une entreprise au capital de 50 millions d’euros. La croissance des entreprises a fait augmenter le prix du talent. C’est pour ça que les entreprises sont prêtes à payer davantage leurs dirigeants. C’est un peu comme dans le football, plus le spectacle est vu par un grand nombre de personnes, plus il y a de recettes publicitaires, plus les clubs vont dépenser d’argent pour s’attirer des stars.

Que risque-t-il de se passer si on encadre les salaires des patrons ?

Si la France prend de telles mesures, cela aura des conséquences en terme d’attractivité, de rétention des talents. Et pas seulement sur les dirigeants, sur les jeunes de Polytechnique, d’HEC qui risquent d’être moins tentés par une carrière chez EDF s’ils savent que leurs perspectives sont limitées. Si on limite les salaires des dirigeants, on limite la carotte pour les salariés talentueux.

Mais aujourd’hui aucun pédégé du CAC n’a été débauché à l’étranger…

Non, parce qu’actuellement les pédégés sont bien rémunérés en France. Ils n’ont pas intérêt à partir. En revanche, s’il y a un encadrement, les entreprises risquent de délocaliser leur siège social. Parce que la mesure ne concernera pas seulement les dirigeants mais aussi les jeunes talents… La décision d’encadrer les salaires répond à une demande des électeurs. Cela se justifie politiquement parlant mais je suis assez dubitatif économiquement parlant.

Si on va au-delà des simples salaires, que pensez-vous des parachutes dorés ? Des retraites chapeaux ? Faut-il les supprimer ?

Il faut se demander pourquoi on a mis en place de tels mécanismes dans les entreprises. Dans certains cas, c’est que les dirigeants ont trop de pouvoir, ils ne sont pas assez contrôlés par le conseil d’administration et peuvent s’octroyer beaucoup d’avantages. Dans ce cas, la gouvernance est assez défaillante, il faut la revoir. Mais quand la gouvernance fonctionne bien dans une entreprise, pourquoi de tels avantages ont-ils été mis en place ? Si l’on prend le cas de la retraite chapeau, c’est un outil de rétention. Si un pédégé part prématurément ou est licencié pour mauvaise performance, le montant de cette retraite diminue généralement. Idem pour les stock-options.

N’est-ce pas malgré tout étrange de continuer à payer quelqu’un pour une fonction qu’il n’exerce plus et alors qu’il n’a pas atteint l’âge de la retraite ?

Dans une publication, Alex Edmans et Qi Liu étudient le cas d’une rémunération liée à la performance mais versée dans le futur. C’est le cas de la retraite chapeau qui n’est versée que dans la mesure où l’entreprise existe encore. Selon eux, c’est un moyen d’inciter le dirigeant, pendant son mandat, à prendre des mesures pour assurer la pérennité de son entreprise. Il s’agit de lier l’intérêt du dirigeant à l’entreprise et d’éviter les vues court-termistes.

Et les parachutes dorés ?

Ils peuvent être vus comme immoraux. Mais si on veut convaincre quelqu’un de devenir pédégé, c’est-à-dire d’accepter un poste risqué dont il peut être débarqué à tout moment, lui accorder un parachute doré c’est lui dire que si les choses se passent mal, il n’aura pas tout perdu. C’est aussi une manière de faciliter les fusions-acquisitions. A priori, le dirigeant d’une entreprise n’a aucun intérêt à ce qu’elle soit rachetée. Si elle l’est, il risque le licenciement. Mais s’il a un parachute doré à la sortie, il y a moins de chance qu’il s’oppose et tente de faire capoter l’opération.

Vous revenez souvent à la gouvernance. Beaucoup disent qu’il y a une collusion, une entente entre les patrons et la classe politique qui conduit aux versements de gros salaires… Est-ce vrai ?

C’est une critique légitime. S’il y a une mesure à prendre c’est bien celle de réformer la gouvernance. Agir là-dessus, c’est agir sur la cause du problème alors que les rémunérations importantes n’en sont qu’un symptôme.

Mais comment faire ?

La recherche académique a montré que la gouvernance est meilleure avec des conseils d’administration petits, constitués de 7 à 8 personnes. A trente personnes, le contrôle n’est pas efficace, le dirigeant peut facilement faire ce qu’il veut. Il faut aussi que le conseil d’administration inclut une forte proportion de personnes indépendantes. Le problème, c’est qu’on fait souvent appel à des gens qui connaissent bien l’industrie, c’est donc rare qu’ils n’aient pas un quelconque lien avec le secteur. Un autre moyen d’améliorer la gouvernance – qui a été adopté aux Etats-Unis et en Grande Bretagne – c’est d’introduire un vote « say on pay », c’est-à-dire de donner le droit aux actionnaires en assemblée générale d’émettre un vote consultatif sur la rémunération des dirigeants. Cela a donné des résultats plutôt concluants. En Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, des actionnaires ont émis des réserves sur la rémunération de tel ou tel dirigeant et les entreprises ont revu leur copie.

Article original sur le site de Terra Eco.

« Les parachutes dorés ? Ils récompensent les patrons qui ont failli » | Terra Eco

Terra Eco | 6-06-2012

Interview – Eliminer les retraites chapeaux et publier l’intégralité des rémunérations des patrons, c’est ce que Philippe Villemus, docteur en sciences de gestion, préconise sans craindre une fuite des cerveaux à l’étranger.

Philippe Villemus est professeur-chercheur au groupe Sup de Co Montpellier. Il est l’auteur de Le patron, le footballeur et le smicard (editions Dialogues, 19,9 euros).

Terra eco : Faut-il, selon vous, encadrer les rémunérations des patrons ?

Philippe Villemus : Oui. Parce que ces rémunérations ont littéralement explosé depuis une dizaine d’années alors que la précarité et le chômage ont fortement augmenté et surtout que les cours de bourse ont dévissé. Parce que les patrons du CAC 40 sont les mieux payés de la planète après les Etats-Unis alors que la France n’est pas tout à fait le deuxième plus grand pays du monde… Parce qu’en France, il y a une concentration des pouvoirs dans les conseils d’administration. Des pouvoirs détenus par les élites qui se connaissent, et qui ont une accointance forte avec le système politique. C’est un système incestueux, consanguin. C’est une aberration unique au monde que l’on ne voit nulle part ailleurs à part à Cuba ou en Corée du Nord. Il faut supprimer totalement le cumul des mandats. On doit ne pouvoir être administrateur que d’une seule entreprise. Quand on aura fait ça, on aura déjà résolu 50% du problème.

Comment doit-on procéder ?

Il faut interdire certaines formes de rémunérations. Les retraites chapeaux d’abord. Je ne suis pas contre les très hautes rémunérations des patrons : ils ont une responsabilité pénale, sociale, économique… Mais pourquoi cette rémunération doit-elle se pérenniser quand ils n’exercent plus ? C’est totalement scandaleux et complètement contraire à l’esprit du capitalisme. Et si un patron se marie à la fin de sa vie à une jeune femme, ça veut dire qu’elle touchera des millions jusqu’à la fin de ses jours même si elle n’a jamais travaillé ! Alors qu’on demande aujourd’hui à tout le monde de se serrer la ceinture pour sauver la retraite par répartition.

Il faut aussi interdire les parachutes dorés. Ils récompensent les patrons qui ont failli (les patrons touchent les parachutes quand ils sont remerciés, souvent au terme de mauvais résultats, ndlr), détruit de la richesse pour les actionnaires. C’est comme si on récompensait un enfant qui a fait une très mauvaise rédaction par un 19.

