Deux générations dans la débine

Jean-François Laé, Numa Murard, Bayard, 2012, 430 p.

Les auteurs
Jean-François Laé et Numa Murard, sociologues, enseignent dans les universités Paris 7 et 8.

Synthèse
Trente ans après, Jean-François Laé et Numa Murard retournent aux Écameaux. Construite pour éliminer les dernières « poches de pauvreté », pensées comme résiduelles, des Trente glorieuses, cette cité de transit près de Rouen était le lieu de leur première enquête, et ils en avaient tiré un livre en 1985, ‘L’argent des pauvres’. La cité a été détruite, ses occupants relogés et les enfants sont devenus parents à leur tour, mais la pauvreté n’a pas disparu. Que s’est-il passé en trente ans ?
À l’origine les deux sociologues voulaient renverser l’image véhiculée par les associations et par la plupart des travaux, quitte à présenter les pauvres comme dans le film d’Ettore Scola ‘Affreux, sales et méchants’ (1976). L’enquête des années 2000, elle, raconte l’histoire des habitants depuis l’ancienne cité de transit. Elle met en évidence la décomposition produite par le chômage, les conséquences de l’appauvrissement économique sur l’habitat, le travail, les modes de vie, la famille, et le rapport avec les institutions. Aux indicateurs de déclin économique et de paupérisation (baisse de la population, hausse des chômeurs et des allocataires, notamment du RSA, fuite des cadres et des professions intermédiaires, fermeture de classes de collège, etc.) s’ajoutent des indices tout aussi significatifs, comme la fermeture des boutiques du centre ville, des rues complètement abandonnées, le vieillissement des HLM.
Les auteurs, qui ont accédé aux fiches d’allocataires des services sociaux, observent la reproduction de la précarité. Ils se sont livrés à un véritable jeu de piste : comment retrouver la trace des habitants de l’ancienne cité, qui changent constamment de domicile pour fuir les dettes et les ennuis ? Car les pauvres usent de stratagèmes avant d’être rattrapés par les créances : « Quand on est pauvre, il y a deux moyens pour résister : soit être suffisamment nombreux pour être en mesure de repousser l’importun, soit se faire tout petit, invisible ». Jouer sur des identités administratives multiples est une façon de brouiller les pistes et de souffler un peu face à la ritournelle des contentieux en tout genre.
La perte de l’emploi, donc du statut, et le risque de descendre l’échelle de la dignité sont au cœur de la déchéance, et la distinction n’est pas l’apanage des classes supérieures : il faut ne pas être perçu comme des « cas sos », des « mendiants » qui ne peuvent fumer que des roulées et non des « cousues ». Les perceptions de la pauvreté font apparaître des différences allant du clochard, sans argent ni lieu ni parents ni amis, au nanti qui dispose d’un revenu stable. Au-delà règnent l’aisance, la fortune, autant de zones inconnues, impénétrables.
Le chômage, c’est aussi l’apprentissage de la « bonne volonté », comme l’attestent les courriers échangés par les chômeurs avec les administrations publiques, publiées par les auteurs. Un rendez-vous raté provoque l’arrêt du versement des allocations et il faut montrer sa sincérité, se démarquer des « assistés » : aux frontières du salariat et du RSA, le chômage est devenu « une nouvelle scène morale de gestion des pauvres ». Un emploi, cela signifie un loyer payé à jour, une famille stable, un couple qui dure.
L’observation des audiences au tribunal de Rouen est aussi riche d’enseignements. Elle met en scène, d’un côté, les hommes privés de leur permis de conduire pour excès d’alcool, n’ayant pas payé leurs pensions alimentaires ou leur contravention sur la route ; de l’autre, des femmes poursuivies pour dettes de loyers, les endettements sur les cartes de crédit, les délits des enfants.
Autre changement fort : les relations sont aujourd’hui moins subies et plus électives. Les habitants semblent avoir perdu la force que représentait le regroupement des pauvres dans un espace. Jadis, les gens de la cité partageaient une même expérience de la précarité et de l’étiquetage. Aujourd’hui, c’est la fragmentation qui domine ces milieux populaires. D’un côté, les histoires se répètent, ce qui traduit souvent une communauté de destin et un sentiment d’intemporalité. De l’autre, certaines différences sont soulignées : les familles ne sont plus aussi nombreuses, la scolarité des enfants plus longue, les décohabitations plus franches, les conditions de vie se sont dégradées, les poches de pauvreté d’hier se sont diffusées et disséminées dans les communes de l’agglomération.