Il faut aussi que les rémunérations des pédégés soient votées par l’Assemblée générale et qu’il y ait plus de transparence dans les rapports d’activité. Pour qu’une journaliste comme vous, un professeur comme moi, les actionnaires, la communauté ait une idée claire de la rémunération totale d’un patron. Dans une société cotée en bourse, la rémunération d’un pédégé est un véritable mille-feuilles, il y a les variables, les fixes, les retraites chapeaux, les parachutes dorés, les avantages en nature… Si on publiait ça, on aurait une grosse surprise et on se rendrait compte de l’énormité du problème.

Et faut-il, selon vous, fixer un plafond aux salaires des patrons ou obliger les entreprises notamment publiques à respecter un ratio entre le plus haut et le plus bas salaire comme le préconise François Hollande ?

Mais le salaire n’est qu’une toute petite minorité de la rémunération d’un patron ! C’est 20% environ. C’est à la rémunération globale qu’il faut s’attaquer pas au salaire net. Sinon, vous vous retrouverez avec quelqu’un comme Maurice Lévy (patron de Publicis, ndlr) qui dit renoncer à son salaire mais qui touche quand même 16 millions d’euros de rémunérations autres. Il faut d’autant plus s’attaquer à l’ensemble du millefeuille que les rémunérations annexes ont été conçues pour échapper aux taxes et aux réformes. Même si on plafonne, les dividendes et les stocks-options ne seront pas touchés, les retraites chapeau sont exonérées des cotisations sociales et on ne paye pas d’impôts sur les parachutes dorés.

Pensez-vous que les rémunérations des patrons sont méritées et comment calcule-t-on ce mérite ?

La valeur du travail a changé. Le critère de rémunération est purement financier. On ne prend plus en compte l’utilité sociale du travail. C’est pour ça que les instituteurs, les sapeurs-pompiers, les infirmiers ne sont pas bien payés alors que les tradeurs, les mannequins, les publicitaires le sont beaucoup. Pourtant un tradeur ne crée pas de richesse, il la déplace. Or, on ne peut pas dire que ces dernières années, on ait récompensé l’utilité financière. Depuis 2000, la valeur du CAC 40 a été divisée par 3 alors que les rémunérations des patrons étaient multipliées par deux. Les patrons français ont détruit en dix ans 700 milliards d’euros de valeur. Leurs salaires n’ont plus aucune justification.

Certains diront qu’il s’agit – avec de fortes rémunérations – d’éviter une fuite des cerveaux vers l’étranger ?

Ceux qui vous disent ça sont des rigolos. C’est une réflexion de café du commerce : combien de pédégés français ont été recrutés par des Américains ? Des Japonais ? Des Allemands ? Zéro. Pensez-vous vraiment que Coca-Cola ou CNN irait recruter le pédégé d’Air France ? Ils ne manquent pas de patrons. Et il y a des différences de culture, de langues.

Article original sur le site de Terra Eco.

Il n’y a jamais eu autant de milliardaires dans le monde | Le Monde

Le Monde.fr avec AFP | 05.03.2013 à 07h46

Carlos Slim (à droite) et Bill Gates, ici le 13 février à Mexico, sont toujours les deux hommes les plus riches au monde selon le palamrès 2013 du magazine Forbes.

 

Le monde n’a jamais compté autant de milliardaires : ils sont 1 426 cette année, 200 de plus que l’an dernier, dont le plus riche est toujours le Mexicain Carlos Slim, selon le classement annuel 2013 du magazine Forbes publié lundi 4 mars.

Deux Français se hissent à la 9e et 10e places de ce classement : Liliane Bettencourt (L’Oréal) est désormais la femme la plus riche au monde (9e, 30 milliards de dollars, soit environ 23 milliards d’euros) et Bernard Arnault, propriétaire du groupe de luxe LVMH, 10e avec une fortune estimée à 29 milliards de dollars.

Les quatre pays qui comptent le plus de milliardaires sont les Etats-Unis (442), la Chine (122), la Russie (110) et l’Allemagne (58).

RECORD ABSOLU EN VINGT-SEPT ANS D’EXISTENCE

Pour la quatrième année consécutive, le roi mexicain des télécommunications Carlos Slim reste premier du classement Forbes, avec une fortune estimée à 73 milliards de dollars (4 milliards de plus que l’an dernier), devant l’Américain Bill Gates, cofondateur de Microsoft (67 milliards, 6 milliards de plus qu’en 2012). L’Espagnol Amancio Ortega, créateur de la marque de vêtements Zara arrive désormais 3e avec 57 milliards (19,5 milliards de plus qu’en 2012), devançant l’homme d’affaires et philantrope américain Warren Buffett, 4e avec 53,5 milliards.

Pour les plus fortunés de la planète, qui se sont enrichis dans l’immobilier, l’énergie, la technologie, la finance, l’alimentaire, ou même la religion, la crise n’existe pas. Ils sont cette année 1 426 milliardaires, 200 de plus que l’an dernier, record absolu depuis vingt-sept ans que le classement existe. Ils étaient 140 lorsque Forbes avait publié sa première liste, avec une fortune cumulée de 295 milliards.

Tous ensemble, ces ultrariches – dont 138 femmes – pèsent cette année 5 400 milliards de dollars (contre 4 600 milliards l’an dernier), soit environ 4 150 milliards d’euros.

DE 28 À 97 ANS

Le plus jeune, Dustin Moskovitz, a 28 ans, à la tête d’une fortune de 3,8 milliards. Il était l’un des cofondateurs de Facebook avec Mark Zuckenberg (qui a rétrogradé de la 35e à la 66e, ayant perdu 4,2 milliards en un an). Le plus âgé est David Rockefeller, 97 ans, qui dispose de 2,7 milliards.

Et le plus grand perdant est cette année le Brésilien Eike Batista (énergie, mines), qui a perdu 19,4 milliards, rétrogradant de la 7e à la 100e place. Il a perdu, souligneForbes, plus de deux millions de dollars par heure… Le Français Bernard Arnault a quant à lui perdu 12 milliards et a été retrogradé de la 4e à la 10e place, selonForbes.

Par région, les Etats-Unis restent en tête avec 442 milliardaires (425 en 2012), talonnés par l’Asie-pacifique (386). L’Europe vient ensuite (366), puis l’Amérique du Sud (129).

Chez les femmes, Liliane Bettencourt a détrôné cette année l’Américaine Christy Walton, héritière de la chaîne d’hyper-marchés WalMart, qui était depuis sept ans la femme la plus riche au monde (11e, 28,2 milliards). On trouve aussi dans la liste la designer italienne Miuccia Prada (78e) et, nouvelle dans la liste, la Suisse née en Russie Margarita Louis-Dreyfus (198e).

Et quatre pays font leur entrée pour la première fois dans le classement : l’Angola, le Népal, le Swaziland et le Vietnam, tous désormais riches d’un milliardaire.

Parmi les autres nouveaux entrants, figure aussi Edir Macedo (1268e), un pasteur brésilien, pentecôtiste, créateur d’une église à Rio et propriétaire d’une chaîne de télévision, qui a vendu 10 millions de livres.

Les Suisses approuvent l’interdiction des parachutes dorés | Le Monde

Le Monde.fr avec AFP | 

 

Le sénateur Thomas Minder, à l'origine du référendum, le 3 mars à Genève.

 

Les Suisses ont largement approuvé l’initiative limitant les « rémunérations abusives » des patrons des sociétés suisses cotées dans le pays ou à l’étranger et qui prévoit d’interdire leurs parachutes dorés, selon les résultats officiels publiés dimanche 3 mars.

En Suisse, les initiatives – un droit donné aux citoyens suisses de faire une proposition de modification de loi – doivent être approuvées par la majorité du peuple et des cantons. L’initiative Minder, du nom de son initiateur, a été donc largement soutenue : selon la chancellerie fédérale, elle a été acceptée par 67,9 % des voix et tous les cantons ont dit « oui », ce qui est très rare. Il revient désormais au Parlement fédéral de traduire ce projet en loi.

Lire : Les patrons sauteront bientôt sans parachute

EN FINIR AVEC LES « RÉMUNÉRATIONS EXCESSIVES »

Interrogé par la télévision, le sénateur Thomas Minder a estimé que « le peuple a décidé de donner un signal fort envers les conseils d’administration, le conseil fédéral [gouvernement] et le Parlement ». Selon le texte soumis au vote des Suisses, la durée du mandat des membres du conseil d’administration devra être limitée à une année, et certaines formes de rémunérations, telles que les indemnités de départ – communément appelées parachutes dorés – ou les primes pour des achats d’entreprises, seront interdites.

En outre, aux termes du texte, les rémunérations du conseil d’administration et de la direction devront être approuvées obligatoirement par l’assemblée générale des actionnaires, qui devront voter chaque année la somme des rémunérations mise à disposition des membres du conseil d’administration et de la direction. Les sanctions en cas d’infraction vont d’une amende correspondant à six ans de revenu à trois années de prison.

TEXTE VIVEMENT COMBATTU PAR LES AUTORITÉS SUISSES

La prime de départ de 72 millions de francs suisses (60 millions d’euros), que le conseil d’administration du groupe pharmaceutique Novartis avait prévue pour son futur ex-président Daniel Vasella, avait soulevé en Suisse un véritable tollé fin février. M. Vasella, qui a été pendant des années le patron le mieux payé de ce pays, a finalement renoncé à ce parachute en or massif. L’émoi suscité par ce cas a contribué à mobiliser les Suisses dimanche.

Les sondages menés avant le scrutin avaient déjà prédit le « oui » à l’initiative. Ce texte a été vivement combattu par les autorités suisses, notamment le gouvernement et le Parlement, qui ont mis au point un contre-projet, moins réformateur et permettant d’opter pour des dérogations dans le cas des indemnités de départ.

L’UE S’APPRÊTE À PLAFONNER LES BONUS DES BANQUIERS

Roby Tschopp, directeur d’Actares, une association qui regroupe plus de 1 300 actionnaires en Suisse, a indiqué espérer que le Parlement reste fidèle au texte de l’initiative. En Suisse, a-t-il expliqué, « le Parlement a mandat de mettre en œuvre »la volonté du peuple. Mais les experts s’attendent à de longs débats, en raison notamment de la technicité du sujet. En outre, seuls le Parti socialiste et les Verts ont soutenu l’initiative, la droite et le centre l’ayant combattue.

Apparus aux Etats-Unis au début des années 1980, les « golden parachutes »devaient permettre d’attirer des dirigeants capables de redresser la situation des multinationales. Peu à peu, les sociétés européennes ont, elles aussi, eu recours à ce dispositif. Mais d’énormes indemnités de départ touchées par certains patrons, indépendamment de leur bilan, ont suscité de vives polémiques.

En France, les parachutes dorés et autres retraites chapeaux ne sont pas interdits mais sont soumis à des cotisations sociales. Le gouvernement a récemment alourdi la taxation des parachutes dorés et des retraites chapeaux (dans la loi de finances rectificative de 2012). En Europe, quatre ans après le début de la crise financière, l’Union européenne s’apprête à imposer aux banques un renforcement de leur capital et envisage pour la première fois de plafonner les bonus des banquiers, une décision qui suscite l’ire de Londres même si elle reste à confirmer.

Giving Pledge Adds 12 Families From Overseas | HRW

(d’après un échange de mail avec Valérie Lombard)

February 19, 2013

Bill and Melinda Gates and Warren Buffett’s appeal for greater generosity among rich people has expanded globally, with 12 families from outside the United States announcing today that they would commit to giving away at least half their wealth.

Since unveiling their Giving Pledge in 2010, the billionaire trio has been hopscotching continents to convert more of the world’s wealthy to philanthropy. Their new recruits include families from Australia, Germany, India, Malaysia, Russia, South Africa, Ukraine, and the United Kingdom.

“There is only so much money that a person needs for himself and his family, and this brings home the sense that when one is blessed with great wealth beyond what is needed, there is a corresponding moral and social responsibility to put the money to good use,” Vincent Tan Chee Yioun, founder of the Better Malaysia Foundation and a new signatory, said in a statement.

Other new members from non-Western nations include Patrice and Precious Motsepe, of South Africa, and Azim Premji, of India.

The British signatories were Richard and Joan Branson and the Sudanese-born Mo Ibrahim, along with John Caudwell, Chris and Jamie Cooper-Hohn, and David Sainsbury. Andrew and Nicola Forrest of Australia also joined the pledge, along with Hasso Plattner, of Germany, Vladimir Potanin, of Russia, and Victor Pinchuk, of Ukraine.

Speaking last week at an event at New York University, David Rubenstein, an American billionaire and a member of the Giving Pledge since 2010, said spreading the pledge overseas has proven a challenge, in part because few other countries have an estate tax like the United States.

“In our country, we don’t have quite that tradition of people holding onto their money for generations,” Mr. Rubenstein said. “It has been tougher than Bill Gates and Warren Buffett initially thought.”

With the new members announced today, the Giving Pledge now totals 105 families.

Stephen Steim

Associate Director, Leadership Gifts

Human Rights Watch

Office: 212-216-1868

hrw.org

Nouvelles fractures : focus argent / fonction publique / medias | Ipsos, Le Monde

25 janv. 2013

Ipsos a conçu et réalisé pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et le Cevipof la première vague d’un baromètre exclusif sur les Nouvelles Fractures qui traversent la société française. Analyse du Monde du 25/01/2013. 

Argent

L’ambivalence de l’opinion à l’égard de l’argent est spectaculaire.

Plus de quatre personnes sur cinq (82%) jugent que « l’argent a corrompu les valeurs traditionnelles de la société française » ; seuls les sympathisants de l’UMP sont un peu moins sévères (69%).  A l’inverse, 71% des sondés (et jusqu’à 86% à l’UMP) assurent que « c’est bien de vouloir gagner beaucoup d’argent ». Il est vrai que le pouvoir d’achat est, derrière le chômage (56%), la seconde préoccupation des Français (41 %). De même, une nette majorité (58%) estime que « pour établir la justice sociale, il faudrait prendre aux riches pour donner aux pauvres ». Cette question distingue radicalement les sympathisants de gauche, qui partagent ce jugement à 83% de ceux de l’UMP (29%). Mais un pourcentage similaire (56%) est d’accord avec l’idée que « les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment ». Là encore, le clivage entre la gauche (33%) et les sympathisants de l’UMP ou du FN (76%) est marqué.

Article original sur le site de Ipsos.

Les nouvelles attentes des plus pauvres | New York Times

Article du New York Times repris dans Le Figaro, 12 février 2013.