Citations et exemples

  • p.81 : les effets de la désindustrialisation sur un segment de la vallée de la Seine, dans les méandres en amont de Rouen, « segment marqué par une longue histoire industrielle, dont le souvenir s’accroche à des entreprises aussi célèbres que Blin et Blin, La Chapelle d’Arblay, Renault, Kuhlman… Cette désindustrialisation a frappé plus que tout le reste le travail non qualifié ou peu qualifié, la force de travail simple, formée sur le tas. Elle a donc détruit brutalement et continûment la valeur du capital physique, du corps, de la sueur, détérioré les conditions de vie, l’alimentation, le logement, la santé, et finalement atteint les personnes elles-mêmes, leur réputation, leur capacité, mais pas leur désir de rester ‘convenables’ aux yeux d’autrui. »
  • p.83-4 : « Au milieu des années 90, alors que la cité de transit avait fait son temps et était déjà démolie, nous avons observé la massification de la pauvreté au lieu de sa disparition. (…) La massification de la pauvreté nous apparaît particulièrement révélatrice du caractère idéologique des représentations sur les prétendues Trente glorieuses et sur l’apogée de l’État social ou État providence. Les familles de nos enquêtes n’ont jamais été stables, elles n’ont jamais été stabilisées, ni par la progression des droits des salariés, ni par la progression des transferts sociaux. »
  • p.157 : « Nous avons continué à fréquenter des tribunaux, des instances publiques de conciliation, comme autant de théâtres d’accusation, de contre-scènes de nos récits. De Rouen à Creil, de Senlis à Bobigny, les corridors sont pleins de figures d’accusés, pris dans des chaînes d’émotions et de raisons. Du tribunal des prud’hommes aux commissions d’appel des chômeurs, des audiences pénales aux convocations de la CAF, les institutions surplombent la vie du pauvre en continu, la bordent étroitement, l’éclairant violemment dans ses moments critiques. »
  • p.161 : « Être poursuivi est un trait majeur qui sépare les pauvres des classes salariées, une vie tourmentée d’une vie respectable. Sous les ordres de la justice, de nombreuses familles sont empoignées dans des affaires au long cours, ‘elle est connue de nos services’, susurre la greffière. (…) Qu’elles viennent de la police, de l’administration municipale ou des tribunaux d’instance ou pénaux, les poursuites suscitent toujours autant d’indignations auprès des familles rencontrées, tant les conséquences se font à leurs désavantages. »
  • p.205 : « Le chômage est devenu une autre scène sociale, notamment depuis les années 2000, depuis que l’ANPE organise le suivi des demandeurs d’emploi au travers de nouveaux instruments d’enregistrement, sur le modèle du passeport et du livret de compétences, une version moderne du livret ouvrier qui non seulement certifie les compétences des travailleurs/chômeurs, mais également institue des procédures obligatoires, comme des brevets d’activité et de capacité, des pointages de tournées de recherche d’emploi, et surtout des convocations à tour de bras. »
  • p.226 : « Absence à convocation, recherche d’emploi insuffisante, manque d’actes positifs de recherche, oubli de déclaration de travail temporaire, refus d’emploi, fausse déclaration, les motifs de radiation par Pôle emploi ne manquent pas. Le signalement est déclenché par le service de contrôle de la recherche d’emploi de la Direction départementale du travail. »
  • p.230 : « Dans les milieux populaires, la suspension du chômage est un affront. C’est l’équivalent du non-paiement du salaire, assorti d’une accusation de ‘se tourner les pouces’. Or les possibilités d’organiser sa vie diminuent à mesure que grandit l’appauvrissement : la garde des enfants ne peut plus être assurée, prendre le train devient un obstacle, la voiture antérieurement utilisée est revendue pour faire des économies, le retard de loyer devient un mode de prolongation de l’économie quotidienne.
  • p.312 : « Lorsque le frigo et le placard sont vides, la fébrilité s’empare de la cité Blanchard. Pour se procurer le repas du soir, on saisit n’importe quelle occasion, n’importe quelle magouille, n’importe quel travail qui fera la pièce de dix francs salvatrice, les deux bons acceptés par l’épicier ou le panier accordé par les éducateurs. C’est de l’économie au coup par coup : on prête la main au gardien pour les poubelles ; à tout hasard, on passe voir les éducateurs ; on fait une tournée de ferraille en ville ; on essaie de revendre un meuble ou un bibelot. C’est un état d’urgence qui autorise le vol chez l’épicier, l’exigence d’un remboursement immédiat de la part d’un voisin qu’il aurait mieux valu ne pas brusquer, la casse du local des éducateurs, la fauche dans les champs, l’emprunt forcé à plus faible que soi. Les inégalités sont flagrantes dans ce quotidien. Celui qui dispose d’un revenu acceptable ne connaît pas cette panique car il maitrise un temps plus étendu. Les autres doivent gérer et prévoir en fonction de ces aléas, de ces brusques ruptures qui créent des gouffres dans des finances déjà précaires. »