Les nouvelles attentes des plus pauvres

Article original en anglais :

The Virtual Middle Class Rises

By 

Published: February 2, 2013

NEW DELHI

I ENCOUNTERED something on this trip to India that I had never met before: a whole new political community — India’s “virtual middle class.” Its emergence explains a lot about the rise of social protests here, as well as in places like China and Egypt. It is one of the most exciting things happening on the planet. Historically, we have associated democratic revolutions with rising middle classes achieving certain levels of per capita annual income — say, $10,000 — so people can worry less about basic food and housing and more about being treated as citizens with rights and with a voice in their own futures. But here’s what’s fascinating: The massive diffusion of powerful, cheap computing power via cellphones and tablets over the last decade has dramatically lowered the costs of connectivity and education — so much so that many more people in India, China and Egypt, even though they’re still just earning a few dollars a day, now have access to the kind of technologies and learning previously associated solely with the middle class.

That’s why India today has a 300-million-person middle class and another 300-million-person virtual middle class, who, though still very poor, are increasingly demanding the rights, roads, electricity, uncorrupted police and good governance normally associated with rising middle classes. This is putting more pressure than ever on India’s elected politicians to get their governance act together.

“Thanks to technology and the spread of education, more and more people are being empowered at lower and lower levels of income than ever before, so they think and act as if they were in the middle class, demanding human security and dignity and citizens’ rights,” explained Khalid Malik, the director of the U.N.’s Human Development Report Office and author of the book “Why Has China Grown So Fast for So Long?” “This is a tectonic shift. The Industrial Revolution was a 10-million-person story. This is a couple-of-billion-person story.”

And it’s not just driven by the 900 million cellphones in use in India today or the 400 million bloggers in China. The United States Agency for International Development office here in New Delhi connected me with a group of Indian social entrepreneurs the U.S. is supporting, and the power of the tools they are putting in the hands of India’s virtual middle class at low prices is jaw-dropping. Gram Power is creating smart microgrids and smart meters to provide reliable, scalable power for Indian rural areas, where 600 million Indians do not have regular (or any) electricity with which to work, read and learn. For 20 cents a day, Gram Power offers villagers a prepaid electricity card that can power all their home appliances. Healthpoint Services is providing safe drinking water for a family of six for 5 cents a day and telemedicine consultations for 20 cents a visit. VisionSpring is now distributing examinations and eyeglasses to India’s poor for $2 to $3 each. The Institute for Reproductive Health is alerting women of their fertile days each month with text messages, indicating when unprotected sex should be avoided to prevent unwanted pregnancies. And Digital Green is providing low-cost communications systems for Indian farmers and women’s groups to show each their best practices through digital films projected on a dirt floor.

These technologies still need scale, but they are on their way. And they are enabling millions more Indians to at least feel as if they are middle class and the political empowerment that goes with that, says Nayan Chanda, who runs the YaleGlobal Online Magazine and is co-editor of “A World Connected: Globalization in the 21st Century.”

In December, a 23-year-old Indian woman — whose father worked double shifts as an airport baggage handler, making about $200 a month so his daughter could go to school to become a physiotherapist — was gang-raped on a bus after she and a male friend had gone to a movie. She later died from injuries sustained in the rape.

She was a high-aspiring member of this new virtual Indian middle class, and her brutal rape and subsequent death triggered nationwide protests for better governance. “It is one of those turning points in history when a citizenry, so far pleased with economic gain, wants more than material comfort,” said Chanda. “They want recognition of their rights; they want quality of life and, most importantly, the good governance they have come to expect by watching the world.”

Ditto China. In December, noted Chanda, “when a Chinese censor in Guangzhou committed the unprecedented intrusion by physically entering the premises of Southern Weekend paper and rewriting their New Year editorial — turning a critical one into a panegyric of the Communist Party — Chinese journalists exploded. For the first time in history, they publicly demanded the resignation of the censor and China’s Twitter, Weibo, lit up with anger.”

And, of course, the Arab Awakening was triggered, not by middle-class college students, but by an aspiring-to-be-in-the-middle-class Tunisian vegetable seller who was abused by corrupt police. Leaders beware: Your people don’t need to be in the middle class anymore, in economic terms, to have the education, tools and mind-set of the middle class — to feel entitled to a two-way conversation and to be treated like citizens with real rights and decent governance.

Article original sur le site du New York Times.

Pierre Rosanvallon : pour une société des égaux | Nouvel Observateur

Le Nouvel Observateur, 5 septembre 2011

LES DEBATS DE L’OBS. L’historien et fondateur de la République des Idées publie un nouvel essai dans lequel il poursuit sa réflexion sur la démocratie et lance de nouvelles pistes pour animer le débat à gauche. Entretien.

Viktor Orban, Premier ministre hongrois, a fait voter une nouvelle Constitution ultraconservatrice et nationaliste en avril 2011. © Elsa Szandelsky/AP/Sipa
Viktor Orban, Premier ministre hongrois, a fait voter une nouvelle Constitution ultraconservatrice et nationaliste en avril 2011. © Elsa Szandelsky/AP/Sipa

Le Nouvel Observateur – «La Société des égaux» est le troisième volet, après «la Contre-Démocratie» et «la Légitimité démocratique», de votre réflexion philosophique et historique sur les mutations contemporaines de la démocratie. Quelle en est la logique?

Pierre Rosanvallon – La démocratie se définit classiquement comme un type de régime politique. C’est sous cet angle que je l’avais appréhendée dans les deux volumes précédents. En analysant notamment les formes non électorales de l’expression de la souveraineté du peuple ainsi que l’émergence de nouveaux types d’institutions représentant la volonté générale.

Mais la démocratie est aussi une forme de société. Tocqueville avait déjà fameusement mis l’accent sur cette dimension, voyant dans ce qu’il avait appelé l’égalité des conditions son principe générateur. Avec ce troisième volet, j’ai voulu systématiser son intuition en proposant une histoire et une théorie générale de cette idée d’égalité démocratique.

En visant d’abord à clarifier le sens qu’elle avait revêtu dans les révolutions américaine et française. L’égalité avait alors été essentiellement appréhendée comme une façon de faire la société, de produire et de faire vivre le commun. Elle était considérée comme une qualité démocratique et pas seulement comme une mesure de la distribution des richesses.

Pouvez-vous développer ce point?

Il est en effet décisif. C’est l’idée de faire advenir une «société des égaux» qui était centrale en 1789. Cela allait plus loin qu’une simple problématique de la réduction des écarts de richesse. La perspective était celle d’instaurer un monde sans dénivelés, dans lequel chacun avait les mêmes droits, était reconnu et respecté comme aussi important que les autres. La notion d’égalité définissait ainsi au premier chef une forme de relation sociale.

Une "indignée" espagnole manifeste à Madrid le 4 août 2011
Une « indignée » espagnole manifeste à Madrid le 4 août 2011. (c) Afp

Cette égalité-relation était articulée autour de trois figures: la similarité, l’indépendance et la citoyenneté. La similarité est de l’ordre d’une égalité-équivalence: être semblable, c’est participer d’une même humanité contre le fait du privilège. L’indépendance est uneégalité-autonomie: elle se définit négativement comme absence de subordination entre les individus et positivement comme un équilibre de l’échange. La citoyenneté est quant à elle une égalité-participation; c’est la communauté d’appartenance et d’activité civique qui la constitue.

Le projet de l’égalité comme relation sociale s’était en conséquence décliné en France et aux Etats-Unis sous les espèces d’un monde de semblables, d’une société d’individus autonomes et d’unecommunauté de citoyens. L’égalité était de la sorte pensée comme position relative des individus, règle d’interaction entre eux et principe de constitution de leur commun. Il m’a semblé essentiel de revenir à cette dimension fondatrice au moment où l’explosion des inégalités économiques et sociales rend caduques la notion de société des semblables et la visée d’appartenance des citoyens à un monde commun. Nous avons en effet bien besoin de nous retremper aujourd’hui dans cet esprit révolutionnaire pour sortir de l’impasse actuelle.

Pour vous, nous vivons une véritable contre-révolution en matière d’inégalités: depuis les années 1980, le 1% le plus riche de la population n’a cessé d’accaparer une part croissante des revenus et des patrimoines. Pouvez-vous préciser cet état de fait avec des chiffres révélateurs? D’autant que, vous le soulignez dans votre livre, «on n’a jamais autant parlé de ces inégalités et qu’en même temps on n’a jamais aussi peu agi pour les réduire»…

Contre-révolution, le terme n’est pas trop fort pour qualifier le moment contemporain. Alors que l’égalité avait été «l’idée même» de la Révolution, pour reprendre la célèbre formule de Necker, c’est aujourd’hui le développement des inégalités qui est la force agissante du monde. Le mouvement n’a cessé de s’accélérer depuis la fin des années 1980.

Le fait spectaculaire qu’il faut souligner est que, depuis près de vingt ans, c’est le 1% le plus aisé, voire le sommet du 0,1% ou du 0,01% (soit quelques milliers d’individus) le plus favorisé, qui a accaparé les fruits de la croissance. En France, par exemple, le salaire moyen du 1% le plus rémunéré a augmenté d’environ 14% entre 1998 et 2006, et celui du 0,01%, tout au sommet de l’échelle, de près de 100% alors que la progression sur la même période n’a été que de 4% pour la grande masse des 90% des salariés du bas.

Dans le cas français toujours, le 1% le plus riche possède dorénavant 24% de la richesse du pays, et les 10% les plus aisés, 62%, tandis que les 50% les moins bien lotis n’en possèdent que 6%. Les travaux d’Anthony Atkinson, de Thomas Piketty et d’Emmanuel Saez ont scientifiquement documenté cette évolution, qui ne concerne évidemment pas que la France.

En quoi la situation actuelle des inégalités n’a-t-elle rien d’un héritage du passé mais marque-t-elle au contraire une spectaculaire rupture, inversant une tendance séculaire?

On peut dire qu’il y a aujourd’hui inversion d’une précédente tendance séculaire à la réduction des inégalités. Le 1% des Français les plus riches qui accaparait 53% du patrimoine total en 1913 n’en détenait ainsi plus que 20% en 1984. Aux Etats-Unis, les 10% des revenus les plus élevés se partageaient près de 50% du total des revenus à la veille de la crise de 1929, pourcentage qui s’était stabilisé au-dessous de 35% du début des années 1950 au début des années 1980. En Suède, exemple emblématique entre tous, le 1% de la population bénéficiant des revenus les plus élevés touchait 23% du total des revenus en 1980, contre 46% au début du siècle.

Ces réductions spectaculaires avaient procédé à la fois de la progression plus rapide des bas revenus, du ralentissement des plus hautes rémunérations autant que des transferts sociaux et du très fort effet correcteur des impôts sur le revenu, dont les taux étaient montés en flèche dans la première moitié du XXe siècle.

C’est un fait que l’on a trop oublié. Si l’impôt progressif sur le revenu est partout institué avec des taux très bas (de 2% à 6%) au tournant du XXe siècle, ceux-ci atteignaient ainsi 60% en France en 1924 et 79% aux Etats-Unis en 1936. En 1942, le taux marginal supérieur sera même de 94% aux Etats-Unis! Ce sont des chiffres qu’il faut rappeler.

PIERRE ROSANVALLON
PIERRE ROSANVALLON, historien, professeur au Collège de France, fondateur et animateur de la République des Idées, est l’auteur de nombreux essais, dont «la Contre-Démocratie» et «la Légitimité démocratique» au Seuil. Il publie cette semaine  la Société des égaux» chez le même éditeur. © Baltel/Sipa

Vous vous inquiétez d’un certain consentement collectif à l’inégalité. Vous proposez d’appeler «paradoxe de Bossuet» cette situation dans laquelle les hommes déplorent en général ce à quoi ils consentent en particulier. Pouvez-vous nous l’expliquer?

Tout le monde ou presque dénonce aujourd’hui les bonus extravagants ou les rémunérations démentielles de certains PDG. Toutes les enquêtes montrent que le sentiment de vivre dans une société injuste est majoritaire. Mais les facteurs qui produisent ces inégalités une certaine philosophiedétournée de l’égalité des chances, l’exaltation du mérite ou les mécanismes de la concurrence – sont simultanément largement intériorisés.

Le sentiment diffus que les inégalités sont «trop fortes», «scandaleuses», voisine du même coup avec une acceptation informulée de leurs multiples expressions spécifiques autant qu’avec une sourde résistance à les corriger pratiquement. D’où le fait qu’un mécontentement social susceptible d’être largement majoritaire puisse se lier à une passivité pratique face au système général des inégalités. On voue ainsi aux gémonies les inégalités en général alors que l’on reconnaît implicitement comme légitimes les ressorts spécifiques qui les conditionnent. J’ai appelé cela le «paradoxe de Bossuet» en référence à la célèbre remarque de ce dernier: «Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes.»

Pourtant le sentiment d’injustice et de révolte contre la montée des inégalités anime les mouvements européens des «indignés». Que vous inspire ce phénomène et est-il nouveau?

L’intéressant dans ces mouvements, c’est qu’ils ne se contentent pas de dénoncer les inégalités économiques. Ils vont plus loin et mettent le doigt sur le fait que c’est la dissolution de l’appartenance à un monde commun qui est la conséquence de ce qu’il faut bien appeler la sécession des riches. Ils se révoltent à juste titre contre leur condition d’oubliés, d’individus qui ne sont plus traités comme des semblables, relégués dans une condition de sous-citoyens. Ils ont le sentiment d’être des abandonnés de la démocratie et de l’économie, de ne plus compter pour rien.

Mais ils n’ont pas toujours la science de leur malheur, l’intelligence de leur indignation. C’est aussi pour armer ces mouvements que j’ai écrit «la Société des égaux», pour dessiner à la fois un cadre d’intelligibilité et une perspective à leur action et à leur légitime impatience.

A propos de cette crise de légalité, vous écrivez que «la gauche a perdu ce qui avait fait historiquement sa force et fondé sa légitimité». Pourquoi et que devrait-elle faire?

S’il fallait résumer en un mot ce qui a défini historiquement la gauche, je dirais qu’elle a été le parti de l’égalité. Le problème est qu’elle ne l’est plus que très partiellement. Sa vision s’est réduite à une culture de la redistribution (elle est le parti de la dépense publique et de l’impôt) et à une défense des droits individuels, en matière de lutte contre les discriminations tout particulièrement. Il n’y a évidemment rien à redire à cela en principe.

Mais à l’âge de la crise de l’Etat-providence, de la délégitimation de l’impôt et de la critique de l’individualisme, cela ne tient plus la route; la gauche se trouve en fait sur la défensive ou dans une posture minoritaire. Elle n’est plus culturellement hégémonique. Il ne suffit donc plus de dénoncer les inégalités. La gauche doit maintenant se doter d’une nouvelle philosophie sociale d’ensemble. Je pense que c’est à partir de l’idée de «société des égaux» qu’elle peut redevenir une force perçue comme porteuse d’un nouvel universalisme et d’un projet crédible d’émancipation, alors que nous vivons un processus de «dénationalisation» et de décomposition des démocraties-sociétés. Société des égaux que je propose quant à moi de réarticuler autour des principes de singularité, de réciprocité et de communalité.

C’est-à-dire ?

Je souhaite avec ces concepts élargir et dépasser le cadre actuel des discussions sur la justice. Car, de John Rawls à Amartya Sen, les théories sur le sujet se réduisent en fin de compte à définir la ligne de partage entre inégalités économiques et sociales légitimes et inégalités illégitimes. Mais c’est d’inégalités inter-individuelles qu’il s’agit.

Or l’égalité est une notion politique et sociétale autant qu’économique. Elle concerne le commun autant que le juste. D’où ma recherche des conditions d’adaptation au monde contemporain de ce qu’avaient été les principes de similarité, d’indépendance et de citoyenneté dans les Révolutions américaine et française. Les notions de similarité et de citoyenneté conservent l’importance qu’elles avaient il y a deux siècles. Mais elles doivent dorénavant être élargies. La nouvelle attente d’une égalité des singularités liée aux thèmes de la reconnaissance et du respect des différences se superpose ainsi au projet originel de la constitution d’une société des semblables. Alors que le suffrage universel est partout acquis, l’idée de citoyenneté a de son côté aussi besoin d’être enrichie.

Le problème n’est en effet plus seulement de partager la souveraineté politique, il est aussi de faire société ensemble. D’où l’impératif de communalité. Quant à l’idéal d’une société d’individus autonomes, il a largement perdu de sa pertinence dans un univers moderne où le fait de l’interdépendance s’impose dans tous les domaines. La singularité exprime en partie, sur un mode différent, cet ancien idéal. Mais, dans l’ordre des règles d’interaction entre individus, c’est le principe générique de réciprocité qu’il faut substituer à la perspective plus étroite et désormais non pertinente économiquement d’une égalité de marché.

Nationalisme, protectionnisme, xénophobie, séparatisme, qui ont marqué au cours des siècles derniers les premières crises de l’égalité, écrivez-vous, réapparaissent aujourd’hui. Pouvez-vous nous l’expliquer?

La crise de l’égalité que nous vivons aujourd’hui est autant sociétale qu’intellectuelle. Nous manquons en effet d’une vision positive de l’égalité autour de laquelle le pays pourrait se rassembler. Cette crise a eu un précédent à la fin du XIXe siècle, résultant de l’explosion des inégalités liée à l’industrialisation et à la première mondialisation. Une nouvelle droite nationaliste avait alors surgi, proposant de résoudre cette crise sociale grâce à un «protectionnisme ouvrier» et à des mesures xénophobes. («Ne parlons plus de prolétaires mais de travailleurs français», disait-elle.)

Le campement des « indignés » de la Puerta del Sol, le 1er juin 2011 à Madrid. (c) Afp

N’oublions pas le livre de Barrès, en 1893, qui avait pour titre «Contre les étrangers». Cela a déteint sur une partie de l’opinion républicaine. Mais les socialistes ont résisté, ainsi que les républicains de progrès. En France comme en Europe, leur réponse a été d’opérer des réformes radicales: mise en place d’un Etat-providence, impôt progressif sur le revenu, lois de protection du travail. Même la droite a suivi le mouvement, hantée qu’elle était par le spectre révolutionnaire. La guerre de 1914-1918 avait, il est vrai, parallèlement renforcé le sentiment de solidarité. Nous voyons aujourd’hui le même scénario se reproduire.

Mais si la «voie populiste» rencontre à nouveau un large écho, l’alternative sociale-réformiste reste balbutiante. D’où le danger de décomposition sociale et de dérive droitière accélérée de la société qui pourrait se profiler. C’est pour moi l’enjeu clé du débat de 2012.

Nous assistons aujourd’hui à une crise de l’Etat-providence redistributeur. Vous craignez que, si l’écart entre les institutions de solidarité et les dispositifs de justice sociale continuait de se creuser, l’explosion sociale pourrait être brutale. Est-elle inévitable?

L’Etat redistributeur est en crise. Mais il ne pourra pas être revitalisé sans que, préalablement, on «refasse société». Sinon ce seront les thèmes démagogiques de la dénonciation de l’«assistanat» ou de la suspicion envers des immigrés «profiteurs du système» qui tiendront le haut du pavé. D’où pour cela encore la nécessité de refonder une culture de l’égalité. Sinon, plus qu’une explosion sociale, ce sera un processus de décomposition et de pourrissement des sociétés qui s’accélérera. Avec le danger de voir les régimes démocratiques eux-mêmes vaciller. Ce qui se passe aujourd’hui dans la Hongrie gouvernée par Viktor Orban peut être l’indication d’une orientation forte inquiétante.

Des manifestants devant le Parlement grec à Athènes, le 26 mai 2011
Des manifestants devant le Parlement grec à Athènes, le 26 mai 2011. (c) Afp

Pour vous, l’accroissement des inégalités est mondial et leur réduction doit aussi se lier à une entreprise de «démarchandisation du monde». Comment?

On ne peut pas se contenter de réduire les inégalités monétaires. Ou disons plus précisément que, pour y arriver, il faut d’abord refaire un monde commun. Si c’est le but, il est par exemple prioritaire de développer les espaces publics pour «déghettoïser» la société. Il faut aussi donner chair à une nouvelle culture de l’égalité dans laquelle tous puissent se reconnaître.

Avec les inégalités, les gens vivent de plus en plus dans leurs petits univers segmentés. Refaire du lien social passe donc nécessairement par cette «démarchandisation»; le non-marchand est la sphère majeure de l’égalité. Le but n’est donc pas seulement de réguler le marché, il est aussi de le limiter en développant ce que j’ai appelé les «biens relationnels» ainsi que les biens publics. L’idée écologique doit à cet égard converger avec l’idée socialiste pour définir une croissance sobre, plus axée sur l’être que sur l’avoir.

Propos recueillis par François Armanet et Gilles Anquetil

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Source : « Le Nouvel Observateur » du 1er septembre 2011.

Article original sur le site du Nouvel Observateur.

Le mal-logement s’aggrave en France avec la crise | Le Monde

LE MONDE | 1er février 2013

Dans son 18e rapport, dévoilé vendredi, la Fondation Abbé Pierre tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme face à une crise qui s’accentue et s’élargit. « Les nouvelles sur le front du logement ne sont pas bonnes », résume Patrick Doutreligne, délégué général de la Fondation. 685 000 personnes sont dépourvues de logement personnel en France (dont 133 000 sans domicile fixe), mais au total 3,6 millions sont « non ou mal logées » et plus de 5 millions sont « fragilisées » par la crise du logement. La crise de 2008-2009 continue de produire « des effets particulièrement inquiétants », surtout pour les plus modestes, qui sont les premiers touchés par la montée du chômage et de la pauvreté. Signe d’une dégradation de la situation pour les locataires, « les impayés progressent » et de « nouveaux records » ont été atteints pour les expulsions (113 000 en 2011). Les familles s’adaptent au prix de « toujours plus de renoncements, avec une gymnastique budgétaire qui ne tient plus », souligne Christophe Robert, délégué général adjoint. En 2011, plus de 6 millions de ménages ont bénéfié d’une aide au logement, soit le« niveau le plus élevé » depuis la création de ces aides. En attendant la grande loi cadre sur le logement et l’urbanisme prévue en juin, la Fondation salue d’ores et déjà l’encadrement des loyers à la relocation, le passage de 20 à 25 % de logements sociaux par commune dans la loi SRU, ainsi que la cession de terrains publics pour en construire. Mais elle réclame aussi une vraie « cohérence » de la politique du logement, pour que les plus modestes, fragilisés par la crise, ne se retrouvent pas à la rue, contraints alors de faire appel à l’hébergement d’urgence qui est engorgé. Dans ce contexte, les dons à la Fondation sont plus que jamais nécessaires.

Nette augmentation de la pauvreté en France, selon Eurostat | Observatoire de la pauvreté

21 janvier 2013

En France, le taux de pauvreté au seuil de 60 % du niveau de vie médian 1 s’élève à 14 % en 2011, selon les données publiées par l’organisme statistique européen Eurostat. Le taux atteint 7,1 % si l’on considère le seuil de 50 % du niveau de vie médian, et 3,1 % au seuil de 40 %. La crise économique a un impact marqué sur les taux de pauvreté, qui ont augmenté de 12,7 % en 2008 à 14 % en 2011 au seuil de 60 %, de 5,8 à 7,1 % au seuil de 50 % et de 2,5 à 3,1 % au seuil de 40 %. Selon Eurostat, la pauvreté aux seuils de 40 et 50 % aurait diminué en revanche pour la seule année 2011.

Au total, le nombre de personnes pauvres a très nettement progressé : de 400 000 au seuil de pauvreté le plus strict à près d’un million si l’on considère la définition la plus large. En proportion, la grande pauvreté a le plus augmenté entre 2008 et 2011 : au seuil de 40 %, le nombre de pauvres s’est accru de 27 %, contre 13 % au seuil de 60 %. Selon les définitions, on compte entre 1,9 et 8,6 millions de personnes pauvres en France.

 

Le seuil de pauvreté est calculé en proportion du niveau de vie médian2. L’évolution actuelle de la pauvreté signifie que les populations du bas de l’échelle s’éloignent du niveau de vie médian : l’écart se creuse entre les ménages les moins favorisés et les catégories moyennes. L’augmentation du taux de pauvreté résulte de la très forte progression du chômage au cours des quatre dernières années. La moitié des chômeurs n’étant pas indemnisés, une partie de ceux qui se retrouvent sans emploi doivent faire face à d’importantes difficultés financières. Comme l’a montré de longue date l’Observatoire des inégalités, ces taux moyens masquent des écarts élevés selon les tranches d’âges et les niveaux de diplômes. Les premières victimes de la crise actuelle sont les jeunes et les personnes peu qualifiées.

Le niveau de pauvreté est plus faible en France que dans les pays européens de taille de population comparable : Allemagne (15,8 % de pauvres), Royaume-Uni (16,2 %),  Italie (19,6 %) et Espagne (21,8 %). Les deux seuls pays qui se distinguent réellement du lot en Europe sont la Norvège (10,5 % de pauvres) et les Pays-Bas (11%). Si la situation sociale se dégrade nettement en France, notre modèle social évite une détérioration encore plus forte.

 

Les données Eurostat sur la pauvreté
Les données publiées par Eurostat sur la pauvreté sont différentes des données officielles françaises diffusées par l’Insee : les premières sont obtenues via des questionnaires réalisés auprès des ménages, les secondes à partir des déclarations d’impôts. Les chiffres d’Eurostat –  en particulier les comparaisons internationales – sont à considérer comme des ordres de grandeur car les modes d’enquêtes diffèrent selon les pays. Ces données sont connues avec six mois d’avance sur les données de l’Insee sur les revenus en France.

  • 1.Le seuil de pauvreté à 60 % est le plus utilisé dans les comparaisons internationales
  • 2.Revenu après impôts prestations sociales qui partage l’effectif de la population en deux

Israël : la Start-Up Nation est une terre d’inégalités | Le Monde

LE MONDE | 23 janvier 2013

Start_Up_Nation

Israël est un pays à deux vitesses, qui cache ses plaies économiques. A plus forte raison dans le brouillard électoral qui accompagne le scrutin législatif du 22 janvier. Inutile d’attendre des candidats, a fortiori du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, un jugement clinique sur l’état de santé véritable de la  » Start-Up Nation « , comme les Israéliens se plaisent à définir leur pays.

Côté face, il y a la  » Silicon Wadi  » de Haïfa, avec son pôle d’excellence qu’est l’université Technion, et les fortes concentrations d’industries high-tech situées à Rehovot, Ra’anana, Herzliya et Tel-Aviv. Parfois on pourrait s’y méprendre, tant certains quartiers ont des airs de Palo Alto, ce temple du high-tech californien, dans le nord de la Silicon Valley.

Côté pile, il y a cette tendance lourde de l’accroissement des écarts de richesse dans la société israélienne, avec une nette augmentation du taux de pauvreté (+27 % en 2012), un phénomène qui touche désormais une large partie de la classe moyenne. En 2010, 31 % des Israéliens étaient concernés par le risque de pauvreté (29 % en 2008), un taux qui représente près du double de la moyenne des pays européens (16 %). C’est contre ce phénomène que les  » indignés  » israéliens sont descendus dans la rue, de juillet à octobre 2011.

Pendant les cinq années qui ont précédé ce mouvement de contestation, la situation économique des jeunes couples qui travaillent s’est nettement dégradée, ainsi que celles des ultraorthodoxes (haredim) et des Arabes-Israéliens, les deux catégories sociales qui sont structurellement à la traîne de la prospérité économique de l’Etat juif. 55 % des familles ultraorthodoxes et 53,2 % des familles arabes israéliennes vivent sous le seuil de pauvreté, tout comme 20,3 % des personnes âgées et 35,6 % des enfants israéliens, soit 905 000 enfants…

Retour au high-tech : en 2012, Israël a vendu pour 5,5 milliards de dollars (4,13 milliards d’euros) de start-up, un montant record. Les acheteurs sont surtout des multinationales américaines, et les secteurs concernés sont la biotechnologie, les télécommunications et le e-commerce. Mais si Google a récemment inauguré son nouveau siège de recherche et développement en Israël, et si le modèle des incubateurs israéliens de start-up a fait florès à travers le monde, ce secteur de pointe, qui a longtemps été le moteur de l’économie israélienne, a des ratés.

D’abord, le high-tech ne concerne que 200 000 personnes environ, employées dans quelque 3 300 entreprises, soit quelque 9 % de la population active. En 2011, le secteur de l’information, de la communication et de la technologie a progressé de 1,5 %, alors que l’ensemble du secteur industriel a crû de 5 %. Globalement, le high-tech progresse donc moins que l’ensemble de l’économie. La raison ? Le gouvernement a beaucoup réduit ses investissements, tant sur le plan du capital humain que financièrement.

Selon des experts, il manque entre 8 000 et 10 000 ingénieurs dans ce secteur. Le high-tech ne joue pas le moindre rôle social, les populations ultraorthodoxe et arabe israélienne n’ayant pas la formation pour rejoindre des métiers qui exigent de solides connaissances en mathématiques et en sciences. Si la situation des Israéliens les plus défavorisés a tendance à empirer, c’est notamment en raison de l’érosion des salaires et de l’augmentation du prix des logements, deux des principales critiques des  » indignés  » de 2011.

Les sondages montrent que les trois quarts des Israéliens placent les risques socio-économiques au premier rang de leurs préoccupations. Ce ne sont pas les derniers chiffres du déficit budgétaire qui vont les rassurer. A moins d’une semaine du scrutin législatif, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a été obligé d’annoncer un bond spectaculaire du déficit qui, atteignant 39 milliards de shekels (7,8 milliards d’euros) pour 2012, représente 4,2 % du PIB, soit plus du double des prévisions officielles.

L’explication ? Elle est triple : d’abord l’explosion des dépenses militaires, avec un budget de la défense qui atteint 63 milliards de shekels (12,65 milliards d’euros), en augmentation de 20 % sur un an, et représente environ 17 % du total des dépenses publiques. La deuxième raison est la baisse des rentrées fiscales, due au ralentissement de la croissance économique (3,3 % en 2012, elle devrait ralentir à 2,8 % en 2013), ce qui a accentué le décalage entre recettes et dépenses.

Enfin, ce qui a longtemps été présenté comme une initiative novatrice susceptible d’apporter de la stabilité économique – un budget bisannuel – se révèle un piège, le gouvernement étant dans l’incapacité de prévoir les retombées d’une conjoncture économique internationale négative. Préoccupé par les conséquences électorales de ces résultats économiques peu flatteurs, Benyamin Nétanyahou a mollement assuré qu’il n’y aurait pas d’augmentation des impôts en 2013. Vaine tentative : la quasi-totalité des experts israéliens annoncent déjà des coupes budgétaires drastiques et un net alourdissement de la pression fiscale.

Laurent Zecchini

Article original sur le site du Monde.

Le pire n’est pas sûr, ni en 2013 ni en 2030 | Le Monde

LE MONDE | 
Par Sylvie Kauffmann

"GIF" du célèbre clip de PSY "Gangnam Style".
« GIF » du célèbre clip de PSY « Gangnam Style ». |

Saturés de bilans de fin d’année ? Vous adorerez les prédictions de début de l’an ! Surtout lorsqu’elles sont plus sombres les unes que les autres, comme en ces premiers jours de 2013. La fin du monde ne s’est pas matérialisée, mais cela n’a pas refroidi les ardeurs futurologistes : l’Occident est malade, et les choses vont empirer avant de s’améliorer. Evité de justesse aux Etats-Unis par un accord a minima la nuit de la Saint-Sylvestre, le précipice budgétaire sera de nouveau béant d’ici deux mois. La zone euro n’a pas explosé (une autre prédiction de 2012 qui ne s’est pas réalisée), mais va continuer sa descente aux enfers. Pendant ce temps, l’Asie, monte, monte, monte…

Il existe heureusement quelques esprits contraires. C’est le cas d’Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères, qui, dans un article publié en décembre 2012 par le magazine américain Foreign Policy, rejoint résolument le camp des antidéclinistes. « Le déclin est un choix », explique-t-il, se référant à la célèbre phrase de Franklin Roosevelt : « La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est la peur elle-même. »

Lancée par l’Occident, la mondialisation était une invention tellement géniale que le reste du monde l’a, à son tour, utilisée à son avantage. Le reste du monde a émergé, la domination de l’Occident est menacée. « Il n’est pas un aspect de la suprématie occidentale que les pays émergents ne soient prêts à défier. » Faut-il pour autant céder au pessimisme, cette caractéristique si européenne, et à la mélancolie, ce trait si français ? Non, conjure Hubert Védrine, admiratif de l’optimisme américain, qui, lui, est resté « intact ». Car « les pays occidentaux conservent des atouts considérables », et « l’ascension météorique des puissances émergentes ne doit pas masquer leurs vulnérabilités ».

Le monde qu’entrevoit Hubert Védrine ne sera donc plus un monde seulement façonné par l’Occident, mais ce ne sera pas non plus un monde dans lequel la Chine remplacera les Etats-Unis comme force dominatrice, même lorsque la taille de son économie aura dépassé toutes les autres. Le « monde postaméricain » n’est pas pour demain, assure-t-il. « Ce qui définira la politique mondiale, c’est la compétition. » Et pour rester compétitifs dans cet environnement incertain, les Etats-Unis et les Européens doivent non seulement s’adapter en relançant une croissance économique sur des bases saines et en relégitimant le processus démocratique, mais ils doivent surtout agir de concert.

Une autre prédiction, formulée celle-ci à l’horizon 2030 par une institution américaine, le National Intelligence Council (NIC), infirme la courbe décliniste. Le rapport du NIC prévoit, certes, la « fin du moment unipolaire » américain. En 2030, la Chine sera la première économie mondiale, et, en termes de puissance militaire et économique, l’Asie surpassera les pays occidentaux. Les Etats-Unis conserveront cependant une position de primus inter pares, de « premiers parmi les égaux ». Mais l’évolution la plus intéressante envisagée par le NIC est de nature sociologique : les classes moyennes « deviendront le secteur économique et social le plus important dans la vaste majorité des pays autour du monde ». Autrement dit, en 2030, pour la première fois, la majorité des habitants de la planète appartiendront aux classes moyennes, « et non plus aux classes pauvres, ce qui était la condition de la plupart des gens à travers l’histoire de l’humanité ». C’est là, note le NIC, « un changement tectonique ».

Pourquoi ce « changement tectonique », qui est déjà largement à l’oeuvre, est-il une bonne nouvelle pour les antidéclinistes ? Parce que, comme on le voit chaque jour, les classes moyennes émergentes ont globalement les mêmes aspirations que les classes moyennes occidentales. La réaction au terrible fait divers qui secoue la société indienne depuis trois semaines, le viol collectif d’une étudiante qui a succombé à ses blessures, est révélatrice de cette évolution : les Indiens, et en particulier les Indiennes, qui manifestent pour exiger une meilleure sécurité pour les femmes cibles d’agressions sexuelles sont les représentants de ces classes moyennes. La victime venait d’une famille modeste, qui avait investi dans ses études. Les classes moyennes émergentes savent la valeur non seulement de l’éducation, mais aussi de l’égalité des sexes dans les pays où, comme l’Inde, la société est encore profondément patriarcale. Il s’agit là de valeurs reconnues comme fondamentales dans les pays occidentaux.

Ailleurs, en Chine, en Indonésie, en Russie, les classes moyennes urbaines en pleine expansion rejoignent par millions le mode de vie des classes moyennes occidentales, pour le pire et le meilleur. En Chine, elles exercent une pression croissante sur le pouvoir pour un environnement moins pollué, une éducation plus ouverte pour leurs enfants, un Internet plus libre. En Russie, elles s’éclatent dans cette forme ultime de la consommation de masse, consécration du shopping illimité : le mall. Moscou est aujourd’hui encerclée par les malls et ne compte pas moins de 82 de ces galeries commerciales ; l’une d’elles, dont le nom a lui seul, Vegas, est tout un programme, rivalise par la taille avec le légendaire Mall of America de Minneapolis. La Corée du Sud a donné au monde et à YouTube Psy et son hit planétaire, Gangnam Style. Mais YouTube est une création américaine, le quartier de Gangnam, à Séoul, paraît tout droit sorti d’une sitcom américaine, et le génial Psy pourrait aussi bien venir d’une banlieue de Dallas ou d’Oakland. Qui parle encore, en 2013, de « valeurs asiatiques » ?

Pendant ce temps, les classes moyennes occidentales ont elles-mêmes évolué, sous l’effet de l’immigration et de la mondialisation. Encore une prévision, pour finir ? Selon le Bureau du recensement américain, en 2043, les Blancs seront minoritaires aux Etats-Unis, où aucun groupe ethnique ne sera majoritaire. De ce grand brassage de la diversité, une tendance se dessine : la stratégie du « leading from behind », qui a marqué l’action américaine en Libye et qui consiste à laisser les autres sur le devant de la scène tout en conservant un rôle essentiel. Gangnam Style, après tout, marque déjà une sorte de « leading from behind » culturel.

Sylvie Kauffmann